GRADTCHANITZA. LA VIEILLE ÉGLISE
L'Albanie inoonnut
D'USKUB A PRICHTINA
sovo qui commence ; elle va jusqu'à Mitrovitza,etle centre en est la ville de Prichtina. Cette plaine est un plateau plus élevé de 300 mètres dans l'ensemble que la plaine d'Uskub, et elle constitue un centre géographique et politique important ; c'est, avec la plaine de Diakovo, dont elle est à peine séparée par un dos de pays, un centre de dispersion des eaux; nulle chaîne ne sépare celles qui vont à l'Adriatique par le Drin, celles qui vont à la mer Egée directement par le Vardar et celles qui vont au Danube en Serbie par l'Ibar; Ferizovitch, qui, dans la plaine de Kossovo, guette la sortie du défilé de Katchanik, est le lieu indécis de séparation des eaux. Cette haute plaine commande ainsi à plusieurs régions, et c'est, par suite, un de ces territoires importants qui assurent la maîtrise des territoires voisins, d'où l'on peut déborder facilement par les rivières divergentes. C'est là que s'est joué le sort de l'empire serbe, vaincu par le turc, et je pense visiter demain le lieu de la fameuse bataille qui décida de l'avenir. C'est le centre historique de la Serbie et des Serbes, aujourd'hui repoussés dans le royaume, c'est-à-dire dans la montagne, depuis que le conquérant a pris possession de la plaine. Aussi la région mérite-t-elle le nom de Vieille-Serbie et, quand les Serbes ont pensé, en 1912, refaire leur unité, c'est ici qu'ils en ont placé fatalement le centre, d'où l'on peut passer aux extrémités, c'est-à-dire dans le Royaume, en Bosnie, au Monténégro, en Macédoine.
Jusqu'à la victoire serbe de 1912, les malheureux Serbes ne paraissaient pas prêts de reconquérir leurs villes historiques ; la population serbe était peu à peu chassée, repoussée par la population albanaise.
L'Albanais, jadis refoulé dans les montagnes, en descend peu à peu vers la Vieille-Serbie, Uskub, Monastir, même Salonique. Il fait tous les métiers : celui-ci est paysan, cultivateur ; celui-là, agent du Gouvernement ; cet autre, gendarme ; le garçon de l'hôtel de la Liberté, à Uskub, est un Albanais catholique ; il y était déjà du temps des patrons précédents, des Italiens ; il y est resté avec les nouveaux, des Serbes ; quelque soit leur métier, ils ont le goût ancestral du fusil qu'ils portent traditionnellement, en même temps qu'ils labourent, et dont ils tirent volontiers. Les Serbes les disent paresseux ; est-ce exact ? Les Albanais du Nord ont, sans doute, pris dans leur pays l'habitude du rien-faire, car ils n'y ont pas la possibilité d'y travailler beaucoup ; leurs maigres récoltes, poussées sur des terrains rares, les occupent pendant deux ou trois mois ; le reste du temps, ils n'ont que des loisirs, fument et rêvent. Mais ils n'ont pas l'allure d'une race paresseuse et nonchalante, tout au contraire. Quoi qu'il en soit, ils s'établissent un peu partout en Vieille-Serbie ; le Gouvernement d'Abdul-Hamid favorisait naturellement cette immigration à moitié pacifique, et les Albanais, non moins naturellement, en usaient et en abusaient. Dans toute cette partie du voyage,
D'USKUB A PRICHTINA
nous assistons à la lutte quotidienne du Serbe et de l'Albanais.
Vers midi, le petit train s'arrête à la station de Prichtina. Le vice-consul de Serbie, le seul consu étranger résidant en ce lieu, m'attend très aimablement à la gare. La ville est à une heure environ en voiture ; nous traversons des terres en friche sur une piste que dessine seul le passage habituel des voitures et des gens : sa largeur incertaine n'exclut pas des bosses et des trous ; le cocher doit se conduire au juger et s'écarter des trop mauvais passages.
La plaine que je traverse est évidemment fertile ; c'est une belle terre noire, grasse, qui produit parfois deux récoltes par an ; mais la plus grande partie n^estpas cultivée ; ce n'est qu'en approchant de la ville que le sol en friche se fait rare ; je demande l'explication ; on me répond : jusqu'à présent, les paysans serbes craignent d'aller labourer à plus d'un quart d'heure ou d'une demi-heure de la ville ; ils ne peuvent porter le fusil ; ils redoutent toujours une attaque et ne veulent pas s'aventurer trop loin ; en cas de danger, il faut pouvoir se réfugier rapidement dans la ville.
Nous entrons dans Prichtina ; ici commence le pays jusqu'à présent fermé aux voyageurs ; le Gouvernement turc y avait encore de l'autorité, mais à condition de ne pas la faire trop sentir. L'Européen en chapeau y est dévisagé avec étonnement ; les
femmes musulmanes, malgré leur voile épais, se détournent sur mon passage ; au bazar, la contrebande du tabac ne se cache pas ; dans les larges récipients comme des cuvettes, un tabac blond, coupé fin, exhale une odeur légère et douce; on dirait des copeaux d'or mat ; la régie est inconnue, et l'Administration des tabacs ottomans n'ose pas s'aventurer en ces lieux.
J'ai la surprise de trouver ma chambre prête en arrivant chez le consul et d'y rencontrer l'accueil de deux charmantes jeunes femmes, la femme du consul et la belle-sœur de celui-ci ; on ne sait pas le plaisir du voyageur quand il trouve une table agréablement servie et une chambre propre, après quelques jours passés dans le pays à la fortune des rencontres ; ici, le plaisir se double de la façon dont il est donné.
Je demande à mes hôtes quelle peut être leur vie dans ce grand village de pauvres Serbes et d'Albanais divisés, hostiles, toujours prêts au coupdemain. Le consul est ici en pays de mission ; il est à tout instant sur la brèche, tantôt sur la défensive, tantôt sur l'offensive, et sa situation n'est pas sans danger ; un Albanais fanatique a tôt fait d'abattre son homme. La femme et la belle-sœur du consul occupent leur temps comme elles peuvent : elles lisent, brodent, font de la cuisine, vont chez les Serbes et visitent même quelques musulmanes. Quelques-unes de celles-ci, qui habitent très près de leur demeure, sont leurs amies ; les Serbes leur demandent parfois :