CHAPITRE VI SAINT-QUENTIN
Saint-Quentin est une ville picarde, — une ville frontière, — une ville française. Ces trois caractères décident de son histoire, de son art et du génie de ses enfants.
Ville picarde. Aussi loin que l'on remonte dans le passé on trouve un « pays » : le Vermandois dont Saint-Quentin est la ville principale, sous le nom — qui réunit les deux traditions, la celtique et la romaine, — d' « Auguste des Vermandois ».
Les Vermandois sont des Picards. Leurs tribus se sont installées aux sources de la Somme et de l'Escaut, c'est-à-dire des deux fleuves côtiers qui drainent les eaux coulant de l'aisselle territoriale comprise entre Seine et Meuse. C'est proprement l'articulation du territoire français de la Manche à la mer du Nord.
Quand le voyageur, venant de Paris, débouche sur les collines qui entourent, vers sa source, la vallée de la Somme, ce qui le frappe toute de suite, c'est la différence des ciels. En arrière, ils étaient meublés, ouatés, moutonnés. La lumière et l'ombre s'y 'ouaient à travers les volutes des nuages vite
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amassés, vile dissipés. Tout à coup, le paysage apparaît surplombé par une voûte uniforme, se développant en un orbe immense jusqu'au bout de l'horizon. Les tons les plus tendres, les nuances les plus délicates animent 1 atmosphère quand le temps est pur; mais s'il se gale, la voille se recouvre d'un voile épais et mat qui l'obstrue tout entier.
Les vieux graveurs de l'almanach Liégeois, dans leur manière simple et naïve, ont admirablement rendu ces ciels du nord : quelques lignes horizontales dégradant une teinte sombre sur l'horizon, et, au-dessus, un vaste « clair », où s'enlève un vol de corbeaux.
Sous ce ciel un, s'étale le pays des vastes plaines, aussi étendu que lui : car la même ligne les borne l'un et l'autre. Le limon que la mer a déposé lentement fait la substance de ce sol qui s'étale à l'infini : la terre est ici, plus que nulle part ailleurs, fille de la mer. L'air est chargé d'humidité. Le sol su& l'eau qui, pompée par la douceur tiède du Gulf-Stream, s'exhale en vapeurs et en brouillards.
La terre présente donc, comme le ciel lui-même, de nouveaux aspects. Ce ne sont plus les collines arrondies, les vallées encombrées aux détours imprévus, les déchirures de calcaires, les falaises à pic, les murs de pierre de taille, les routes blanches, les pignons taillés en escaliers, les toits de tuiles, les gazons courts, la vigne mûrissant encore ses grappes attardées, jusqu'aux pentes du Laonnois ; c'est, maintenant, un humus argileux et roux, une glèbe profonde, vêtue d'herbages verdoyants, des champs de blé ou de betteraves alternant désespérément dans leur féconde et fastidieuse insignifiance ; c'est la brique rouge, les ardoises bleues, les vergers
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veits ; des coins de pays extrêmement prenants, dans leur aspect clos, intime et bas, des chemins d'un gris-bleu consolidés sans cesse par le silex de Belgique, des vues longues où' la moindre colline fait montagne, où quelque arbre aux branches tordues paraît un spectre inquiétant. Sur ces espaces, les vents venant du large poussent à plis lourds l'épais rideau des pluies l'été et le linceul des neiges abondantes durant les longs hivers.
Telle est cette Picardie frontière des Flandres que les anciens observateurs ont toujours distinguée des Picardies voisines, sous le nom de Vermandois. Vers l'ouest, le sol devient plus humide encore, et c'est la verte Thiérache qui a pour villes Guise et Vervins. Un peu plus au nord, les Flandres commencent et le Cambrésis développe les ondulations infinies de ses champs monotones. Au canal de Saint-Quentin, les terratns maritimes s'affirment. L'inondation deviendra bientôt la maîtresse, et militairement, la défense du pays.
Saint-Quentin est donc la ville de cette Picardie intermédiaire, déjà mouillée, mais encore continentale. Elle est au bord du relief. Observons ce sol et ces longs horizons, cette lumière sensible, palpable en quelque sorte, baignée, môme durant les beaux jours, par une humidité pénétrante ; prenons garde à l'intensité de vie qu'exige, ici, la nature pour que l'homme se défende contre elle, avec je ne sais quelle habitude, quel entraînement de lutte contre l'ankylose et contre l'engourdissement, en un mot, un appel de force surabondant contre les puissances climatiques débordantes et envahissantes; et l'on verra que, sur ces plaines fécondes, la défense de soi n'est pas pour l'homme, une petite