DETCHANI. L ARCHIMANDRITE, UN OFFICIER TURC ET UN MOINE
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qui corrode ses rives escarpées et remplit son lit profond. Par-dessus le fleuve a été jeté, il y a des centaines d'années, un vieux pont de pierre, bâti à la façon romaine, très large et très long, sans gardefou, aux arches basses, faisant un dos d'âne très accentué. Il donne à la ville le plus curieux aspect ; il est commandé, en quelque sorte, par un « koulé » très élevé et puissant, dont les meurtrières sont face au pont; sur les côtés, des murs à moitié tombés, au loin le bazar et la grande mosquée achèvent le paysage.
Le kaimakan a ses bureaux non loin du pont : pauvres bureaux et pauvre homme ; c'est assurément un fonctionnaire de l'ancien régime laissé là par le nouveau, ignorant et paresseux, se déchargeant du soin des affaires sur son secrétaire, un Albanais jeune encore qui, — fait curieux, — écrit bien le turc, mais ne le parle pas. Il nous offre des cigarettes et des pastèques coupées ; comme la chaleur est torride, elles rafraîchissent la bouche agréablement, et nous passons un moment à en savourer les morceaux juteux et à nous reposer.
Le secrétaire du kaimakan s'offre à nous conduire à travers la ville ; elle paraît presque vide ; au bazar, seuls quelques enfants viennent nous voir passer ; dans le fond des magasins obscurs, on devine des silhouettes d'Albanais, couchés ou assis, qui fument ou dorment, accablés par la chaleur.
Un petit fait bien caractéristique se produit pen^
dant cette promenade ; jusqu'au bazar, le secrétaire du kaimakan reste à ma gauche en causant slave, puisqu'il ne parle pas turc, avec mon drogman ; nous ne rencontrons personne, mais, un peu avant d'atteindre le bazar, il s'excuse auprès de moi de s'éloigner; il nous rejoindra, dit-il, à la sortie ; comme je m'étonne, il explique qu'il craint d'encourir la haine de certains de ses compatriotes anatiques, s'il paraît au bazar en compagnie d'Européens accompagnés de gendarmes turcs. L'action exercée à Ipek par le régime jeune- turc, Djavid Pacha et Ismaïl Hakky bey, ne s'est pas encore fait sentir au même degré à Diakovo !
En passant dans une rue éloignée, le secrétaire m'indique la cure catholique albanaise ; je demande si le curé est visible ; une vieille femme ratatinée qui lui sert de servante me répond qu'il dort, mais qu'il faut entrer cependant ; il sera, dit-elle, très content de me voir. J'entre donc avec le secrétaire, mon drogman, trois de mes souvarys qui ne me quittent pas, et bientôt descend le curé, réveillé à la hâte et les yeux gonflés de sommeil. Malgré son nom à la désinence serbe, — il s'appelle Glasnovic, — il est Albanais et dessert avec un vicaire une grande paroisse, qui comprend Diakovo et tous ses environs ; le vicaire me paraît un homme jeune, actif, intelligent et assez instruit, et nous causons longuement en attendant le déjeuner, car le brave curé me retient de force pour partager avec lui un plat
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d'oeufs, des légumes pimentés, du café et des alcools du pays.
La paroisse catholique albanaise de Diakovo dépend de l'archevêché d'Uskub, dont l'archevêque réside aujourd'hui à Prizrend. Elle compte, paraît-il, environ 1 200 catholiques, répartis en quinze maisons dans la ville et 300 dans les environs.
Il existe chez les Albanais trois hiérarchies catholiques ; la première est celle des couvents, appartenant aux Franciscains et qui sont subventionnés par l'Autriche ; à Ipek, par exemple, il existe un petit monastère de Franciscains, qui est, de fait, sous le protectorat autrichien. La deuxième est celle des paroisses rangées sous une hiérarchie épiscopale : le métropolite albanais réside à Scutari d'Albanie (Scudra ou Scodra) ; deux archevêques ont leur siège l'un à Durazzo et l'autre à Uskub, ce dernier ayant sa résidence de fait à Prizrend ; enfin trois évêques demeurent à Pulatti, à Alessio (siège de Kalmeti) et à Nenshati (siège de Sapa, vis-à-vis Scutari). Sur ces évêques et sur ces paroisses qui en dépendent, l'Autriche prétend au droit d'un protecteur ; mais les simples prêtres vous disent tous : nous ne sommes ni Autrichiens, ni Italiens, seulement Albanais ; en fait, certains reçoivent des secours tantôt d'Autriche, tantôt d'Italie, parfois des deux côtés à la fois ; parfois aussi ils en ignorent l'origine, connue des seules autorités hiérarchiques,
qui reçoivent de l'Autriche des subventions régulières (1).
Enfin, la troisième organisation catholique albanaise est la plus importante de toutes et aussi la plus connue : c'est celle des Mirdites, la grande tribu albanaise, dont le territoire s'étend au sud de Scutari et qui tout entière est catholique ; on estime à une dizaine de mille le nombre d'hommes quelle peut armer, et à elle seule elle compte peut-être plus de catholiques que chacune des autres régions de l'Albanie ; elle est divisée en seize paroisses, placée sous l'autorité de l'abbé mitre d'Orosch, que je visiterai plus tard à Scutari et qui me recevra à Orosch. Celui-ci dépendait autrefois du métropolite albanais de Scutari ; mais, en 1888, l'abbé, en revenant d'exil, se fît accorder par Rome une juridiction autonome, et aujourd'hui il n'est plus suffragant de Scutari ; il dépend directement du Vatican et a rang d'archevêque.
Les catholiques de Diakovo s'entendaient assez bien avec le gouvernement jeune-turc ; ils sont prêts, me dit le curé, à payer la dîme et à accomplir le service militaire, même en temps de paix, sur quoi le secrétaire lui réplique : « Vous êtes, en somme,
(1) D'après les renseignements recueillis ici, on évalue à 30 0001e nombre des fidèles dépendant de la métropolie de Scutari, à 13 000 ceux rattachés à l'archevêché de Durazzo, à 16 000 ceux ressortissant à Uskub-Prizrend ; en outre les catholiques dépendant d'Orosch seraient 16 000 ; il est très difficile de vérifier ces chiffres, qui d'après l'abbé des Mirdites devraient être plus que doublés.
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