APRÈS LA DÉFAITE ALLEMANDE LE RAVAGE DE L AISNE (OCTOBRE
Il a bien fallu faire ce pèlerinage 1...
J'avais peur de revoir mon pays; je savais que sa face était terriblement changée et que lui, hier encore si accueillant, était devenu inabordable. Il a la pudeur de sa misère et ne veut pas montrer sa nudité. Les routes sont barrées, les ponts rompus, les itinéraires détournés. On sait par où l'on entre ; on ne sait pas par où l'on sortira. Irai-je à Reims, à Saint-Quentin, à Soissons, à Laon? Partout, le désastre. De quelle part prendre cet abîme de misère ?
Et je ne m'imaginais rien de pareil à ce que j'ai vu 1 En vérité, c'est la mort de la terre, un paysage de jugement dernier.
Je cherchais, dans ma mémoire, le dernier souvenir, le plus récent « tableau », et je revoyais « la Vallée en armes ». Au lendemain de la victoire de la Marne, c'était la recouvrance. Les troupes d'Algérie de la division Muteau venaient d'enlever les falaises : c'était, dans des tons d'aquarelle, les uniformes pimpants des spahis et des chasseurs
d'Afrique, la croupe gris-pommelé des chevaux arabes, la chéchia et la culotte bouffante des zouaves, le bleu doré des turcos. Le soleil versait, sur tout cela, la lumière, la joie et les proches espoirs.
Quatre années ont passé. La bestialité allemande a fait son œuvre; l'ennemi, en cela du moins, est arrivé à ses Ans : n'ayant pu vaincre les hommes. il a détruit la terre. Ludendorff tombe ; or, de lui, il restera cette empreinte. Hun battu, dans quel coin du monde se cachera-t-il pour ronger ses ongles ensanglantés ? Un des leurs. Thomas Mann, se vantait, en 1913, que la Kultur avait un « principe démoniaque ». Oui; c'est un travail de démons t
Dans les courtes notes que japporte comme un témoignage, je relaterai simplement ce que j'ai vu en suivant l'itinéraire que j'ai parcouru.
Grâce à une large bienveillance de M. le ministre de la Guerre et des autorités militaires, j'ai pu approcher les choses au plus près, faire des centaines de kilomètres à travers des régions hier encore inaccessibles. J'ai suivi l'ennemi à la trace sur le sol humide qui garde l'empreinte de son immense fuite.
C'est la contrée où se sont passées mon enfance, ma jeunesse, ma vie active, ma retraite. La lumière de mes souvenirs se projetait devant moi comme un phare pour éclairer ma route : sinon, je n'eusse rien retrouvé, rien reconnu. Ce qui fut a vécu. Il n'y a plus rien !
De Paris, on entre dans la récente bataille par Essonnes. Jusque-là, les champs sont cultivés, les
routes nettes: la voiture roule sur le tapis des feuilles que jettent sur la voie triomphale les hauts peupliers d'or.
A partir d'Essonnes, la bataille s'empare de vous, et elle vous étonne, dès lors, par son étrange continuité. Le tissu ininterrompu des ruines démontre la trame serrée de la manœuvre : la pression sur l'ennemi s'exerça partout à la fois. Pas un trou, pas une lacune; c'est une chaîne tendue qui avance en balayant tout devant elle. Aux carrefours, aux ponts, sur les crêtes dominantes, les trous d'obus plus rapprochés disent un acharnement local : mais, à travers les champs, les bois, les jardins, la destruction partout s'égaille. On sent bien que là l'ennemi a été culbuté sans trouver une motte de terre où se cramponner.
Cette première impression donne l'idée de la puissance. Elle impose le respect. Quelle préparation, quelle réalisation, quelle maîtrise! Les grandes créations humaines sont peu de choses auprès d'un tel effort, soulevant un tel poids. Ah ! l'on comprend la gloire des armes et la reconnaissance des peuples pour les grands généraux !
Essonnes, Ghàteau-ïhierryi Dormans, Epernay : déjà la ruine, la ruine de plus en plus dense. Cette délicieuse vallée de la Marne, si belle, se voile derrière SCS peupliers ; cependant, ses blessures ne la défigurent pas. On peut espérer que, la vigne aidant, notre riche campagne de la Montagne de Ueims se guérira vite de ses plaies.
Mais voici Reims !
J'avais vu Reims plusieurs fois, au cours de la guerre. J'avais entendu, àdiversesreprises, le canon de Brimont, et deNogent-l'Abbesse. On se hâtait le
long des rues, on s'enterrait dans les caves quand un quartier était pris à partie. Mais il y avait, tout de même, une vie, une émotion, un espoir. Tandis que, maintenant, c'est l'effondrement. Heureusement, le général Guillaumat qui commande à Reims, est un organisateur. Déjà, par son ordre, la ville ouvre ses grandes artères ; les rues se déblaient, les flaques stagnantes sont nettoyées ; on avance parmi les ruint s, mais on avance.
Nous entrons par la rue de Paris et nous tombons droit sur Saint-Remi. Le temple consacré au fondateur de la France, le vieux sanctuaire du divus Remigius, qui a conservé peut-être, dans quelquesunes de ses pierres, des témoins de la première invasion des Rarbares, regarde, avec les yeux grands ouverts de ses baies et de ses rosaces, la route par où est venue la délivrance.
Reims est le boulevard de l'Est: c'est la défense ultime de la France de ce côté. Sur cette borne de la colline de Saint-Remi, toutes les grandes invasions ont été arrêtées, et celle-ci encore. Saint- Remi est fier sur sa colline ; la souffrance a duré quatre ans; mais il a vaincu, une fois de plus.
Vite à la cathédrale ! La voici, blanche, debout en son suaire : les deux tours géantes se dressent nues, écorchées de leur décor sculptural. Mais la forme tient. On dirait le linge de sainte Véronique, gardant dans le deuil de la Passion, l'empreinte de la face couronnée d'épines.
La nef, en ruines; le vieux portail nord, le plus grave et le plus beau peut-être, semble, en partie, préservé ;^ l'abside avec ses fenêtres lancéolées, les couronnes incomparables de ses chapelles, la forte élégance de ses arcs-boutants. tout l'appareil puis-
sant et délicat d'une architecture impeccable, est détruite, rompue, déshonorée. Les ruines surplombent de partout. Pourtant, le squelette subsiste; et les croisées d'ogive demeurent comme si elles essayaient de capter, à travers leur réseau ajouré, pour cette terre qui meurt, un peu de ciel.
Voici la gare, détruite; voici les riches maisons de la rue Thiers, détruites; voici les admirables hôtels de la place Royale (qui valait, certes, notre place Vendôme), couchés en tas; la « maison des musiciens », le vieux quartier des Élus, les beaux boulevards somptueux, le faubourg Gérés, tout est ruines. Singulière apparition d'une ville qui voit sa propre campagne à travers ses murs crevés, comme un aveugle verrait le monde à travers les blessures de son front sans regard !
Comme toute la ville est à terre, il faudrait que des équipes de travailleurs fussent employées pendant des mois et peut-être des années pour faire, dabord, place nette. Et ce sera seulement quand tout le matériel concassé et réduit en poudre aura été emporté que l'on pourra songer à ramener une vie quelconque dans une ville recommençante. Il n'y a rien d'autre à faire : ou Reims croupira parmi ses ruines, ou Reims se transportera ailleurs, si l'on ne prend pas, et tout de suite, et, résolument, ce parti.
Il faut s'arracher à ce poignant spectacle. Reims, ville noble s'il en fut; Reims qui vis César, Clovis, Jeanne d'Arc; Reims qui fis, de l'essence de la civilisation, le philtre qui distribuait au monde la joie, Reims te voilà couchée dans ton suaire t.. . Mais ta Notre-Dame et ton grand saint, couverts de blessures, restent debout et veillent sur toi !.
Nous prenons la route de Laon ; mais, d'abord, je veux voir mon village, ma maison, celle des miens, les lieux chers qui, depuis quatre ans, ont tant souffert, les falaises de l'Aisne, le Chemin des Dames.
La route est rectiligne jusqu'à Pontavert. Partout, adroite, à gauche, les ruines avec, dans le lointain, le profil sourcilleux de la côte de Brimont. Pontavert ! Ici commence le cimetière épars des villages dont il ne reste plus de traces. « — Chauffeur, faites attention ! Dans le bourg, au carrefour, il faut tourner et prendre à gauche... » Nous passons le carrefour, sans l'apercevoir. Rien ne le distingue plus. Les maisons cossues sont au ras du sol aussi bien que les masures; l'alignement des petits tas de débris effrités se distingue à peine du calcaire des tranchées rejeté sur l'humus et anéantissant sa fertilité pour des années, pour toujours, qui sait? Nous suivons la rivière ; et voilà que s'étend, à perte de vue, le champ de chardons, le champ noir, le champ de deuil, planté seulement de croix, et qui s'étend désormais devant nous, tant que la route pourra nous porter, et tant que l'automobile pourra rouler. Plus d'arbres; les moignons eux-mêmes ont disparu; le désert commence; l'invasion barbare a passé.
Nous grimpons la colline de Beaurieux, parmi les convois. Quelques tours de roue, nous sommes sur le carré qui fut la place. Quelques pas à pied; et les yeux voient..., mais au lieu de la maison, c'est le ciel a travers ses ruines. La solide bâtisse de pierre n'est plus. Sa carcasse seule, subsiste, béante; l'escalier creuse son pas-de-vis vers les caves, et c'est tout. Rien n'a été laissé : tout a été
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pillé avant l'incendie. Je ramasse un carreau de faïence et j'ai dit aux miens en rentrant : « Voilà votre maison ! »
Chez moi, la ruine est moins absolue. Quelques restes des chambres tiennent encore. Un toit de tôle ondulée, des lits de bois, serrés les uns contre les autres, dans ce qui pouvait servir d'abri et qui semble indiquer un poste de secours ou une ambulance, voilà sans doute ce qui a préservé le fantôme de ma maison, d'ailleurs percée à jour et pillée à fond. Etrange impression de mon petit village : pas un civil, pas un soldat, pas un chien, pas un chat, pas un rat. La solitude complète, le vide absolu. Toutes les fenêtres ouvertes plongent avidement leur regard sur la vallée : on dirait qu'elles attendent quelqu'un. — Qui donc? — La vie.
En route pour Laon. Nous longeons « Madagascar », dont les creules restent béantes comme si elles allaient cracher encore le feu des artilleries; nous montons la colline de Cerny par Vendresse- Troyon. Lieux fabuleux des communiqués. Et nous voici sur la crêle : c'est le Chemin des Dames !
Le temps manque pour aller jusqu'à « la Tour de Paissy », jusqu'au « Poteau d'Aillés » jusqu'au « Monument », jusqu'au « Moulin de Craonne » où vint s'asseoir l'empereur Napoléon. Mais je vois, en passant, que, des riches villages de la « Vallée Foulon », il ne reste rien; des deux côtés de la crête, rien; nous avançons, dans la nuit qui tombe, à travers le « paysage lunaire ». C'est celui que nous avions vu déjà à Verdun : mais ici, avec cette émotion intense de parcourir, dans la mort, une nature dont j'ai connu et partagé la vie florissante,
l'accueil amène, les souvenirs millénaires, les traditions charmantes, ce pays de France-Champagne, d'où la Fontaine et Racine avaient reçu la grâce. Le charme exquis, que Vidal de la Blache comparait à la beauté florentine, est maintenant figé sur cette figure hébétée qui n'a même plus la forme de letre.
Ici, non plus, sur ces plateaux dont mon pied de chasseur connaissait toutes les sentes, je ne sais plus retrouver mon chemin. Rien ne se ressemble plus, les chemins ont pris d'autres pentes, les sources vives sont des flaques mornes. Je cherche Cerny, Neuville où vécut le page de Jeanne d'Arc. Je descends au fond de la vallée pour gagner Chamouille et Montbéraut sous les voiles épaissis de la brume et de la nuit, en me demandant si nous n'allons pas nous perdre dans quelque carrefour delà ligne Hindenburg nous conduisant à un trou ou à un coupe-gorge.
Longeant des marais et des fantômes de bois, nous arrivons enfin, après des arrêts et des détours sans nombre, à un grand bâtiment sombre dont les lumières, de loin, nous ont fait signe. Le village est plein de soldats. Mais ce ne sont plus les uniformes français. Nous reconnaissons, au falot de la sentinelle, le vert atténué de l'uniforme italien.
Le général Albricci nous attend. La main tendue, il s'avance sur le perron. Figure d'une fine et haute distinction. Le général est un homme de guerre complet : il commande les forces que la puissance amie a destinées à opérer en France, au milieu des autres armées alliées ; les brigades lombarde, sicilienne, piémontaise, salernitaine ont fait, ici, admirablement leur devoir. Elles ont délivré ma « petite
G. Ha^notaux. 6
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patrie ». Comment ne viendrais-je pas leur dire ma gratitude ?
Je suis le premier habitant de ce coin de France revenu sur la terre maternelle. J'y trouve nos vieux camarades de civilisation, les Italiens. Ils relèvent, sur l'Aisne, les traces de leur César. César aussi sest battu ici, et il y a battu aussi les Barbares du Nord. Je serre avec joie la main qui m'est si loyalement tendue par le commandant en chef du corps expéditionnaire alHé.
Du quartier général italien, dans la nuit noire nous essayons de gagner Laon. Voyage fantastique comme si nous crevions, pour avancer, des toiles de brouillard. La route est dure, inquiétante, coupée de travaux de mines et de sapes. Le phare fugitif tire de l'ombre d'étranges choses qui passent : troncs d'arbres qui tendent le bras comme des mitrailleuses, mitrailleuses encore braquées, tas d'obus alignés comme pour la bataille, tombes arborant des drapeaux, murailles faites avec des caisses d'essence, — tandis que les vraies murailles sont à terre et que la bataille elle-même est morte comme les morts.
Toujours des ruines ! Pourtant, la belle abside de Bruyères est encore debout; à Vaux-sous-Laon, surprise : des passants, assez nombreux dans les rues, parcourent les décombres comme des spectres. Etrange! Il y a quelqu'un!
Après des peines infinies et des recherches laborieuses, nous voici auprès du chef qui nous reçoit. C'est Mangin, La joie est sur son visage rude. Tout, en lui, respire l'allégresse de l'action, l'emprise sur
les réalités. Ce sont ces hommes que la guerre révèle, — des hommes!... Au repas du soir, sobre et prompt, la conversation s'envole sur les ailes de la victoire. Heures inoubliables !
Nous passons la nuit dans ce qu'il reste d'une belle demeure transformée en hôpital par l'occupation ennemie ; et c'est pourquoi, sans doute, elle subsiste. Le lendemain, à la première heure, l'automobile nous porte en ronflant vers la montagne de Laon.
Laon est sauvé ; la cathédrale est intacte. Je ne dirai jamais la joie de mon cœur : cette cathédrale, c'est mon pays, ma tradition, ma famille. J'ai vécu à son ombre.
Elle dictait à cette partie de la France le sens de la règle, de la mesure, du travail soutenu, de la foi. C'est le plus beau monument du monde, le mieux ordonné, le plus sobre, le plus calme dans sa force grave. — Et il est sauvé !
Les habitants de Laon vivent à ses pieds. Us ont tant souffert! Et leur maire, le digne et brave M. Ermant, après quatre années de lutte, ils l'ont emmené avec trois cents Laonnais, on ne sait où! Et ce sont ces sauvages que nous allons ménager !
l'as une voix à Laon, pas une voix de ceux qui ont tout vu, tout supporté, qui ne s'élève pour demander justice 1 Nos amis de la ville ont, sur la figure, les traces d'une misère physiologique indicible. Us nous regardent avec surprise et s'habituent à peine à leur joie. On les avait saignés à blanc; c'est à peine s'ils retrouvent la force de supporter leur bonheur.
A l'hôtel de ville, à l'égUse, dans les maisons par- Uculières, j'entends partout les récits de la grande misère qui fut au pays de France... Mais Laon veille,
comme une sentinelle, sur l'affreux désert qu'elle domine au loin, du haut de sa colline intacte. Laon va devenir, pour notre peuple meurtri, exilé, l'arche de pont qui le ramènera chez lui. Demain, les administrations, les conseils, la vie publique et privée reprendront ici. C'est par Laon que tout reviendra, La cathédrale est debout : chez les peuples vigoureux qui l'ont élevée, la foi est intacte.
En descendant de la colline pour reprendre la route, nous avons sous les yeux le premier spectacle du retour. La scène est biblique, préhistorique. Des familles rentrent. Vieillards, femmes, gamins (car les hommes sont à la guerre) traînant de petites charrettes, des brouettes, des voitures d'enfants, d'étranges véhicules faits avec des roues de bicyclettes ou de charrues et, portant des matelas, des édredons, de vagues ustensiles de cuisine. Ils viennent, par bandes, chercher ce qu'il reste de leur foyer. Des bourgeoises en toilette, des vieux messieurs en chapeau melon, des mendiants en loques, des gosses toussant dans leurs cache-nez, tout cela tire, pousse, agrippe, aide en silence. Les yeux sont fixés sur une chose devinée de loin; c'est le but : quelque maison en ruines. Qu'importe, on arrive ; on est chez soi parmi ces décombres, dans cette cave tapie au sol et qui n'en est que plus sûre. C'est un premier abri. Le canon tonne tout près avec une violence inouïe. Tant pis ! On y est. On restera. On recommencera!
La route, de Laon à La Fère suit ou franchit presque partout, en zigzag, la ligne Hindenburg. Nous laissons à gauche le massif de Coucy-Saint- Gobain avec ses forêts épaisses, ses marais inaccessibles, ses collines denses culbutées les unes sur
les autres, massif que la nature avait constitué tel pour être le boulevard de la France. Les Allemands s-en sont emparés dès les premières semâmes de la guerre : il a fallu quatre ans et trois grandes batailles pour les en chasser.
Les trois grandes batailles - les batailles de l'Aisne — se sont emparées de la contrée ; je veux dire quelle est tout entière un chaos. La route existe à peine; rarement elle sarrache au sol; le plus souvent, elle senlise dans largile gluante. La voilà qui saisit les roues de la voiture et ne veut plus les lâcher. Sans le secours inattendu d un convoi, nous serions encore au bourbier.
A droite, à gauche, c'est la plaine rase en ses molles ondulations tragiques. Guillaume voyait cela du haut du château dHomblières. à l'offensive de mars. Quelle dut être sa fierté! Il avait, devant lui, le plus magnifique champ de bataille pour un Attila : sa gauche, appuyée sur le massif et les marais de Saint-Gobain, sa droite sur la falaise et les marais de Saint-Quentin, il pouvait réunir et lancer un million dhommes avec leurs artilleries, leur convoi, leur matériel, en masse irrésistible, jusqu'à Paris II riait sous sa moustache hérissée. Il humait ce brouillard. et ce sang. Cette fois, il tenait sous ses pieds la France et la victoire...
Des lieues, des lieues, des lieues, à droite, à gauche, devant, derrière. Sur le plateau noir, fut la bataille : bataille à la ligne dHindenburg, qui a raviné le sol comme un torrent de montagne; bataille à l'avant de la ligne, avec le piétinement des régiments, lornière des artilleries, le débris infect que laisse une armée en marche, même quand les cadavres sont ramassés et sous la croix ; bataille.
enfin, en arrière de la ligne, avec la traînée putride de la panique et de la déroute : abris abandonnés, regorgeant encore d'approvisionnements et de munitions, charrettes et affûts les quatre fers en l'air, tas d'obus empilés, prêts à servir, carcasses de fer, de bois et d'os, et, sur les tombes, pressées les unes contre les autres, des casques de fer. Et partout et toujours, les villes et les villages soigneusement l)illés, puis incendiés, les ruines achevées, le vol et la rapacité imprimant leur griffe immonde, en un mot la pire espèce des invasions, celle des vaincus pillards et lâches.
Aucune parole ne rendra jamais l'impression de cet immense paysage où il ne subsiste plus que les lignes; un tremblement de terre voulu et combiné ; de longues crêtes noires et nues, le ravage du sol lui-même. Des souvenirs aux yeux crevés se promenant sur tout cela cherchent des maisons, des fermes, des villages, et ne trouvent que le néant. Les Anglais ont exprimé leur émotion selon leur manière brève et forte : ils ont mis des poteaux indicateurs au milieu des villages disparus avec cette inscription -.«Ici, fut N... ».
La Fère est vaguement debout, mais éventrée ; Chauny, Saint-Gobain, Tergnier, toute celte partie de la France populeuse et industrieuse annulée, rien. Nous avançons dans la boue vers la dernière crête (jui nous sépare de Saint-Quentin. Voici les lieux de la première bataille de Guise ; La Guinguette, La Folie, Urvillers, Hinacourt : des noms ! Enfin, après le faubourg de La Fère, le faubourg d'Isle, en ruine comme tout le reste, et nous entrons dans Saint-Quentin.
Nous sommes arrivés à Saint-Quentin avec six ou huit heures de retard sur notre itinéraire. La voiture n'avait pas résisté aux chocs de la route et il avait fallu la réparera Charmes. Nous traversâmes la ville à la nuit noire. Plus noire par le sombre appareil de la guerre. Les pans de mur voilaient le ciel obscur et se confondaient avec lui.
Au canal, le beau pont que décorait l'œuvre magistrale de Thurnyssen est remplacé par une passerelle de bois : les statues sont parties en Allemagne. La place du 8 Octobre, souvenir de la défense contre les Prussiens (je vois encore Anatole de la Forge, préfet de Gambetta, brandissant un drapeau à l'une des fenêtres de l'hôtel de ville...),, la place du 8 Octobre est à terre, le monument commémoratif eriiporté en Allemagne; la rue dislo, croulante plutôt que ruinée, montre quelques rares façades ; mais, le lendemain, h la lumière, nous verrons bien que ce ne sont que des apparences.
Voici la Grand'place ; le vaste carré de maisons est démoli ; au milieu, il reste le piédestal du monument commémorant le siège de l.'Ja7 où, avec l'amiral de Goligny, le maieur défendait la ville, tandis qu'une Saint-Quentinoise s'exerçait au rôle d'infirmière qu'elle devait si admirablement remplir pendant la présente guerre.
Tous ces souvenirs si chers à mon cœur, les annales de la vieille cité toujours loyale, toujours fidèle, décorée de la Légion d'honneur par la troisième République, tout est effacé. Parmi cet entas-
sèment extraordinaire de moellons illustres, effondrés jusque dans les caves et les souterrains de la grand'place, un seul témoin subsiste : le charmant et délicat joyau de l'architecture fleurie, l'hôtel de ville, qui portait si fièrement sur son front la devise de Santeul : Civismurus eral. La façade est à peu près intacte et elle fait un joli décor moyenâgeux à la « Ronde de nuit » de nos poilus qui passe.
Pas une des riches maisons de la rue du Palaisde-Justice, de l'ancienne rue Royale (où habitait mon père), de la rue Groix-Belle-Porte, de la rue Saint- Jean, ne subsiste intacte. Nous chercherions en vain un asile, une chambre, une couchette, si la prévenance extrême du général NoUet, qui commande à Saint-Quentin, n'y avait pourvu. Des murs et un toit conservé par hasard : c'est là que l'on prépare, à la hâte. le lit de camp et le sac de couchage qui nous sont destinés. Cependant, il y a une armoire à glace, — avec sa glace : miracle!
Gomment dormir quand le passé s'assoit auprès de vous et vous secoue de sa main forte? La ville est silencieuse. L'hôtel de ville a tu son carillon si gai : « On carilloniie à Saint-Quentin ». Le beffroi, qui répétait gravement les heures légères de l'hôtel de ville et qui sonna les nobles défenses et les grandes batailles, le beffroi s'est tù. Saint-Quentin est retournée à son rôle essentiel d'être une place d'armes, une sentinelle sur la frontière ; et mon insomnie répète, jusqu'à l'hallucination, le refrain des arquebusiers :
Enfants d'une ville frontière, Nous sentons la jioudre à canons.
On respire, maintenanf, une autre poudre, celle des incendies qui succédèrent au pillage, pour cacher le forfait. Trois fois, au cours de la guerre, les habitants restés à Saint-Quentin ont vu les soldats allemands préparer leur fuite ; trois fois, les kommandantures ont déménagé ; je veux dii'e que trois fois ils ont déménagé la cité tout entière, les ateliers, les usines, les maisons ; trois fois, ils ont repris et perfectionné leur sinistre razzia. Des péniches, bondées à raz de leau, emportaient, par le canal, le butin soigneusement emballé et méthodiquement étiqueté. Les pastels de La Tour avaient quitté des premiers le délicieux abri du musée Lécuyer et avaient pris le chemin de la Belgique. Où sont-ils'?
Les renseignements que j'ai recueillis auprès de nos compatriotes m'ont instruit sur un fait caractéristique et qui parait nous avoir échappé jusqu'ici, tant la mentalité germanique nous est incompréhensible. Leur célèbre historien Lamprecht, à propos des premières invasions des Barbares, avait, pour-
1. On sait, maintenant, que les pastels ont été transportés à Maubeuge où ils ont été retrouvés. L'auteur a reçu la lettre suivante qui élucidera un détail piquant :
«I Monsieur. J'ai lu, dans un journal belge, la reproduction d'un article de M. Gabriel Hanotaux sur le sac de Saint-Quentin par les Boches. En parlant des pastels de La Tour, il dit : « Où sont-ils? » J'ai reçu, fin de 1910 ou commencement de 17, la visite, par ordre de la kommandanture, pour visiter mes collections, d'un Allemand qui parlait le français comme un Parisien. Dans la conversation, il m'a dit qu'il arrivait de Saint-Quentin, où il était allé prendre les pastels de La Tour et les vitraux de la Collégiale pour les mettre en sûreté. Voici sa carte. Elle vous permettra peut-être de remettre la main sur ces bijoux en le faisant comparaître à la barre en Allemagne devant le
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tant, établi la théorie de « la vraie gaerre ». La guerre, disait-il, ne vise pas seulement la destruction des armées, mais l'anéantissement du peuple ennemi. Pour cola, il faut donner au soldat un intérêt particulier, immédiat, personnel à se battre, un gain qui lui reste; et c'est le butin. Le droit au pillage est donc non seulement toléré, mais édicté au profit de chaque officier ou soldat. L'invasion a pour corollaire logique le partage des biens meubles et immeubles, de l'argent, en un mot de tout ce qui subsiste, une fois que l'Etat a prélevé son bénéfice: on enlève les hommes, les femmes, les enfants, comme les chevaux, les vaches, les moutons. Double profit : la ruine de l'envahi et l'enrichissement de l'envahisseur.
Cette doctrine, exposée par le pédanlisme, fut appliquée à la lettre par le militarisme. L'i^lmpereur, chef de guerre, donnait, comme un Samory quelconque, à tel officier ou à tel soldat, un château, une maison, filt-ce une masure. Ainsi, on était sfir que tout serait nettoyé à fond, puisque chacun emporterait avec lui son bien. Quand on pille, on laisse quelque chose; mais quand on déménage, on
maréchal de France Foch qui se trouve sur le Rhin. Voici sa carie. Signé : le Major I^*mbert, rue Royale 10, Audenarde, Belgique. » — La carte est libellée ainsi:
D'- ADOLPH GOLDSCHMIDT Geheimkr Regiebungsrat.
PrOFESSOK an DER UNIVERSITAT MlTGLlED DF.R AcADËMtF. DER WlSSFNSCHAITEN.
Berlin-Charloltenburg
Bismarck Strasse 72'.
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enlève tout. En effet, pas un meuble, pas un matelas, pas une cuillère, pas une tasse à café ; à la lettre, rien. Le soldat voleur et nanti sera toujours, ainsi, l'obligé de TEmpefcur, qui l'a enrichi personnellement. Faites bien attention à cela : c'est une des ruses les plus profondes du « diabolisme allemand », qui prépare dores et déjà le « retour des cendres » de la dynastie, avant même qu'elle soit abattue.
Conclusion : reprenons notre bien. On retrouvera tout en Allemagne dans chacune des maisons particulières, comme on retrouvera les pastels de La Tour; mais il faut une enquête sérieuse pour dénicher voleurs et receleurs. J'espère que les clauses de la paix y pourvoiront.
Dès l'aube blafarde, nous étions parmi les ruines. La rue qui mène à la collégiale est anéantie, l'immense carcasse de l'église apparaît gigantesque, antédiluvienne ; le squelette penche comme une anatomie à laquelle on aurait mis une béquille. Miracle d'équilibre : un des pots à feux, dont le mauvais goiU du xviii» siècle avait sommé les contreforts gothiques, se tient tout seul en haut, dans le ciel : il va tomber. La ruine est la plus machurée de toutes celles que j'ai vues : les piliers qui soutiennent les croisées d'ogive sont creusés pour recevoir des paquets de dynamite : mais les fuyards n'ont pas eu le temps. Raffinement inutile; la voûte, si hardie, pend sur nous et nous nous hâtons de fuir son effondrement instant.
Par les rues et les ruelles barrées de moellonsnous allons, grimpant aux gravats, chercher la place des maisons amies. Elles n'existent plus. Quelques demeures ont gardé une apparence ; on pourrait
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croire qu'il reste un espoir de reconstruction. Mais non ; à voir les choses de près, il n'y a rien à faire. Ces malades sont pires que des morts. Pourtant, le lycée « des Bons-Enfants » où j'ai fait toutes mes études, où j'ai contracté de si vieilles et solides amitiés, est debout : d'avoir été une ambulance, l'a sauvé.
Et le cimetière? Là aussi, nous avons des souvenirs chers. Un vague espoir nous soutient... « Pas cela du moins...» Eh bien, si 1 même cela ! A première vue, le cimetière paraît intact; deux ou trois rangées de tombes sont à peine effleurées. Mais voyez le raffinement : les deux ou trois rangées franchies, c'est le plus affreux sacrilège. Toutes les tombes ont été profanées, toutes ont été ouvertes méthodiquement et pillées, mille, deux mille peutêtre. Sur le fait, et sur l'intention, il ne peut y avoir de doute : dans certains caveaux, plus spacieux, il y a des tables et des chaises, des bureaux! Des fonctionnaires s'y étaient installés, sans doute pour prendre registre de l'abominable déprédation. Je suis bien obligé de le dire. Comment me taire ? La tombe que je cherche, celle de mon père, est béante. Dans l'étroit caveau, il reste une échelle et quelques ais de bois; rien d'autre. Rien!... Qu'ont-ils fait, mon Dieu! Et il en est ainsi pour toutes nos familles saint-quentinoises. On a insulté la France jusque dans ses morts. L'hyène a creusé la terre pour détrousser les cadavres. Et pourquoi? pourquoi? Voler le plomb, voler les rares bijoux ?... Peut-être. Mais, surtout, piétiner, briser, déraciner ce brave peuple, ce peuple du Nord, si grave et si fidèle ; salir, si on le pouvait, le passé et l'histoire de la « belle France ».
Voilà comment ils auraient traité Paris!...
Les larmes sèchent sm- le visage. Quelles émotions après celle-ci? Le drame est à son comble. La ville est morte, le pays est mort, la campagne est morte ; et la poussière des morts est jetée au vent.
Comment reprendra la vie ? C'est la seule question, maintenant.
D'abord, il faut vivre : vivre pour qu'ils sachent, là-bas, que ce n'est pas fini et qu'ils paieront...
Ce que nous demandons, nous, c'est que tous ceux qui seront appelés à signer aux actes de la paix ou qui auront à les souscrire, à les voter, défilent ici et voient. Les hommes qui parlent en notre nom, chefs de gouvernements, ministres, diplomates, parlementaires, qu'ils viennent!... U s'agit, messieurs, d'une chose que vous ne reverrez pas. Venez ! Nos moits parleront, notre terre parlera. 11 leur appartient de dicter les premiers « considérants » de la paix. Il faut vivre aussi pour durer et pour restaurer. Commentse réparera l'immense détresse ? Problème, au premier abord, insoluble. Ces braves gens, « les réfugiés », essaimes par toute la France et souffrant d'autres souffrances indicibles, veulent tous revenir tout de suite et à tout prix... En grande sincérité, leur retour par masse serait la plus dangereuse des aventures. Sans abri, sans nourriture, sans charbon, sans commerce, sans travail, sans foyer, la faim et la maladie les guettent. Par imprudence, par zèle, par illusion généreuse, courrons-nous au-devant de la faillite de la libération ? Retarder les grands retours, à tout le moins jusqu'au printemps, c'est une chance de succès pour la restauration future. Quelques rapides voyages individuels permettraient
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aux « réfugiés » de se rendre compte et de prendre leurs mesures.
Seule, l'armée, avec sa puissante organisation, peut occuper ces lieux : seule, elle peut déblayer le terrain, raser ce qui menace, soutenir ce qui tombe, conserver ce qui reste, réparer ce qui est réparable, bâtir là où l'on pourra bâtir, protéger l'embryon fragile d'une renaissance. 11 faut les grands outils pour ces grandes œuvres. L'énergie particulière est, d'avance, frappée d'impuissance.
Tel est le sentiment qui résulte pour moi de la vue des lieux et de ma ferme confiance en l'avenir. On parle du « parrainage » des grandes villes américaines. Je ne doute pas que le monde entier, s'il connaissait cette misère, ne collaborât et qu'une contribution de toute l'humanité libre ne vienne en aide à ceux qui ont sauvé l'humanité et la liberté...
Mais, l'argent même ne suffira pas : il faut l'ordre, il faut la volonté persévérante, il faut l'amour, il faut la foi. Nos compatriotes ont tout cela : seulement, qu'ils se renseignent, qu'ils réfléchissent, qu'ils consultent et qu'ils se consultent avant d'agir; et, surtout, qu'ils ménagent leurs forces. Dans quelques mois, ils reviendront avec des ressources plus larges, ils aborderont, avec plus d'énergie encore, étant mieux soutenus et plus éclairés, un sol à demi déblayé. Je les connais : ces âmes robustes sont capables de toutes les vertus, môme des sages patiences.
J'ai vu la terre qu'ils aiment dans un état où il est trop cruel de la revoir. Qu'ils la traitent comme une convalescente, dont il faut respecter, quelque temps encore, le sommeil. Par eux et par eux seuls, à bref délai, elle se relèvera.