‹ L'Albanie inconnueChapitre 24 sur 49 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

PRIZREND

Vue d'ensemble de Prizrend ; industries locales. — Préparatifs d'un voyage pour l'intérieur. — Une visite au cheik Adem ; la vie d'un saint et d'un solitaire.

Prizrend est, après Uskub, la plus importante agglomération du vilayet de Kossovo ; pour bien voir l'amas de maisons resserrées au pied de la montagne, les ruelles si étroites que d'un peu haut tous les murs semblent se toucher, les lourdes mosquées coiffées d'un dôme de pierre blanche brillante au soleil, les minarets à la silhouette élancée, qui jalonnent la ville de leur aiguille claire, les cyprès parsemés entre les maisons, qui donnent au tableau leur note sombre, pour d'un regard embrasser ce panorama et apercevoir les pauvres masures qui escaladent les flancs de la montagne et s'accrochent comme elles peuvent au sol pierreux et mouvant, il faut monter à la citadelle qui couronne la ville de ses murs en ruine et de ses créneaux déchiquetés. Gomme partout, la caserne y est placée, qui tient la cité sous l'obéissance de ses fusils prêts à partir. Sur le sentier raboteux qui y conduit, le panorama se déroule et s'étend peu à peu sous mes yeux, et la

ville paraît nichée sous la protection du mont qui la domine.

Les villes albanaises aiment d'ordinaire la verdure et l'eau ; mais l'eau de la Bistrica de Prizrend descend sur une brusque pente des gorges de la montagne et creuse la ville plus qu'elle ne la sillonne, pour aller s'étaler dans la plaine et par un coude brusque se jeter dans le Drin, qui l'a captée. La verdure n'a pas de place ici ; elle est refoulée aux pourtours de la ville dans la campagne plate ; Prizrend, grand centre d'échange entre les plaines d'Uskub et de Diakovo, d'une part, et les tribus montagnardes du Nord de l'Albanie, d'autre part, est le lieu d'un important marché commercial en même temps que le siège d'une petite industrie locale très prospère ; le marché et le bazar sont le vrai cœur de la ville ; un important poste de police en occupe le centre et a fort à faire parfois pour apaiser les contestations entre gens de l'intérieur et gens de la ville ou de la plaine ; trois ou quatre rues sont bordées de boutiques, où s'exercent les petits métiers les plus divers : ici, on travaille l'argent en filigrane et l'incruste d'or ; là, on façonne les peaux et prépare les cuirs ; là-bas, on tisse des tissus de toile etdesoie ; ailleurs, on fabrique couteaux et poignards ; mille petits métiers occupent une population industrielle et commerçante.

Le consul de Russie, avec une extrême obligeance, non seulement m'offre l'hospitalité, mais s'emploie

PRIZREND

activement à préparer mon voyage dans l'intérieur ; ce n'est pas chose facile, et il nous est, par exemple, à peu près impossible d'obtenir des renseignements exacts sur la route à suivre pour les deux premières journées seulement, ne poussant pas mon ambition au delà ; jusqu'à Kukus, que les uns appellent Kuks, la plupart Kuksa, tout le monde sait ici que la route suit le Drin, et l'on peut m'indiquer approximativement le temps nécessaire, sept à huit heures de cheval ; mais, au delà, le chemin n'est pas connu. Le consul de Russie fait appeler ses cawas et leur demande de le renseigner ; les indications rapportées sont très incertaines ; nous allons alors ensemble rendre visite au consul d'Autriche-Hongrie, un jeune homme blond et petit, qui doit connaître le pays, puisqu'il a été reçu à coups de fusil par les gens de Kuksa, où je vais ; sans faire allusion à ce fâcheux incident, je lui demande s'il connaît la route, les étapes possibles, les difficultés; il l'ignore, mais il fait venir un de ses cawas albanais, qui est allé jusqu'à Bissac, où il a des amis ; par malheur, il ne peut donner que des notions très vagues sur le chemin. Nous nous rendons ensuite chez le mutessariff, Fuzi bey, pour organiser le voyage définitivement. Très aimablement, il demande d'abord à ses officiers de rechercher des gendarmes connaissant le pays ; mais, parmi les gendarmes turcs ou albanais présents, aucun n'est allé aussi loin : entre Kuksa sur le Drin et Orosch, l'intérieur est inconnu.

Nous décidons alors de nous en tenir au plan suivant : le mutessariff me fournira une escorte officielle de souvarys et de gendarmes à pied ; au pont sur la Liuma, un peu avant d'arriver à Kuksa, je ferai halte et enverrai en avant un gendarme albanais, parent de gens de ce village ; je le chargerai d'un message, et il négociera mon passage avec le bey de Kuksa ; ensuite, d'accord avec ce dernier, je recruterai une escorte d'hommes de la tribu et, avec ces deux escortes, je traverserai le pays de Liuma. En même temps, le mutessariff télégraphiera au vali ou gouverneur général de Scutari, afin de lui faire connaître mon départ de Prizrend et pour que celui-ci envoie à ma rencontre, jusqu'à Orosch, un officier et des hommes.

Alors se pose la « question du chapeau » : le jour de mon départ, le consul de France d'Uskub me fit tenir un mot d'urgence, de la part du gouverneur général du vilayet : « Le vali que j'ai vu hier soir, y est-il dit, m'a prié de vous demander comme une faveur de revêtir pour votre voyage de Mitrovitza jusqu'à Scutari la calotte rouge ou fez. Il est persuadé que dans ces conditions tous les incidents seraient évités. Votre drogman, par suite, aurait à adopter la même coiffure. Il vous appartient de donner à ce désir de notre gouverneur général la suite qu'il comporte. » Sur le moment, je pris la résolution d'obéir à ce désir, quelque répulsion que j'en ressentisse. Mais, à Mitrovitza, Djavid Pacha

PRIZREND

me détourna de cette pensée. Je soumets donc la question au mutessarifî de Prizrend et au consul; finalement, je décide de garder ma coiffure d'Européen, et je crois agir ainsi avec prudence. Escorté de gendarmes, avec mon costume, ma tournure, l'impossibilité de m'exprimer en albanais, je ne puis songer à tromper le plus naïf enfant ; arborer un fez, c'est vouloir me faire prendre soit pour un Turc, soit pour un chrétien qui se dissimule ; ni l'un ni l'autre ne sont tellement bien vus que je doive chercher à leur ressembler ; reste, il est vrai, une considération : quelque obscur fanatique peut ressentir une commotion d'horreur en apercevant un chapeau, au lieu d'un fez ; mais, en ce cas, c'est à mon escorte à me protéger. De toute manière, il est donc plus sage d'aller hardiment, de déclarer ouvertement la nationalité « franque » et de demander le passage et le soutien.

Reste la question du transport. Il va sans dire que la plus minuscule voiture ne peut pénétrer dans l'intérieur ; les routes sont moins que des sentiers, à peine des pistes, où l'homme grimpe comme une chèvre, aux flancs des montagnes et au hasard des rochers. Il faut faire choix de chevaux pour un trajet de six, peut-être sept jours ; de Prizrend à Scutari, en effet, le chemin direct, en suivant le Drin, prend de deux à trois jours, mais notre route des écoliers dessine un crochet très ample vers le Sud. Çawas et drogmanfs'en mêlent; on visite les mar-

chands de chevaux et les voituriers ; finalement, le « védi », — tel est le nom de l'homme, — consent à m'accompagner et à me louer trois chevaux, à raison de 6 livres turques ; l'un d'eux, qui m'est destiné, devra être sellé à l'européenne d'une selle espagnole qu'on me montre. La clause est importante, car les selles du pays sont des engins de torture : elles sont plus propres à porter des charges qu'à recevoir des hommes ; elles sont constituées de traverses de bois dont la réunion permet d'enfourcher la bête ; les gendarmes jettent sur cellesci une couverture ou un manteau et cheminent ainsi. L'une des bêtes me servira de bête de somme pour mes valises, provisions et paquets divers : le védi sera spécialement chargé de sa conduite et de la garde de mon cheval aux passages dangereux, quand je mettrai pied à terre. Mon conducteur est un type d'Albanais dégénéré : le front bombé, les joues caves, le nez busqué, les yeux rentrés ; sa calottes blanche est plantée très en arrière sur des cheveux roux, et il fera tout le voyage avec une chemise de flanelle aux manches trop courtes, surmontée d'un boléro d'étoffes rapiécées ; une grande ceinture rouge est passée autour du corps, dans laquelle il enfouit armes, provisions, foulard et argent ; des sandales en lambeaux complètent le costume ; tuberculeux, semble-t-il, et alcoolique, il ne suit guère la loi du Prophète : il cache une bouteille d'alcool, de raki, dans une poche de son pantalon,

Page 1