LA RÉGION DÉVASTÉE
(avril 1917).
Quand on quitte Compiègne pour commencer le fier et douloureux voyage des pays libérés, on est dabord saisi, en cette fin d'hiver, par la puissance et la grâce d'une région si éminemment française. C'est la région des arbres. Les hautes futaies de la forêt de Compiègne et de la forêt de Laigue montrent encore à nu leurs troncs noirs et leurs branches noueuses tordues sous le givre et la pluie ; mais, les premiers bourgeons se gonflent de sève, et si la forêt n'a pas encore perdu sa parure rousse, elle la laisse glisser de ses épaules, comme une fourrure qui tombe d'elle-même quand la température tiédit.
Toutefois, le printemps s'attarde ; la nature craint de se réjouir trop tôt.
Hélas ! au fur et à mesure que nous avançons vers la vaste plaine picarde, l'image de la désolation nous enveloppe et nous saisit. Noyon est encore une étape intermédiaire ; la ville, sous le voile froid du matin, a conservé sa grâce de vieille cité française ; la triomphante cathédrale est intacte ; la place
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des Chanoines, en sa forme semi-circulaire, avec ses petites maisons agenouillées devant l'énorme portail, n'a pas bougé, et même la bibliothèque bâtie de poutrelles apparentes et de torchis a conservé sa grâce vieillotte. Noyon est sauvé, et c'est un sourire de la vieille France qui nous accueille au seuil de ces régions meurtries '.
Voici la vallée de l'Oise dans sa splendeur naturelle ; c'est limage chère aux miniaturistes des missels : horizons bleus, prairies aux fortes verdures, inondations tendues de chaque côté de la rivière et allongeant à l'infini le scintillement des rayons du matin, collines aux mamelles arrondies, qui donnent à cette terre l'aspect d'une mère féconde.
Mais, au premier pas, c'est maintenant la misère et la mort. Sur le faite d'une des collines du bord de l'eau, une large maison blanche : le Mont-Renaud. Vieille demeure où les souvenirs des plus hautes légendes et des plus belles histoires de notre passé survivaient. Ici, c'est la chanson de Roland ; comme à Compiègne, tout à l'heure, c'était l'histoire de Jeanne d'Arc; car la vieille France respire là. Nous approchons ; la maison blanche est éventrée. Voici la chapelle ; près de la chapelle, un caveau. On nous conduit vers la crypte souterraine où reposent les corps des ancêtres. Ils étaient là, rangés depuis des années, les uns auprès des autres, dans les cases disposées comme des alvéoles d'une ruche; le caveau, dûment scellé, était à l'abri de la profanation et presque du souvenir. Les morts dormaient profondément leur sommeil. Eh bien! savez-vous ce qu'a fait la horde qui s'en allait ? Ayant sondé
1. Noyou u'a été détruite qu'à la seconde invasion, en l'JlS.
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le terrain et reconnu la crypte, ces barbares ont forcé la porte, sont descendus dans le caveau, et ils ont violé toutes les sépultures, ils ont ouvert tous les cercueils pour, dans la cendre éteinte, voler les quelques rares bijoux dont la piété ancienne avait, peut-être, orné la mort! Les cercueils sont béants; ils ont été renversés : les cendres et les os ont été éparpillés ; ayant cambriolé la mort, ils ont porté le résultat de ce travail â leur chef, car c'est à la fois le brigandage et le sadisme organisés.
Telle fut ma rentrée dans mon pays. Ainsi je commençais par cette maison où j'avais reçu jadis une si charmante et si cordiale hospitalité!...
J'ai dit la gloire des arbres dans notre Picardie : arbres des routes avec leurs rameau.x enlacés comme les nervures des ogives aux nefs des cathédrales ; arbres des forêts pompant les humidités profondes et protégeant la plaine contre les rafales du Nord ; arbres des vergers, arbres des jardins, amènes et accueillants avec leurs branches basses où apparaît déjà la promesse des fleurs et des fruits.
Or, on sait ce que les bandits ont fait de nos arbres, de tous nos arbres : non seulement ils les ont coupés, non seulement ils les ont sciés à un mètre du sol de façon qu'ils s'écroulassent au premier vent, non seulement ils se sont acharnés sur un pommier isolé, sur un sapin de pelouse, sur un if de jardin, mais, en plus, ils ont multiplié, partout, une opération qui demandait à la fois une application et un raffinement de sauvages : prélevant, sur chaque pommier, un anneau d'écorce, ils ont fait en sorte que l'arbre resté debout soit ainsi, — toutes apparences, sauves, — frappé à mort. Il ne peut s'agir, ici, d'un intérêt militaire quelconque ; ce n'est même
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pas la destruction brutale dans le dessein de nuire, c'est le scalpe appliqué à la nature. Je ne pense pas qu'un sauvage ait jamais fait cela... Nos arbres ecorchés : c'est à pleurer .'
Au.x maisons, maintenant! La ruine des villes, des villages et des , moindres endroits habités est un spectacle d'horreur qui, par sa continuité, épuise la commisération. Tant de foyers éteints ! Pas une âme, pas un être vivant parmi ces ruines; le désert de murs écroulés, de fenêtres béantes, de façades laissant couler le long de leurs visages des larmes noires sous la pluie qui les inonde, causent un deuil intarissable.
A Roye, au milieu de la place carrée, un petit groupe délibère. Maire, sous-préfet, officiers se consultent. J'approche. « — Par où commencer? Par Où reprendra la vie ? » - « D'abord, les moyens de transport», dit l'un. « — D'abord les vivres », dit l'autre, a — D'abord les maisons », dit le troisième. * Et puis ce sont de longues et interminables palabres et l'on ne sort pas de l'imbroglio des difficultés qui naissent l'une de l'autre. Pas de main-d'œuvre, pas d'argent, pas de moyens de communication, pas de semences. Et la litanie reprend... « Par où commencer?... » Les maisons de la place, rangées autour de nous, regardent dans res])ace de leurs grands yeux vides.
Les maisons des champs sont plus émouvantes encore : celles-ci n'ont plus de force du tout ; et elles se sont affaissées pour gémir. Leurs toits ayant glissé le long de leur corps les recouvre comme la jupe d'une pauvre femme accroupie. C'est le travail du madrier. 11 faut avoir vu cela : comme les Boches ont laissé un exemplaire de l'instrument de ruines.
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on peut reconnaître et manier l'invention qui, vieille comme le monde, mais profondément oubliée, a été arrachée à l'arsenal désuet des machines diaboliques.
C'est tout simplement le « bélier » des anciens et du moyen âge; mais réduit aux proportions d'un joujou pour assassinat de maisons en petit. Une chaîne, suspendue à un chevalet, supporte un tronc d'arbre horizontal se balançant au bout de la chaîne. Il suffît de tirer le tronc d'arbre dont l'extrémité est garnie de fer et de le précipiter ensuite contre l'obstacle à détruire; la main d'un enfant y suffirait. Au flanc d'une maison de briques, à l'angle d'une chaumière, ou en plein dans le milieu d'une poutre de soutien, l'effet est produit, la muraille fléchit, s'affaisse, la poutre arrachée entraine tout un pan de façade, l'angle, en se dérobant, attire sur lui la construction et le toit glisse ; il pend vers la terre comme une aile brisée, d'où les tuiles perlent en saignée rouge. Le hameau tout entier s'accroupit et se traîne, à quatre pattes, si j'ose dire, comme les bêles blessées à la fin d'une chasse. Ai-je besoin d'ajouter que ces villages et ces hameaux sont vides; personne; personne ; la mort !
Telle est la première vue que j'eus de la retraite des barbares.