‹ L'Albanie inconnueChapitre 25 sur 49 · PRIZREND. — LES MAISONS GRIMPANT VERS LA CASERNE · texte numérisé non relu

PRIZREND. — LES MAISONS GRIMPANT VERS LA CASERNE

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et en secret il en avale des gorgées ; tantôt bavard, tantôt silencieux, il ne m'inspire qu'une confiance limitée ; mais il n'y a à redouter ni une astuce, qu'il ne possède pas, ni une intelligence, qui est absente.

Avant de quitter Prizrend, je fais visite au saint de la région, le cheik Adem (c'est-à-dire Adam), chez qui je suis amené par son ami le consul de Russie.

Le cheik habite une petite maison retirée, loin de la ville, entourée d'un jardin, soigneusement abrité de murs élevés ; quand on pénètre dans cet enclos, les yeux sont de suite charmés ; rien n'est ordonné, et tout est délicieusement assemblé ; ce sont des fleurs rares jetées comme par la nature à travers la verdure des herbes et des arbres ; leurs tiges hautes mêlent à la moindre brise leurs coroles aux couleurs éclatantes et variées ; des ruisselets d'eau vive courent rapides à travers le jardin et l'éclairent de leur sillon lumineux ; une chatte blanche, d'une fourrure immaculée, glisse entre les fleurs ; dans un angle, une tourelle de vignes aux feuilles épaisses met un coin d'ombre, et des grappes énormes pendent, si lourdes qu'elles semblent prêtes à tomber ; des acacias assurent une ombre propice au repos, et sous leur abri des chaises rustiques sont disposées. Quand nous pénétrons, le cheik Adem s'emploie à quelque besogne de jardinage ; à notre

vue, il accourt ; c'est un homme d'une cinquantaine d'années ; une grande barbe grisonnante et légère s'étale sur sa poitrine ; un nez et des sourcils arqués creusent les yeux et mettent en relief des traits fins et une peau claire ; le front, qui paraît élevé, est caché sous une coiffure de laine blanche haute comme un turban ; ses oreilles sont percées de boucles noires qui adhèrent ; son vêtement l'entoure de clartés : une longue chemise de flanelle blanche et fine est resserrée à la taille par une ceinture brodée d'or ; la chemise tombe sur des chaussettes de laine blanche, et le pied repose sur de simples sandales ; sur le vêtement de dessus, il jette une houppelande de laine blanche épaisse qu'il laisse ouverte, sur la poitrine ; l'expression fine et intelligente de ce visage méditatif, la politesse raffinée des manières, la voix pure et chantante dont le son frôle comme une caresse, le langage choisi et fleuri et l'usage d'une langue poétique aux vocables harmonieux, l'aspect enfin, du personnage, dont la silhouette et la blancheur saisissent, tout fait comprendre sans peine l'attrait qu'il exerce sur les hommes cultivés, musulmans ou chrétiens, la vénération extrême qu'il inspire à tout le peuple d'alentour et l'autorité qu'il a prise sur ces âmes naïves.

Avec des gestes affables, il me fait asseoir à l'ombre des acacias, sur l'herbe coupée, tout près du ruisseau dont l'eau court en abandonnant un peu de fraîcheur. Puis il va toucher les fruits de ses arbres,

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en détache quelques-uns et place sur l'herbe des poires et des raisins dorés, qu'il a plongés quelques secondes dans l'eau glacée de la source ; il m'offre des cigarettes et me dit de suite : « L'Albanie, c'est la France d'il y a mille ans ; aux jeunes nations, comme aux jeunes enfants, il faut tout enseigner par symbole et par conte. — Voulez-vous alors, lui répliquai-je, me dire un de ces contes, qui enchantent vos auditeurs d'Orient ? — L'homme, me répond-il, devient l'esclave du bienfait qu'il a reçu ; un pauvre mendiant demandait un jour l'aumône à un bey, dont la maison opulente étalait la fortune ; le riche, au lieu de rejeter la prière du pauvre, voulut l'enrichir d'un bienfait, car son cœur était compatissant ; le mendiant, devant tant de bonté, remercie le riche et en son âme jure de se reconnaître» dût-il y consacrer sa vie. Or, les années passent et le sort des humains tourne au gré du destin, que nul ne peut prévoir. Un jour, le bey est mêlé à une mauvaise affaire, et il passe en jugement ; le tribunal des hommes le condamne, et il doit mourir. La rumeur publique apporte jusqu'au pauvre la nouvelle de l'extrémité où est réduit le riche ; il va et il aperçoit les préparatifs déjà terminés ; dans quelques instants, l'heure va sonner ; mais il a juré, jadis, de ne pas oublier celui qui fit le bien pour lui. Aussi arrive-t-il en hâte et se précipitant au bazar, dans la foule, au lieu de l'exécution, il crie : «Le Sultan est mort, mort est le Sultan ! » Aussitôt, tous vont au

palais, tout autre événement est oublié et le pauvre, pendant ce temps, va vers le riche et lui dit : « Va-t'en, tu es libre, je dois prendre ta place. » Ainsi est fait, et, quand on revient, après avoir connu que la nouvelle était inventée, on trouve le pauvre enchaîné, qui se livre. La foule s'étonne et l'amène vers le Sultan. Celui-ci l'interroge d'un ton sévère et lui demande d'expliquer pourquoi il a délivré un condamné et répandu des nouvelles fausses pour se livrer ensuite. Le pauvre alors raconte son histoire et termine par ces mots, qui font monter la pitié au cœur du Sultan et décider de sa grâce : « L'homme est l'esclave du bienfait qu'il a reçu. *

Parles allées étroites du jardin fleuri, nous nous promenons, et le cheik Adem relève d'un doigt léger les tiges de ses fleurs pour me faire admirer leur coloris et leur délicatesse. Dans un angle du jardin est cachée, sous les lauriers-roses, la maison du saint; c'est une maison basse, à un seul étage, dont les deux ou trois chambres s'ouvrent sur une large galerie ouverte ; le dessus de la galerie n'est pas couvert ; un cadre de bois y court, et une vigne aux branches touffues y remplace les panneaux absents ; c'est un berceau de verdure, qui s'appuie au mur de la petite maison.

Un peu plus loin, des ruches sont disposées entre des gerbes de fleurs ; là-bas, de grands lis d'une prodigieuse hauteur font admirer leur corolle impeccable à côté des roses répandent un parfum,

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