‹ L'Albanie inconnueChapitre 17 sur 49 · DE MITROVITZA A IPEK. UNE MAISON VILLAGEOISE · texte numérisé non relu

DE MITROVITZA A IPEK. UNE MAISON VILLAGEOISE

AI BANAISE.

DE MITROVITZA A IPEK. — ■ UNE HALTE

'Albanie iiiconn

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DE MITROVITZA A IPEK

armés ; au loin, une tache blanche se détache sur le vert des montagnes que nous allons atteindre ; c'est Ipek qui paraît cachée au pied de la chaîne, dans le creux qu'y fait une gorge. Le soleil tombe ; il est cinq heures environ ; en voyant une voiture à l'européenne, les soldats d'une caserne située hors la ville accourent pour nous apercevoir. Les souvarys reforment leur rang. Nous entrons dans Ipek la mystérieuse.

Cette entrée dans Ipek restera l'un de mes plus curieux souvenirs de voyage. L'eau qui dévale des montagnes traverse en ruisseau ou en rivière toutes les rues et ruelles de la ville, et des canaux détachés serpentent à travers les propriétés particulières. Mais partout une chaussée reste à sec pour les piétons ; à l'entrée de la ville, du côté de la route de Mitrovitza, il en est autrement ; c'est le lit même du torrent qu'emprunte la route, et le voyageur a la surprise d'entrer par la rivière ; elle est heureusement peu profonde en cette saison, et cette façon d'arriver ne présente que de l'imprévu.

Mais le hasard fait que j'entre en même temps que deux voitures du pays ; je n'y prends pas autrement garde, si ce n'est pour les photographier, ayant aperçu leurs ouvertures hermétiquement fermées. Mais, à peine la rivière franchie, ma voiture et mon escorte engagée dans l'étroite ruelle

qui^sert^de bazar, je me vois en butte à une curiosité,"générale. Il est bientôt six heures ; le soleil va se coucher, et le bon musulman prendre sa nourriture ; il y a foule au bazar ; de tous ces magasins hétéroclites, mille paires d'yeux me fixent ; des vieillards, assis à terre, s'arrêtent de fumer pour mieux voir ; Albanais et Serbes, marchands et acheteurs viennent sur le pas de la porte pour regarder ; les enfants hurlent et, au milieu de cette foule, les souvarys ont peine à faire place pour laisser passer la voiture. De loin, j'entends les conversations les plus animées; chacun dit son mot ; j'aperçois les gestes ; à mon passage, on reste immobile et on me dévisage curieusement.

Mon costume, ma voiture devaient attirer l'attention sur moi, mais pas au point où je la vis. Quelle en était donc la cause? C'est un exemple typique des bruits qui courent dans ces pays d'Orient et surtout au bazar, grande « potinière » de ces petites villes. Donc on avait vu passer deux voitures closes, contenant des femmes, sans doute celles de quelque riche marchand ; la mienne suivait ; le doute n'était pas possible ; dans Ipek l'inviolée, dans la cité albanaise par excellence, venait d'arriver un étranger, qui allait s'y établir, comme consul, puisqu'il amenait sa famille î

C'est sous ces fâcheux auspices que j'entre dans la ville ; c'est d'une colère née du même motif qu'est sorti l'assassinat du consul de Russie à

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Mitrovitza, il y a quelques années. Mais Djavid Pacha est venu par là ; on me dit qu'il a détruit à Ipek même, ce printemps, dix koulé ou châteaux forts et une cinquantaine aux environs, la plupart appartenant à des chefs de tribus, à des beys ; aussi un changement notable s'est-il produit dans la région : il y a seulement un an, le fait de prendre une photographie mettait à quelques pas d'ici un diplomate français en sérieux danger ; aujourd'hui, je puis circuler librement en ville sans être inquiété, quoiqu'il soit toujours de prudence élémentaire d'être accompagné. Il est vrai que le gouverneur d'Ipek est un homme énergique, à la poigne rude, un des meneurs du mouvement constitutionnel, venu ici parce que Albanais, pour pacifier le pays.

Ismaïl Haky (ou Hakky) bey, mutessarifï et commandant d'Ipek (tel est le nom porté en turc sur sa carte de visite et telle est, d'après lui, la transcription française), est un de ces officiers d'état-major instruits des choses d'Occident, parlant parfaitement le français, connaissant les grandes villes européennes, cultivé et intelligent, ardemment nationaliste et musulman patriote, sinon religieux, qui ont fait la révolution. J'ai vécu deux jours chez lui, déjeunant et dînant avec lui, assistant à la réception des gens qui défilaient à son bureau, couchant à la caserne qui lui sert de gouvernement, parcourant à cheval les ruelles et les environs d'Ipek, et je comprends mieux, après ces

heures de conversation prise dans le cours de la vie pratique, ce qu'était le nouveau régime et ceux qui l'ont établi. A l'école des nations qu'ils ont étudiées, ils ont acquis le patriotisme turc ; ils sont outrés de ce que l'étranger se permet de faire en Turquie, « État souverain », et veulent que leur pays devienne un État comme les autres ; par contre, ils sont résolus à maintenir l'ordre et la tranquillité et à ne pas tolérer chez eux de privilèges légaux ; s'ils ont une secrète tendresse pour le musulman, c'est par solidarité de race, ou mieux parce qu'ils le sentent acquis à la patrie ottomane ; la religion musulmane leur paraît le ciment le plus fort pour consolider l'état nouveau, fondé sur le nationalisme ; d'ailleurs, au point de vue religieux, ils sont très tolérants, pas du tout fanatiques, et beaucoup sont peu pratiquants (je l'ai vu de mes yeux en temps de Ramadan) ; la religion n'est pour eux que le plus puissant facteur de cohésion et de solidarité ; dès lors, s'il se trouve un musulman séparatiste et un chrétien loyaliste, ils pourront, par quelque fibre secrète, éprouverun penchant caché pour le premier, qu'ils regarderont comme un frère égaré, mais, dans l'ordre politique, ils soutiendront le second, conformément aux intérêts de l'empire.

C'est exactement ce qui se passait à Ipek. Ipek est aujourd'hui la ville albanaise par excellence ; mais ce fait est assez récent ; c'est une des premières conquêtes de l'Albanais descendant de ses mon-

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