CHAPITRE III
MITROVITZA
Les villes de la plaine de Kossovo et de Diakova. — Le han une visite à Djavid Pacha ; les diverses races et la possession de la terre ; les consulats étrangers.
Dans la région de Kossovo et de Diakovo, les principales villes se sont bâties au pourtour de la plaine, à la sortie des vallées ; leurs dernières maisons escaladent les premiers contreforts de la montagne ou sont construites au débouché du défilé que les fleuves se frayent dans le massif calcaire. Ipek, par exemple, est placé à l'endroit où la Bistrica sort de la montagne, Diakovo au pied des monts de Diakovo et au confluent d'une multitude de rivières, Prizrend à la sortie de la vallée de la Bistrica de Prizrend et non loin du défilé du Drin. Il en est de même pour Mitrovitza : ses casernes, qu'on aperçoit de loin dans leur blancheur, couronnent les derniers contreforts du massif du sandjack de Novi-Bazar ; la ville s'étend à leur pied le long du cours de l'Ibar, que traverse seulement un méchant pont de bois ; elle semble surveiller l'entrée de la vallée, par où les Turcs craignaient toujours de voir sortir les régiments autrichiens, naguère cam-
MITROVITZA
pés dans le sandjak. De Sarajevo à l'Archipel, la nature a édifié une série d'étages ; celui de la plaine de Kossovo est intermédiaire entre la Bosnie et la plaine d'Uskub; de l'un à l'autre, onpeut descendre sans trop de difficultés. Le sandjak de Novi-Bazar est une des marches de cet escalier, et l'accès de la suivante est commandé par Mitrovitza.
En arrivant à Mitrovitza, mon premier soin est de rendre visite au consul de Russie, à qui j'ai été annoncé ; il est malheureusement absent, et personne ne le remplace ; je fais donc connaissance avec un des « han » de la ville. Je le dis sans hésiter, ces nuits passées au han sont le supplice du voyageur ; mieux vaut mille fois emporter une tente et coucher à la belle étoile ; la malpropreté de l'entrée et de la cour est innommable ; les eaux ménagères sont jetées au petit bonheur ; un escalier de fortune conduit aux chambres qui s'ouvrent toutes sur la cour intérieure ; dans chaque pièce, plusieurs couchettes montrent leur drap taché, où la vermine écrasée laisse voir sa trace ; le plancher mal joint et jamais lavé est protégé par un enduit de crasse contre l'eau de toilette que l'on jette à même dans le corridor ; les murs blanchis à la chaux sont le domicile des parasites les plus variés ; un bout de chandelle posé contre l'appui d'une fenêtre sert d'éclairage ; une chaise est tout l'ameublement ; les vitres opaques de malpropreté sont consolidées par des papiers graisseux ;
au premier coup d'œil, il vous vient l'envie de fuir. Hélas ! il faut rester. Au matin, le domestique du han entre et apporte un plat de cuivre, en tenant sur le bras un linge et de son autre main une aiguière ; il se propose de me verser un peu d'eau sur les mains ; avec mes mains mouillées, j'humecterai mon visage ; j'essuierai figure et mains avec le linge, et chacun à tour de rôle fera ainsi sa toilette plus que sommaire ; j'ai toutes les peines du monde à obtenir qu'on me laisse et l'aiguière pleine d'eau, et le plat de cuivre, et un linge approximativement lavé ; mes exigences remplissent d'étonnement valet et gens, qui se complaisent dans l'infecte pourriture où croupit la multitude des Turcs. Je commence ma tournée de ville par une visite au kaimakan ou sous-préfet, Haïdar bey Lekitch, qui était déjà informé de mes projets ; je lui demande mon escorte pour le lendemain ; il me la promet, et je prends aussitôt congé de lui pour aller voir le personnage turc le plus intéressant de Mitrovitza, Djavid Pacha ; sur la colline, auprès des casernes, un bâtiment neuf et encore propre abrite le quartier général de sa division ; de son cabinet de travail, meublé à l'occidental, on domine la ville blanche et verte, divisée par les eaux serpentant de l'Ibar ; le soleil éclaire la pièce et met une flamme aux yeux gris étrangement brillants de Djavid Pacha. Il me raconte la campagne qu'il vient de poursuivre contre les Albanais ; il avait emmené
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