‹ L'Albanie inconnueChapitre 18 sur 49 · IPEK. LA FEMME ET LA MÈRE DU SERBE MIKAEL VASSILIEVITCI · texte numérisé non relu

IPEK. LA FEMME ET LA MÈRE DU SERBE MIKAEL VASSILIEVITCI

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tagnes et chassant devant lui le Serbe de la plaine ; dans cette ville qui a peut-être de 5 000 à 10 000 âmes, les Serbes ont conservé une colonie importante ; ils sont petits commerçants, prêteurs, domestiques, etc. sauf deux ou trois familles de commerçants notables, ce sont tous de petites gens, la noblesse locale et la richesse étant exclusivement albanaises ; or, jusqu'en 1908, la ville et les environs étant effectivement gouvernés par les beys albanais, les malheureux Serbes étaient un peu à leur merci et craignaient chaque jour quelque nouvelle avanie ; depuis 1908, ils respirent ; je rends visite à un des notables de la colonie serbe, Michaël Vassilievitch, et je le trouve avec sa femme et sa mère dans une maisonnette que précède un jardin plein de beaux raisins, où court un ruisseau d'eau vive. Il me dit à quel point les Serbes d'Ipek sont heureux du nouveau régime, après leur longue servitude. Ils trouvent enfin à qui recourir et, si tout n'est pas parfait, ils ne demandent qu'une chose, c'est que la situation présente se continue le plus possible. Ils n'espéraient pas alors la délivrance que, quelques mois plus tard, l'armée serbe leur apportait complète, en faisant ici même sa jonction avec l'armée monténégrine.

Vassilievith me conduit à l'école serbe, qui n'est pas très loin ; une trentaine ou quarantaine d'enfants y apprennent à lire et à écrire ; l'instituteur, bien stylé, me remet une image sur laquelle est

figurée une femme, que je suppose être la sagesse ; elle porte d'une main une épée, de l'autre un rameau d'olivier. Pauvres Serbes ! Ce n'est pas l'épée qu'ils montrent à leur maître. Au-dessous des caractères serbes, une main gauche d'enfant a inscrit : « Bon et heureux voyage, Ipek le 17 août 1909, direction pour les secours des élèves pauvres. » A cette attention, je ne puis répondre évidemment que par l'obole désirée, dont ils me paraissent d'ailleurs avoir grand besoin.

Je quitte bientôt ces hôtes aimables pour rejoindre Ismaïl Hakky bey ; il fait seller des chevaux, et nous partons, accompagnés d'un officier et de mon drogman, parcourir la ville et faire une sortie aux environs ; je remarque que, dans la population, presque personne ne salue le gouverneur ; on lit sur les visages plutôt la crainte que tout autre sentiment ; mais pas une incorrection n'est commise, et partout on s'écarte docilement pour laisser passer notre petite caravane. Il me semble symptomatique de la paçt du gouverneur d'accomplir ce tour de ville aux heures où tous sont dans la rue, en compagnie d'un étranger en costume européen, à qui on paraît faire les honneurs du lieu ; il faut une certaine audace pour affirmer si haut la nouvelle politique du régime.

Nous continuons notre promenade assezloinhors de la ville, et Hakky bey me propose de pousser jusqu'au monastère serbe de Saint-Sava. Une demi-heure

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après, nous l'apercevons avec son enclos de murs fortifiés, joliment situé à la porte d'un défilé montagneux, au milieu des arbres, des ruisselets et des sources. Nous mettons pied à terre au couvent ; le plus vieux des moines vient nous souhaiter la bienvenue et nous fait offrir les politesses d'usage : cigarettes, eau parfumée et café ; le lieu est d'une fraîcheur exquise, et nous nous y reposons avec volupté, presque sans rien dire ; une très vieille chapelle est à côté de nous, avec des dalles antiques où des noms et des dates gravés sont presque effacés ; les moines me paraissent assez ignorants de leur richesse et ne peuvent me donner que des renseignements bien vagues ; d'ailleurs, cette architecture byzantine aux voûtes et aux dômes surbaissés produit une obscurité telle à l'intérieur qu'il est presque impossible d'y rien voir. Je souhaiterais demeurer ici et y passer la nuit ; mais Hakky bey m'a invité à dormir sous son toit, et ce serait une indélicatesse que de refuser.

Hélas ! quelle nuit! J'ai déjà dit ce que sont ces palais de gouverneur ouverts à tout venant, où tout les loqueteux de l'endroit élisent domicile sur les marches des escaliers et sous l'entrée des portes. Ici, c'est la caserne qui sert de demeure au gouverneur, à la fois chef militaire et civil ; au rez-dechaussée, des soldats logent en masse et dans une promiscuité impossible à décrire ; au premier, une série de bureaux est aménagée ; dans chacun d'eux,

deux ou trois divans courent le long des murs et servent souvent de lit aux officiers ou employés qui y travaillent ; on m'octroie une de ces chambres et, par une attention délicate, on fait placer sur un des divans une étoffe de 4 mètres de long en gaze de soie rayée et colorée, tout à fait propre à faire des tutu de danseuses. C'est un drap ; je m'enroule dedans et pense dormir. Mais, à peine la lumière éteinte, je m'aperçois de mon erreur ; c'est une invasion sans merci ; j'allume la chandelle, et le spectacle des murs est impossible à reproduire ; pour me mettre à l'abri, si possible, je déménage deux tables-bureaux, les mets côte à côte, étends ma couverture sur eux, puis mon étoffe préalablement secouée ; j'arrose le pied des tables de larges doses de poudre insecticide et m'étends sur cette couchette improvisée et peu confortable, espérant avoir mis un mur entre l'ennemi et moi. Le franchit-il, ou se laisse-t-il tomber, par Une astuce qu'on lui prête, du haut du plafond, je l'ignore ; mais ce que je sais,c'est que je dois renoncer à la lutte et m'avouer vaincu. Je n'ai qu'une ressource : m'habiller et sortir.

Jusqu'à dix heures, les matinées sont délicieuses, quoique nous soyons en plein mois d'août ; après avoir vu la veille les Serbes, je me propose de consacrer ce jour à visiter les Albanais.

Ipek est, et était encore plus sous l'ancien régime, la grande ville albanaise du Nord ; au pied des montagnes qui abritent les tribus les plus farouches

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et les plus indépendantes, éloignée de toute voie de communication naturelle, séparée de Mitrovitza par une longue journée d'espaces incultes et de broussailles favorables aux surprises, constituant un centre populeux et une agglomération riche, elle est le séjour des plus riches beys du Nord : c'est ici que réside ou résidait une trentaine de familles nobles, chefs héréditaires des grandes tribus de l'intérieur ; à côté, en effet, de pauvre bey, paysan misérable, habitant une hutte de terre battue, il en est d'autres qui ont constitué de véritables fortunes. Celui qui passe pour le plus riche de tous est un vieillard, dont les Jeunes-Turcs ont fait un député et qui se nomme Yachar Pacha ; on dit communément ici qu'il est le seul Albanais d'Ipek favorable à la constitution, entendez au nouveau régime, et je le crois sans peine, au moins en ce qui concerne les riches Albanais. L'influence des beys héréditaires s'étendait en effet sans conteste sur tout le pays ; le gouverneur n'était qu'un instrument entre leurs mains et, s'il résistait, on le brisait aussitôt par une dépêche envoyée à Gonstantinople : un vœu formulé par ses fidèles Albanais était, pour l'ancien sultan, un ordre qu'il accomplissait. C'est dans des circonstances de ce genre, raconte-t-on, que les Albanaisou plutôt un de leurs beys mit à la porte sans ménagement Djavid Pacha, qui, pris au débotté, au saut du lit, fut conduit sur-le-champ, et sans autre forme de procès, hors la ville. Si l'histoire est authentique,

Djavid Pacha a pris une belle revanche. Quoiqu'il en soit, la lutte était engagée, à la veille de la conquête serbe, entre les Jeunes-Turcs, qui voulaient diriger le pays par l'intermédiaire du mutessariff et les beys,qui prétendaient maintenir leur autorité. La première manche a appartenu au gouverneur ; les beys ont courbé la tête ; la population d'Ipek et des environs était en partie désarmée, terrorisée et matée ; mais elle n'était pas soumise ; à l'heure favorable, si la ville a été tenue en bride quelque temps par un gouverneur énergique appuyé sur des troupes fidèles, la campagne de nouveau s'est révoltée et finalement, en août 1912, les Albanais, conduit par leurs beys, ont dicté la loi à la Sublime Porte.

La tranquillité actuelle n'est donc qu'une façade ; la fermentation est cachée, mais subsiste; les Jeunes- Turcs ont pu faire nommer Yachar Pacha député favorable au nouveau régime ; ils ont trouvé en lui un homme influençable : on lui prête une fortune d'un million de napoléons, gagnée, paraît-il, en partie dans les adjudications publiques ; ils ont imposé facilement sa candidature ; mais les sentiments albanais ne sont pas changés pour cela.

La plus illustre famille d'Ipek est celle des Mahmoud Begovic, d'une antique origine et d'une grande richesse : on lui suppose des terres et des biens d'une valeur atteignant peut-être 500 000 napoléons, comme on dit dans le pays. Le chef de cette famille est actuellement Zenel bey, dont la demeure

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est à Ipek même ; c'était, jusqu'en ces derniers temps, le véritable chef de la famille, c'est-à-dire que ses rapports sont assez froids avec Hakky bey ; cependant, pour l'instant, il ne rompt pas en visière avec lui et lui a même récemment fait visite. Je me rends à sa demeure, vrai château fort construit dans la ville ; on me conduit au selamlik, au premier étage ; deux ou trois petites fenêtres, qui étaient hermétiquement fermées, sont ouvertes, et on me fait asseoir sur le divan traditionnel qui court tout autour de la pièce et encastre la cheminée ; d'ailleurs, comme d'habitude, aucun meuble dans la pièce ; j'entends dans la maison un grand remueménage ; ma visite imprévue dérange les habitudes et surprend peut-être ; un jeune garçon de la famille ou un serviteur m'apporte d'abord de l'eau glacée parfumée de violette et d'ambre et quelques confitures ; d'après l'usage, je prends une cuillerée de confitures, délicieuses d'ailleurs, la porte à ma bouche et avale ensuite un des verres d'eau ; un instant après, un autre serviteur m'apporte du café et des cigarettes ; Zenel bey, qui arrive, a dépassé la cinquantaine, et ses cheveux sont presque blancs ; mais il a conservé une singulière verdeur de démarche ; son corps, grand et svelte, ses yeux clairs et brillants, son allure et sa conversation révèlent un chef aussi apte à l'action qu'à la prudence; aujourd'hui il est tout à la prudence, et ce n'est pas de lui que je puis tirer grandes lumières ;

toutefois, comme je lui pose la question d'une division possible entre Albanais riches et pauvres, il fait une réponse qui signifie à peu près ceci : autrefois, on ne payait pas la dîme ; aujourd'hui on veut nous la faire verser, et, si on ne s'y soumet pas encore de partout, du moins à Ipek et dans les environs, on la perçoit déjà ; jadis, nous ne faisions pas de service militaire, si ce n'est quand nous le voulions ou en cas de danger ; aujourd'hui on veut que les tribus donnent des soldats, ou, en place, 50 livres ; devant ces exigences nouvelles, tous les Albanais ont les mêmes intérêts.

Dans la cour de sa maison, en sortant, j'aperçois un petit garçon de sept à huit ans, au regard curieux et à la physionomie éveillée, qui guettait mon passage pour me regarder ; derrière lui, osant à peine se montrer dans l' entre-bâillement d'une porte, d'autres têtes d'hommes.

Je lui demande qui il est et quel est son compagnon ; il répond avec beaucoup d'assurance qu'il est le plus jeune fils de Zenel bey et que son compagnon est un de ses parents ; il porte un costume assez différent des costumes albanais ordinaires : au lieu de la culotte blanche collante avec grosse passementerie noire venant enserrer la cheville et formant sous-pied, il a une culotte bouffante marron avec de larges bandes bleu clair ; au-dessus de la haute ceinture d'étoffe retenant le pantalon, cachant d'ordinaire un rang

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