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CHAPITRE V

D'IPEK A PRIZREND

D'Ipek à Detchani ; le monastère de Detchani. — Diakovo ; chez le kaimakan ; les catholiques albanais ; les beys de Diakovo; le commerce. — Départ pour Prizrend : les paysans sur la route.

îpN trois heures et demie de voiture, on gagne faci- *~J lement le monastère de Detchani, parune route qui peut porter ce nom ; on longe le pied des montagnes à travers un pays moins désolé que celui qui sépare Mitrovitza d'Ipek ; il est un peu cultivé pendant les deux tiers du chemin et le reste du temps envahi par les broussailles ; nous traversons deux ou trois villages, assez importants : Lubenitz, Strtlza (le Strelci de la carte autrichienne); dans le premier, nous surprenons une assemblée d'une vingtaine' d'Albanais, assis en cercle sur la terre de la place du village ; il en est venu de tout le pays, et je n'ai aucun doute qu'ils délibèrent sur la conduite à tenir à l'égard du gouvernement après les récoltes ; à notre passage, le plus grand silence se fait et, qui sait? peut-être quelque hodja albanais tirera-t-il un effet considérable sur l'assemblée du passage d'un Européen vêtu à l'occidental. A Strltza, nous

VALBANIE INCONNUE

faisons halte sous de superbes arbres, à l'ombre desquels coule une source glacée ; quelques paysans albanais, portant un costume de toile blanche, recouvert d'un boléro de tissu foncé, causent et regardent ; le village est fortifié, et chacune des maisons que nous apercevons est une petite forteresse ; ce sont toutes des « tours » ou « koulé », à l'architecture caractéristique : la balle n'y pénètre pas ; il faut l'obus pour les détruire, tant les murs sont épais et les ouvertures minuscules.

Nous remontons par de mauvais chemins la rivière de Detchani et, à la tombée de la nuit, nous apercevons le monastère. La montagne, au lieu de se continuer en droite ligne, s'incurve en un cirque comme pour faciliter le passage de la petite rivière qui sort de la chaîne ; les pentes, couvertes de forêts, laissent entre elles un terre-plein d'un kilomètre à peine enserré d'un demi-cercle de montagnes et s'ouvrant en face sur la plaine de Diakovo. C'est le plus antique des monastères serbes, dit-on, et un des plus riches ; une double muraille et un fossé le défendent contre les attaques ; on ne peut entrer et sortir que par un pont-levis, protégé par un petit fort ; ce monastère est une vraie forteresse serbe en pays albanais ; à l'intérieur de l'enceinte, des bâtiments considérables servent d'habitations aux moines, aux hôtes, aux nombreux serviteurs, fermiers et gardiens de troupeaux, qui constituent une colonie serbe au complet ; le couvent possède des

D IPEK A DETCHANI. UNE HALTE A STRLTZA.

DETCHANI. LES ENVIRONS.

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terres en grand nombre ; tout ce monde les cultive et trouve, chaque soir, un refuge assuré dans l'enceinte ; aux heures de crise, on les arme et, à l'abri des murailles, ils peuvent résister à toutes les attaques. Actuellement, ils possèdent même un poste de soldats réguliers avec un officier, qu'a placé là Hakky bey pour assurer la tranquillité dans le pays.

Hakky bey a télégraphié mon arrivée et, depuis plusieurs heures, on m'attend : sur le pont-levis, je trouve l'archimandrite, l'officier, quelques moines et un peuple de serviteurs ; l'archimandrite est un vieillard cassé et bonace, au nez rouge bourgeonnant, à la grande barbe blanche, qui coule comme un fleuve sur une vieille soutane noire ample, à la manière d'une robe de chambre ; comme il est tard, nous entrons à peine à la chapelle ; c'est un édifice roman en pierre de deux couleurs, surmonté d'une coupole byzantine ; on le répare en ce moment, et tout le bâtiment vient d'être recrépi.

Le monastère est vaste et permet d'hospitaliser des hôtes en grand nombre ; on me donne une chambre très convenable avec un lit propre, une table, des chaises, une toilette ; c'est un luxe pour ce pays ; nous dînons simplement, mais assez bien ; le monastère respire l'abondance. On dit communément qu'il est soutenu par l'argent russe ; je remarque en tout cas aux murs des gravures du tsar et de la tsarine et des tsars antérieurs. Nous restons assez long-

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temps dans la petite salle à manger à boire et à causer ; les moines nous font déguster de l'excellente liqueur, qu'ils distillent et des vins qu'ils font. Ils ont de beaux vignobles, qui produisent du vin rouge un peu haut en couleur et en alcool, mais généreux et de franc goût ; les légumes, les fruits, tout vient en abondance ici. Quel pays de Cocagne, si l'on y vivait en paix !

Six heures de voiture séparent le monastère de Detchani de Diakovo ; la première partie de la route est une plaine de broussailles et de poussière, à travers laquelle nous ne rencontrons qu'un Albanais à cheval, suivi de sa femme à pied ; avec les plus grandes précautions je les photographie, car l'Albanais pourrait voir en ce geste une insulte à son honneur, sa femme étant avec lui.

Bientôt les arbres réapparaissent, et nous traversons le village de Skivien, ou une mosquée entourée de tombes dresse son minaret entre les peupliers. Au détour de la route, on devine, dans le lointain, les premières maisons de Diakovo ; aucune fortification n'indique les limites de l'agglomération ; le rayon de la ville est très étendu et les premiers murs très éloignés du bazar et de la rivière, qui sont les vrais centres de la ville. Le Prna (Krena sur les cartes autrichiennes), qui traverse Diakovo, est presque à sec; mais, au printemps, c'est un torrent

MONASTERE DE DETCITANI.

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