VI
PRÉFACE
L'écrivain-voyageur, avec un esprit d'observavation pénétrant, avec un talent : pareil à sa nature, décidé, soutenu, sain et vigoureux, trace à grands traits un vaste tableau où tous les détails vivent, tandis que l'ensemble reste harmonieux et clair : cette littérature des voyages est, décidément, à l'égal de la littérature des mémoires, une verdoyante annexe du domaine intellectuel français.
On suit l'explorateur et ses quinze hommes d'escorte dans la marche risquée qu'il accomplit en boucle depuis Uskub jusqu'à l'Adriatique par Pritchina, Mitrovitza, Ipek, Prizrend, Liuma, Orosch au pays des Mirdites, Scutari, Antivari, Giovanni di Medua, Durazzo, pour revenir à Uskub; et tous ces noms, devenus subitement célèbres, s'appliquent, en suivant son itinéraire, à des réalités, évoquent à la fois des paysages sublimes et des intérêts humains, racontent des traditions et des émotions qui donnent à l'Albanie un caractère à la fois sauvage et antique dans l'évolution moderne européenne. Ce peuple tout jeune est un peuple très vieux : cela fait le plus singulier mélange.
Voici un petit « quadro » que l'auteur, selon sa
manière si prenante et si vive, trace, à Prizrend,
d'après le « Saint » de la région, le cheik Adem
(Adam). Ne nous retrouvons-nous pas en plein
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PRÉFACE
Moyen Age, aux temps des François, des Antoine et des Bernardin?
« Le cheik habite une petite maison retirée loin de la ville, entourée d'un jardin, soigneusement abritée par des murs élevés ; quand on pénètre dans cet enclos, les yeux sont de suite charmés ; rien n'est ordonné et tout est délicieusement assemblé ; ce sont des fleurs rares jetées comme par la nature à travers la verdure des herbes et des arbres ; des ruisselets d'eau vive courent rapides à travers le jardin et l'éclairent de leur sillon lumineux ; une chatte blanche, d'une fourrure immaculée, glisse entre les fleurs. Quand nous pénétrons, le cheik Adem s'emploie à quelque besogne de jardinage ; il accourt ;... L'expression fine et intelligente de son visage méditatif, la politesse raffinée de ses manières, la voix pure et chantante dont le son frôle comme une caresse, le langage choisi et fleuri et l'usage d'une langue poétique aux vocables harmonieux, l'aspect enfin du personnage dont la silhouette et la blancheur saisissent, tout fait comprendre sans peine l'attrait qu'il exerce sur les hommes cultivés, musulmans ou chrétiens, la vénération extrême qu'il inspire à tout le peuple d'alentour et l'autorité qu'il a prise sur ces âmes naïves... ! » C'est bien il Santo ; mais alla turca.
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PRÉFACE
Il faut descendre du rêve dans la réalité et de la poésie à la prose. Ce n'est pas l'heure de s'attarder aux « fioretti » du chemin. Scutari, Janina sont assiégées. La question de l'Albanie a été posée devant l'Europe par l'ultimatum foudroyant des événements.
Que sera l'Albanie? Quelles seront ses limites? Comment se rattachera-t-elle au reste du monde ? Quel est son avenir politique, économique, international? Quelles seront les influences qui s'exerceront sur elle? Quel sera son futur gouvernement? Louis-Jaray n'est pas seulement un touriste ami du pittoresque, c'est un politique. Il a eu l'intuition très précise de tous ces problèmes à la veille du jour où ils allaient se poser. Il les aborde franchement, il les élucide ou du moins les explique. Que penser d'après lui?
Du point de vue albanais, on voit bien qu'il n'y a d'autre solution que dans une large autonomie, mais une autonomie à la fois pleinement indépendante et nettement circonscrite. Il faudrait que l'Albanie fût libre, et on se demande si elle peut l'être : sa situation géographique au triple front, sa situation religieuse à la triple croyance, ses voisi-
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PRÉFACE
nages à la triple influence, son histoire elle-même à la triple origine, la subordonnent toujours en la provoquant sans cesse, et c'est pourquoi ce malheureux et beau pays s'est attardé dans la stagnation et l'anarchie.
L'Albanie n'est pas, tant s'en faut, un pays mort : il est en pleine vie, et, si j'ose le dire, en pleine offensive contre les pays voisins. L'Albanais lutte contre le Monténégrin, refoule le Serbe, balance le Grec, joue habilement des ambitions rivales de l'Autrichien et de l'Italien. Il fait tête partout et ne réclame très énergiquement qu'une chose : la liberté et « son fusil sur la montagne ». Nul ne l'a dompté et nul ne le domptera qu'au prix de sacrifices inouïs et qui, sans doute, ne seraient pas récompensés. Un millier de mânnlichers aux mains de ces grimpeurs tiendraient en échec, aux passages des montagnes inaccessibles, des régiments et des corps d'armée. Pour être maître de l'Albanie, il faudrait dénicher ses habitants jusque dans leurs nids d'aigle et peut-être les détruire jusqu'au dernier. Le beau travail !
« Une population belliqueuse, indépendante et arriérée, des montagnards énergiques, agiles et audacieux, des hommes tous armés de fusils et bons tireurs, des musulmans et des catholiques qui veulent, avant tout rester libres, vivre sous leurs
PRÉFACE
lois traditionnelles, s'opposer à toute autorité extérieure, qui ne sont pas forcément hostiles aux étrangers, mais pleins de méfiance à l'égard de leurs entreprises, des particularistes décides, parlant des langues différentes et qui, jusqu'à 1912, ne s'étaient même pas entendus entre eux », telle est cette nationalité avec laquelle la Turquie a dû compter depuis des siècles et avec laquelle l'Europe aura à compter désormais, — car l'idée nationale en Albanie domine tout, même la religion.
On dit : « les Balkans aux Balkaniques ». Mais les Albanais sont aussi des Balkaniques et, en fait, les seuls qui soient restés indomptés. Aucune puissance n'a été assez forte jusqu'ici, ou ne sera jamais assez forte, sans doute, pour les vaincre : mais , sont-ils capables de se vaincre eux-mêmes ? C'est-à-dire de s'organiser et de se pacifier. Comment vivront-ils avec leurs voisins, les Serbes, les Bulgares, les Monténégrins, les Grecs? Musulmans et catholiques acceptent-ils, et sous quelle forme acceptent-ils, leur séparation d'avec la Turquie? Que feront-ils de leurs ports tant convoités, Saint-Jean-de-Mudua, Durazzo, Vallona? Comment se dégageront-ils et se dégageront-ils jamais des influences rivales autrichienne et italienne? En un mot, l'Albanie vivra-telle, est-elle digne de vivre?