‹ L'Albanie inconnueChapitre 9 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

D'USKUB A PRIGHTINA

La plaine d'Uskub ;la plaine de Kossovo; Serbes et Albanais. — Prichtina et ses environs ; le monastère de Gradtchanitza. — Sur le champ de bataille de Kossovo ; le tombeau du sultan Mourad.

Les chiens des rues ont hurlé, la nuit, leur chanson accoutumée. Il faut s'y résigner ; c'est un des mille tourments du voyageur, qui doit apprendre à endurer un sommeil difficile.

Mon drogman vient me chercher. Il faut partir. Dans une expédition de ce genre, le choix d'un drogman est aussi important que difficile. Je ne connais pas le premier mot du turc, de l'albanais, du serbe et du bulgare, langues que je vais entendre parler sur ma route ; le français ne me sera utile que dans de très rares circonstances, quand il me sera donné de rencontrer un haut personnage turc, par exemple. Avec le monde extérieur, je ne puis communiquer, en quelque sorte, que par l'office de mon drogman : il peut tout ; mais je peux tout sur lui, en revanche, car, par lui-même, il est sans défense devant les autorités, les soldats, les gendarmes, les beys ; sa qualité de Macédonien chrétien le voue

D'USKUB A PRICHTINA

à l'infériorité par rapport à tous les musulmans ; il n'a dès lors de recours et de pouvoir que par moi, c'est-àdire par l'étranger qui passe avec ses droits, ses privilèges, les concours qui lui sont fournis, la crainte des sanctions qu'il peut réclamer par l'intermédiaire des agents consulaires. Tout sujet ottoman, par exemple, ne peut circuler et surtout sortir du pays sans un teskeré, c'est-à-dire sans une autorisation spéciale et payante, bien entendu, qu'il faut renouveler à chaque moment et qui le suit comme une tunique de Nessus. Mon drogman n'en eut nul besoin ; étant avec moi, il profitait de mes privilèges ; à la douane de Scutari, il y eut quelques difficultés : mais avec un peu d'assurance, il ne fut pas très difficile d'en triompher.

Ce garçon est un Macédonien bulgare, petit, râblé, brun, la figure ronde, le cou court, de type incertain, mais fruste, travailleur, ayant assez d'entregent, l'air fouineur et madré, en somme assez intelligent. L'assurance lui vient peu à peu. En me voyant tancer d'importance gendarmes ou autorités, sa timidité de chrétien roumi fond à la longue. Qu'est-il de son métier ? On ne saurait trop le dire ; le drogman du Consulat de France l'emploie à l'occasion ; d'autre part, il fait des affaires, celles qui se présentent ; il est commerçant, s'il le faut ; agent d'émigration, quand il est possible ; agent politique, peutêtre ; il me conte qu'il fait de la propagande socialiste et est assez opposé aux popes macédoniens

bulgarophiles ; il note en même temps que moi ses impressions de voyage et les envoie comme lettre à je ne sais quel journal de propagande ; il est étonnamment fier d'accomplir des prouesses du genre de celles que nous faisons ; pour un roumi pauvre d'Uskub, il n'est pas facile de sortir de l'Empire et de courir sur la mer Adriatique. Il a jadis été impliqué dans l'affaire des bombes lancées par les révolutionnaires bulgares à la Banque Ottomane et emprisonné; il a toutefois échappé aune condamnation. Il a la mentalité d'un instituteur d'une culture primaire, mais n'en sait pas moins, outre le slave de Macédoine, mixture de serbe et de bulgare, le bulgare littéraire de Sofia, le turc, un peu d'albanais, des bribes de grec et d'italien, et le français suffisamment. Non seulement il parle turc, mais il le lit et même l'écrit quelque peu. Étrange nature que ces Slaves du Sud, où on rencontre de pauvres gens à tout faire qui parlent quatre ou cinq langues ! Il est enchanté d'être engagé par moi et part avec allégresse, au prix d'un medjidié par jour, tous ses frais payés.

Le voici donc harnaché, chaussé, guêtre, prêt au départ.

Nous partons vert sept heures pour Prichtina par le petit train qui va jusqu'à Mitrovitza. Jusqu'au défilé de Katchanik, c'est la plaine d'Uskub, arrosée par le Vardar, et, somme toute, assez cultivée : un peu de blé y pousse, des herbages pour des troupeaux de toute part. Après le défilé, c'est la plaine de Kos-

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