‹ L'Albanie inconnueChapitre 16 sur 49 · DE MITROVITZA A IPEK. MON ESCORTE D'ARRIÈRE · texte numérisé non relu

DE MITROVITZA A IPEK. MON ESCORTE D'ARRIÈRE

'Albanie inconnu*

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DE MITROVITZA A IPEK

soixante ans, ses heures de gloire à Paris ou à Vienne ; c'est aujourd'hui une méchante Victoria, de formes archaïques, usée, râpée, rapiécée et lamentable ; encore suis-je fort heureux d'en trouver une telle ; c'est pour le pays d'un luxe peu commun. Je rencontrerai sur mon chemin les voitures du pays ; elles sont toutes du modèle que j'ai indiqué : une planche posée presque sans ressorts sur le cadre de la voiture; sur la planche, un châssis percé des deux côtés en son milieu. Chacun s'assoit à la turque sur la planche, et je vois des voitures où six ou huit voyageurs sont resserrés en un espace où ils peuvent à peine respirer. Nous partons en retard vers six heures du matin ; une partie de mes souvarys prennent les devants, carabine sur l'épaule ; le reste de mon escorte passe derrière ma voiture ; pendant trois ou quatre heures, la route est assez jolie ; on suit la rivière l'Ibar, à travers des gorges, de faible hauteur, mais vertes et fraîches ; puis on s'en écarte pour traverser un dos de pays ; on monte un peu ; des arbres assez nombreux, notamment des pins, se rencontrent en bosquet ; parfois de larges châtaigniers donnent une ombre propice ; nous sommes en cours de route rejoints par la poste : c'est un jeune Albanais monté sur un fort cheval, des deux côtés duquel pendent de gros ballots ; ce sont les lettres pour tout le pays ; un seul gendarme l'escorte, et il est enchanté de se joindre à nous, car MM. les brigands ne

dédaignent pas d'arrêter les gens porteurs de lettres, qui contiennent parfois des billets. Son arrivée est le signal d'une petite fantasia ; mes souvarys chargent leurs armes à blanc, lancent leurs chevaux au galop et tirent en l'air ; les coups partent, leur visage placide se réveille, c'est une partie de fête.

Au bout de deux ou trois heures, une petite alerte se produit ; tandis que nous montons à travers des bois maigres, un coup de feu retentit au loin ; je fais rectifier la marche de l'escorte et charger les armes ; mais rien ne se décèle ; c'est peut-être quelques Albanais en veine de facétie.

Vers dix heures, nous avons franchi les petites collines et le dos de pays qui séparent la plaine de Kossovo de celle de Diakovo ; dès lors apparaît une région presque plate, avec peu d'arbres, où une broussaille épineuse couvre tout le sol ; de très rares maisons apparaissent, et la halte de Rudnik, où l'on a coutume de s'arrêter vers midi, n'est qu'un han sordide, où la pluie et le vent entrent à leur gré. Nous y prenons de l'eau et du café, et je fais disposer dans une mansarde ma couverture sur la paille pour déjeuner à part des gens qui se trouvent déjà là. Nos maigres poulets, nos pains et nos pastèques sont les bienvenus, et je me demande ce qu'on aurait pu nous fournir ici. D'ailleurs, nous sommes en Ramadan, et mes souvarys ne devraient rien prendre avant le coucher

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du soleil ; je ne sais s'ils observent la loi du Prophète, mais en tout cas ils ne l'enfreignent que bien peu !

Durant toute la route, je suis frappé des différences qui existent entre la carte de l'état-major autrichien et le pays. On sait que la meilleure carte de la Turquie d'Europe est celle au 200 000 que cet état-major a dressée ; 1 centimètre de carte, figurant 2 kilomètres, peut comporter tout le détail de ce pays presque vide ; mais j'ai la surprise de voir marqués des lieux et figurer des maisons à des endroits où je ne trouve rien ou presque ; ainsi, à Rudnik, d'après la carte, je m'attendais à voir des fermes, plusieurs maisons et plusieurs hans, un petit village, enfin ; en réalité, il ne s'y trouve qu'un pauvre hangar, où l'on peut acheter de l'eau, du café et du foin.

Vers une heure, nous repartons ; nous descendons lentement vers le fond de la plaine ; les broussailles deviennent de plus en plus hautes ; une poussière épaisse et d'une blancheur extrême s'élève de la route, couvre tous ses à-côtés et, sous le soleil torride, rend le voyage pénible ; le pays paraît triste et désolé ; les chevaux sont exténués et leurs pieds heurtent à chaque pas ; on ne rencontre presque plus de verdure ; en arrivant à une rivière qui me paraît être l'Istok de la carte autrichienne, hommes et bêtes font halte ; les chevaux vont et viennent dans l'eau pour boire et se rafraîchir ; nous prenons

un peu d'ombre derrière des buissons, en attendant de franchir à gué la rivière qui coupe la piste ; comme il y a peu d'eau, c'est besogne aisée, et nous continuons la route.

Les premières « tours » apparaissent. La maison du villageois albanais est caractéristique : au lieu d'une cabane, c'est une forteresse ; un quadrilatère de murs solides et épais, percés à peine d'une fenêtre et de nombreuses meurtrières, une tour carrée s'élevant à l'un des angles assez haut, du sommet de laquelle on peut observer au loin : ainsi apparaissent ces constructions originales d'un pays de combats journaliers et d'attaques imprévues. Autour de la « tour », une fortification rudimentaire entoure un terrain assez restreint ; celle-ci n'est composée généralement que de buissons ou de branchages serrés en muraille ; la vraie défense est la « tour » elle-même. Une des premières que nous rencontrons présente l'aspect d'un vrai petit château, encadré d'arbres, avec, au premier plan, un cimetière, c'est-à-dire des pierres taillées et piquées droit en terre, au milieu de la broussaille ; beaucoup sont tombées et gisent intactes ou brisées ; nous rencontrons ainsi sur notre chemin, bordant la piste et au pied des maisons, des champs de pierres druidiques ; les indigènes passent et les vieux musulmans y méditent sur la fatalité.

Les « tours » se font un peu moins rares ; quelques paysans circulent, dont deux ou trois

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