SAINT-QUENTIN
affaire. Ah non ! Ce nest pas le pays du farnienle !
Saint-Quentin est une ville frontière. Le vieux refrain local le dit :
Enfants d'une ville frontière, Nous sentons la poudre à canon.
A l'heure où j "écris, les armées françaises, refaisant la France du nord, boulevard de Paris, sont arrêtées devant Saint-Quentin. Combien de fois en fut-il de même au cours de notre tiistoire ! Pour achever la France, il faut franchir cette borne ; mais, cette borne franchie, la France est faite. Les « batailles de Saint-Quentin » sont traditionnelles dans notre histoire. Corbie, Le Catelet, La Capelle, Ilam, Péronne, les cités de la Picardie vermandoise sont prises, reprises, détruites, rebâties continuellement.
Saint-Quentin lutte et souffre comme les autres. Sa population est combative, résolue, active, tenace, toujours sur le rempart !
Les anciens disaient : Pîcardia, picra cardia, « Picards, cœurs de feu ». Ces gens n'ont pas peur, Ils persistent. Ils tiennent. Ayant une fois commencé, ils recommencent et recommencent encore. Ces lentes victoires, toujours renouvelées sur la nature et sur l'ennemi, fomententen eux deux qualités admirables, la résolution et l'enthousiasme.
J'avoue qu'ils paraissent lourds, frustes, durs, — mais durs à eux-mêmes comme aux autres. Le cœur est chaud si le calcul est froid. La main est prompte ; l'esprit caustique, l'imagination courte, mais, à la façon d'un glaive ou d'un soc. Ils piquent et ils creusent. Ce sont des soldats et ce sont des laboureurs.
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Ville frontière et ville picarde, Saint-Quentin est une ville française. Je veux dire, qu'ayant toujours défendu la France, cette Picardie est payée et surtout a payé pour aimer la France. Comme une cuirasse vivante, elle colle à la chair de la patrie ; au moindre vent de l'histoire se levant contre la vie nationale, elle frissonne, car elle sait qu'elle va souffrir. Les anciens rois l'appelaient loyale et fidèle. Paris est assuré de la trouver toujours.
Paris est si près 1
De Saint-Quentin à Paris, c'était une nuit, jadis, en diligence, et c'est deux heures, maintenant, en chemin de fer. Notre jeunesse saint-quentinoise, à peine hors du nid, prend son vol vers Paris. Parfois, elle s'y installe. Le plus souvent, elle revient. Mais, ce continuel échange et mouvement lait, parmi nous, une endosmose réciproque de l'esprit picard et de l'esprit de France. Ici, pas de particularisme, pas d'esprit de clocher (du moins s'il n'est subordonné à l'esprit de patrie) ; il n'y a pas de Girondins à Saint-Quentin ; tous Jacobins. Peu d'originalité, peu de race, nulle aristocratie ; le pays est uni, égal et démocrate comme ses plaines.
D'ailleurs, si la géographie et l'histoire n'avaient pas tout aplani, le travail et la vie en commun s'en seraient chargés l
De ces conditions permanentes et de ces traditions acquises, s'est formé l'esprit saint-quentinois et il s'est cristallisé dans l'esprit urbain. Saint-Quentin a grandi sur la colline qui, des bords de la Somme, tourne le dos au nord, regarde le midi et y cherche la caresse du soleil. On dirait que la ville se refuse à dire adieu aux ais pays qu'un ciel délicat illumine.
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Elle les cherche encore du regard. La cathédrale, haut perchée sur ses arcs-boutants, voit les tours de Laon. Les maisons sont en briques, mais on les peint en blanc, comme par une sorte de coquetterie calcaire; quand un après-midi d'été réchauffe la rue d'islo, on pourrait se croire encore en Ile de France. Mais, au premier vent, le froid pique : la vie publique et la vie privée sont décidément du nord.
Au faite de la colline, l'énorme cathédrale inachevée surélève la crête et fait toit sur la double plaine, un versant au sud qui voit Laon dans la lumière et un versant au nord qui, dans la brume, devine Cambrai. Elle jouissait séculairement du contraste et pouvait se croire assurée de ce double et paisible spectacle en sa masse indestructible. Le charmant Hôtel de Ville construit, dit-on, « du temps des Espagnols », donnait, sur la grande place carrée, un avant-goût des Flandres. Bibelot fragile, ciselé avec amour par les vieilles franchises municipales! Au milieu de la place, un vieux puits aux montants de fer ouvragé fut longtemps l'amusement de la cité. Le marché aux herbes potagères et l'antique foire annuelle se tenaient autour de lui. Mais, aux dernières années qui précédèrent la guerre, on éleva, au milieu de la grand'place un monument où mon ami François Hugues, « maieur » de la cité, casqué de fer, combattait en bronze, auprès d'un Coligny du même métal, en commémoration du siège de 1532*.
Les rues de la ville, s'élevant de la gare au cimetière, sont montantes et malaisées ; on s'essouffle
1. Le souvenir de l'amiral de Coligny a inspiré, pendant l'occupation allemande, à l'Empereur Guillaume, une de ces scènes théâtrales dont il avait le besoin : v. G. f^yon dans : Bévue des Deux Mondes du 1<"' janvier 1019.
G. Hanotacx 5
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pour arriver à l'éternel repos. La vie intérieure est close comme aux villes de Flandres. Déjà aussi, le métier s'empare de l'activité sociale, la coordonne et et la règle. Autour de la vieille cité bourgeoise, autour des béguinages et des « Champs-Elysées », une nouvelle ville, toute de fabriques, s'est élevée et lui fait comme une ceinture de labeur et de fumée. Ici, la brique règne au dehors et le métier au dedans, La tradition se garde, discontinue, depuis les« tisserands des Flandres b.
Les linons, les broderies, les valenciennes, les bandes-basin, les batistes, les rideaux, tous les articles de « blanc » fleurissent sous les doigts des ouvrières de Saint-Quentin, comme on jardin de lys et de marguerites. N'exagérons rien... Constatons seulement l'habitude du groupement et du travail en commun, de l'application et de la précision dans la conduite du métier, l'amour du soin, de l'exactitude, delà ponctualité.
L'ouvrier saint-quentinois est déjà un artiste. Son flis a touché, en naissant, les cartons-bleus où la pensée des dessinateurs et des décorateurs s'est inscrite pour être, de là, reportée sur le métier. De génération en génération, le goût se transmet. La minutie avec laquelle une grecque, une feuille, un rinceau sont inscrits, stylisés, interprétés, reproduits, décide d'une carrière ; le bon ouvrier devient « dessinateur » à son tour ; et c'est avec une gravité presque solennelle, une jouissance intime, très vive et très pure qu'il se penche sur sa table de travail et qu'il contemple amoureusement « son ouvrage ».
On travaille en commun, on joue en commun, on chante en commun, — toutes les coutumes des Flandres. Les « Fanfares »,. les « Orphéons ». les
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orchestres, sont la passion de la jeunesse; et aussi les jeux athlétiques : jeux de l'arc, jeux de paume, jeux déboule, tirs à l'arbalète, à l'arquebuse : compagnies unies, intimes et familières. Travail, réjouissances et beuveries des corporations que peindrait Franz Hais I
Telle était, à larges traits, la vie saint-quentinoise, quand, mon carton sous le bras, j'allais, aux temps qui précédèrent la guerre de 1870, suivre les classes du collège des Bons-Enfants — maintenant lycée Henri Martin. Et cette vie ne s'était pas beaucoup modifiée pendant les quarante années de l'entredeux-guerres.
Tout à coup, la trombe s'abat. Saint-Quentin ne peut plus se défendre elle-même, comme elle l'avait fait toujours : elle est surprise et prise en même temps.
Trois ans d'agonie; et maintenant, c'est la mort... La ville est pantelante sur sa colline. La haute nef s'est effondrée. Qu'est devenu l'Hôtel de Ville ? Que sont devenus les La Tour du musée Lécuyer? Qu'est devenue la flgure de mon ami François Hugues, figée dans son geste de bronze pour la vaine défense de la cité ?...
Il n'y a plus que des ruines : mais les ruines subsistent; n'y eut-il plus de ruines, le sol resterait. Je connais nos Saint-Quentinois : ils ont toujours recommencé ; ils recommenceront !
Un pays fécond et dur, des plaines grasses, une lumière intense, une solide attache au sol, une forte vie sociale, l'habitude du métier, une pratique stable et exercée, un tour de main, un goût, une ponctua-
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lité et une surveillance de soi-même et des autres se transmettant des pères aux enfants ; une critique sévère, de l'acuité, de la causticité, une application soutenue, une pénétration puissante, des ancêtres ruraux aux mains calleuses, une société urbaine bien organisée, nulle crainte, nul respect, nulle intimidation, « un quant à soi ». un « garde à vous », de la ferveur, de l'enthousiasme, du cran ; jetez làdessus, la gravité des mœurs du xvii« siècle, la grâce pimpante et affinée duxviii« — me trompai-je, il me semble que j'ai dit l'art des Le Nain et des La Tour ? La barbarie allemande a foulé aux pieds' le sol du Vermandois : elle ne déracinera ni la population ni les cœurs.