‹ L'Aisne pendant la Grande GuerreChapitre 7 sur 31 · GÉOGRAPHIE MILITAIRE DE L AISNE · texte numérisé non relu

GÉOGRAPHIE MILITAIRE DE L AISNE

rouges et bleus, nichés dans une puissante verdure. C'est le pays qu'ont peint les Téniers et les Le Nain.

Le dos tourné, ce sont les coteaux blancs et clairs de l'Ile-de-France. Le parti pris nouveau du paysage et du climat s'affirme à Laon. Coteau.x mamelonnés, croupes arrondies, longs plateaux réunissant les hautes collines, larges vallées ou vallons étroits s'interposant entre les coteaux ; au flanc des pentes, les sources jaillissent et murmurent ; les arbres fruitiers, cerisiers, pruniers, pommiers prodiguent leurs fleurs au printemps; la vigne apparaît. Le fond du sol est le calcaire. C'est le calcaire, le calcaire blanc qui réchauffe le sol et lui donne la variété et la fertilité des récoltes, depuis les vastes champs de betteraves jusqu'aux jardins amènes des maraîchers. Au sommet des collines, au fond des vallées, les castels, les églises, les simples maisons sont bâtis en pierres de taille et couverts de tuiles : les habitations ont un aspect cossu, même quand elles sont pauvres. Le proverbe de mon petit village (car chaque village a son proverbe) affirme ce contraste entre les apparences nobles et les réalités minces ces chaumières, qui ont l'air de petits châteaux, sont habités par de braves gens, affligés de la maladie que Rabelais appelle : « platitude de bourse »; aussi disent-ils d'eux-mêmes en souriant, car la race est d'humeur plaisante et narquoise :

Pargaan, Pargnan, Beau devant.

Rien dedans !

Ma famille a quitté Beaurevoir de l'Escaut pour se transplanter à Beaurieux et Pargnan de l'Aisne.

Dans notre enfance, nous trouvions Beaurieux un paradis : le ciel est bleu et la vigne pousse !

De la présence du calcaire dans cette région résulte un autre trait, c'est laspect monumental du terrain lui-même et des villes qui y sont construites.

Le fond de la vallée reste plat jusqu'à quelque cent mètres de la rivière. Tout à coup, il sélève brusquement. On dirait que les eaux ont arraché le sol et, dénudant les masses calcaires qui le surplombent, ont laissé debout des murailles à pic qui, de loin, avec leurs assises régulières et horizontales! paraissent construites de main dhomme. C'est, à proprement parler, la falaise. Elle ne règne pas d'un bout à l'autre de la vallée; d'étroits vallons, livrant passage à de minces ruisseaux, la creusent! Mais sa forme est si frappante, si affirmée, qu'elle s'impose à l'esprit et détermine le caractère du paysage. A proximité du rebord supérieur, de vieux chemins cAtoient la pente et font balcons : c'est là que sont établis les antiques et pauvres villages, longtemps inaccessibles aux voitures, et qui cultivent soit les pentes rudes de la falaise, soit les plateaux qui, en arrière, couronnent les collines et les réunissent aux immenses terrains plats qui s'étendent vers Laon.

Au creux de ces falaises qui surplombent la vallée, les très anciens hommes ont cherché un abri en fouillant les masses de la pierre assez friable et en approfondissant les cavernes naturelles.

Je disais que la mer avait recouvert jadis toutes les hauteurs et déferlait à la crête des plateaux. Les falaises sont, en effet, formées par des bancs marins; partout la présence des coquilles et même

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des poches de phosphate révèle cet état de choses primitif; en creusant pour bâtir dans ma cour, j'ai trouvé, à 150 mètres d'altitude, des dents de requin. Les hommes anciens vivaient de poissons sur les bords de cette mer surélevée. Leurs demeures subsistent : ce sont ces trous, ces creutles, comme on dit dans le pays, dont il est si souvent question dans les « communiqués » et qui sont encore habitées dans la plupart des villages occupant le sommet des falaises. Ces cavernes ont, de tous temps, servi à la défense et à la sauvegarde du pays : elles sont devenues des carrières parce que Ion y a pris la pierre pour construire les villages et les villes ; elles sont devenues des souterrains, reliant entre eu.x les châteaux et les fortins : elles creusent tout le massif laonnois de leur réseau profond. Si on découvrait la crête de nos collines, on s'apercevrait, sans doute. qu'elles ne sont que de puissantes taupinières.

Enfin, le calcaire a eu un emploi d'une adaptation merveilleuse pour la civilisation : c'est grâce à lui que se sont bâties les belles villes, les métropoles qui achèvent le caractère monumental et artistique de la région, — caractère si frappant que Vidal de la Blache a pu dire, sans exagération aucune : « C'est une Toscane ou une Ombrie ».

Du haut de mon balcon dominant l'Aisne, je vois les trois routes conduisant aux trois métropoles, situées chacune à trente kilomètres exactement : c'est Soissons à l'est, c'est Laon au nord, et c'est Reims au sud.

J'ai indiqué, d'un mot, l'importance de Soissons dans notre vie nationale. Soissons sur l'Aisne est assise au défilé du couloir qui conduit du Nord à

Paris. Soissons, dans la plus riche des plaines agricoles, rassemble les blés que la batellerie porte à Paris. Soissons est une des mamelles de l'Ile-de- France. Malheureusement, toujours exposée, toujours menacée, toujours attaquée, Soissons dominée par les collines qui l'environnent, Soissons se défend mal ; Soissons est la victime de sa position enviable et prospère. Toutes les fois qu'une invasion, venant du Nord, cherche le centre de notre France, elle se dirige vers Soissons.

Mais si elle a les périls et les risques, cette ville a aussi les noblesses et les grandeurs. C'est à Soissons que fut fait le geste initiateur de l'histoire de France. Je ne raconterai pas la légende qui est dans toutes les mémoires : Glovis frappe le soldat qui s'était attribué un vase servant aux églises et lui crie : « Souviens-toi du vase de Soissons ! » Et cela veut dire que l'invasion venant du Nord a compris que, si elle veut réussir ei prendre sa place au banquet de la civilisation, elle doit s'associer à la puissance du Midi, la respecter, la protéger, jusque dans ses monuments les plus délicats ; cela veut dire que c'est à ce prix et en dépouillant sa brutalité que la barbarie se transforme en civilisation : c'est l'heure où les Francs deviennent Français.

L'histoire s'est montrée sévère pour les invasions des barbares. On pensait que nos ancêtres avaient vécu les temps les plus atroces et que l'humanité ne les reverrait plus. Eux pourtant — ces « barbares t » — respectaient les églises, les monuments, les vases sacrés; Glovis s'inclinait devant saint Rémi. Les « barbares » ne procédaient pas au pillage méthodique des régions envahies; ils n'emmenaient pas les populations innocentes en esclavage ; ils ne tuaient

Hanotaux .

Pl n,

Photo Neurdein.

L'abbaye de Saint-Jean-des-V ignés, à So/ssons.

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