DANS LA VALLÉE DU DRIN ET AU PAYS DE LIUMA
Au Drin : la vallée du Drin ; le pont sur la Liuma. — Une tribu de Liuma ; Kuksa et son chef Soul-élès bey ; la bessa ; l'organisation des tribus. — Un grand repas albanais a l'hôte de passage ; la nuit dans le koulé.
Prizrend est la dernière étape avant la montagne ; c'est de là que l'on part pour pénétrer dans le long couloir du Drin qui conduit à Scutari ; cette voie était jadis très fréquentée, et, avant la construction des chemins de fer pendant le dernier quart du xixe siècle, les échanges d'Orient en Occident passaient par cette route ; mais il n'en reste plus que le vestige ; les courants commerciaux se sont déplacés, la politique d'isolement de l'Albanie et l'esprit d'indépendance et de rivalité des Albanais ont fait le reste ; ce qui subsiste est une piste
pénible et dangereuse que suivent seuls les hommes de l'intérieur.
Dès six heures du matin, l'escorte, le conducteur et ses chevaux, mon drogman et les cawas du consulat de Russie sont sur pied ; on charge les bagages et des provisions pour plusieurs jours, et notre petite caravane descend de Prizrend vers la plaine, où nous devons rejoindre le Drin en deux heures ; notre première étape serait, d'après les renseignements recueillis, de six heures et nous conduirait à Kuksa.
La piste carrossable longe des champs de maïs assez bien venus et traverse un affluent du Drin ; bientôt au maïs succèdent des champs de pierres éboulées, et la route s'incurve pour toucher au Drin, en face du petit village albanais de Ghalkin (1), situé sur l'autre rive, un peu au-dessus du fleuve; de loin, son aspect est assez misérable, et ses quelques maisons sont dominées par la « tour » d'un bey, qui n'est plus qu'une ruine. Nous rejoignons le Drin à l'endroit où il entre dans la vallée, d'abord ouverte et large, puis de plus en plus étroite et encaissée ; il coule dans un lit assez profond et a une allure rapide, recueillantsur sa rive gauche une quantité de petits ruisseaux que nous passons presque sans nous en apercevoir ; la route a cessé d'être carrossable et fait place à une piste muletière qui suit le cours du fleuve et ne
(1) La carte autrichienne orthographie Salcin et Salceti. (88)
DANS LA VALLÉE DU DRIN
présente aucune difficulté ; la végétation se dénude de plus en plus, surtout sur la rive sud, que nous suivons ; c'est un paysage de broussailles et de cailloux assez triste ; de nombreuses sources jaillissent cependant presque au ras de la piste, pour se perdre aussitôt dans le Drin ; çà et là, un gros arbre isolé met un point d'ombre dans le tableau. Mes souvarys, qui n'ont encore rien mangé, trompent leur faim en chantant, depuis une heure, sur un rythme funèbre, une mélopée lente et triste comme un Dies irse ; nos petits chevaux hauts comme des ânes, au pied sûr comme des mulets, marchent au pas dans les cailloux qu'ils font rouler sous leurs pieds ; nous ne rencontrons aucune des maisons marquées sur la carte et, du han ancien, il ne reste qu'une hutte de feuillage, à peine utile à servir d'abri quelques instants en cas d'orage.
Vers onze heures enfin, à la grande joie des souvarys, le han (1) montre ses planches mal jointes et sa clôture de piquets et de branches. Un vieil Albanais offre pour tout service une cruche d'eau fraîche, un peu de foin et de litière, et la masure pour abriter hommes et bêtes. Mes gendarmes prétendent faire en ce lieu une longue sieste ; c'est, m 'affirment-ils, la tradition de tout voyageur ; mais il est tôt, le soleil menace de devenir torride
(1) Novi Han, sur la carte autrichienne. (89)
à partir d'une heure, et j'ai peu confiance dans les indications qu'on m'a données. Aussi je ne leur accorde qu'une demi-heure ; à l'ombre d'un arbre, je fais étendre ma couverture et j'assiste au repas de l'escorte. Dîner frugal, s'il en fut : des sacs attachés derrière leur selle de bois, chaque souvary tire un pain et un fromage de lait caillé déjà très sec ; il le mange avec des piments divers qu'il a toujours dans ses provisions et, pour finir, il croque à même des concombres; la-dessus, l'Albanais du han va chercher de l'eau fraîche à la source, et la cruche passe de bouche en bouche. Le dîner est fini. Nous nous remettons en selle ; mais, malgré l'air de la vallée qui rend supportable la température, il fait si chaud qu'avant de partir chacun veut boire le coup de rétrier ; la même eau fraîche passe dans la même cruche, qui est à nouveau vidée. Une double piastrine contente pleinement l'Albanais, et il nous souhaite bonne route.
Un peu moins de deux heures plus tard, nous atteignons la rivière de Liuma, que traverse un vieux pont de pierre sans parapet ; l'arche unique forme un arc si marqué et une montée si rude, les pierres du pont sont si inégales et laissent entre elles tant de trous que tout le monde descend de cheval pour tirer la bête par la bride. C'est là, après avoir traversé le pont, que nous faisons halte à l'ombre de gros arbres et que je déjeune avec mon drogman.
La piste jusqu'en ce point, que nous avons mis
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environ six heures à atteindre, — six heures de cheval au pas, — est très pratiquable, et rien ne serait plus simple que d'y faire passer une route ou un chemin de fer, si c'est cette ligne que doit suivre la voie ferrée dite Danube-Adriatique ; mais le chemin n'offrira aucune ressource ; avant d'entrer dans la vallée, deux ou trois villages montrent un certain nombre de maisons, mais, pendant les trois dernières heures, c'est un désert, une mer de rocher, avec une végétation d'arbustes maigres et de broussailles ; le Drin qui, à l'entrée de la vallée, coulait rapide et avec quelques mètres d'eau dans un lit resserré est presque à sec en plusieurs points, où le lit s'étend et où les eaux errent parmi les cailloux. En ce temps de basses eaux, on suit sans difficulté le sentier du bas qui côtoie le Drin; il paraît qu'au temps des hautes eaux il est parfois coupé par l'inondation ; on doit prendre alors un sentier qui passe par la montagne et aboutit de même au pont de Liuma.
Tandis que nous faisons halte, j'envoie un de mes souvarys, qui est parent du chef albanais à qui je demande l'hospitalité, en mission auprès de celui-ci. Il doit lui expliquer mes intentions et le prier d'accepter ma visite sous son toit.
Le village de Kuksa est situé à une demi-heure environ du pont. Au bout d'une grande heure, mon souvary revient, accompagné du frère de Soul-élès bey, — c'est le nom du chef de ce village, — et de deux hommes de la tribu. Ils viennent à la limite du
territoire de celle-ci pour me faire accueil, m'apporter les souhaits de leur chef et me faire savoir qu'il m'accorde l'hospitalité. Aussitôt nous suivons en file indienne l'étroit sentier aménagé dans la broussaille qui conduit du pont de la Liuma au village de Kuksa.
Kuksa est placé dans une situation merveilleuse : sur un petit plateau élevé d'une centaine de mètres au-dessus du Drin, il paraît une île ou une forteresse dont les fossés seraient le Drin au nord, à l'ouest et au sud le Drin noir, qui sort en cet endroit des montagnes, se jette non loin de là dans le Drin blanc et fait, au pied de Kuksa, un immense crochet dont la partie interne paraît un lac desséché plein de flaques d'eau qui miroitent au soleil ; vers l'est, la Liuma d'où nous venons fermerait le quatrième côté ; de ce monticule on domine les trois vallées, celle du Drin à l'est et à l'ouest et celle du Drin noir au sud, qui étale ses eaux en venant mourir près de Kuksa ; trois hautes montagnes servent de fond de tableau : au nord, les monts des Hasi, dont les cimes lointaines forment une ligne continue ; au sud-ouest, le Maja Runs et les collines avoisinantes peu élevées, qui séparent le pays des Mirdites de celui de Liuma ; au sud-ouest, enfin, la pyramide du Djalic, qui dresse à plus de 2 500 mètres sa crête rocheuse, domine tout le pays et est comme le cœur du territoire Liumiote.