‹ L'Albanie inconnueChapitre 33 sur 49 · OROSGH ET LES MIRDITES · texte numérisé non relu

OROSGH ET LES MIRDITES

La situation (TOrosch ; l'organisation des Mirdites. — Le prince des Mirdites ; Mirdites et Jeunes-Turcs. — Le pouvoir religieux ; l'abbé mitre d'Orosch et l'organisation de l'Albanie.

Orosch est un des principaux centres de la grande tribu catholique des Albanais mirdites. Sur une pente entourée d'un cirque de montagnes, des fermes s'étagent depuis la vallée jusqu'à un redressement brusque de la colline ; à l'un de ces paliers, une grande maison blanche précédée d'une terrasse est le koulé du prince des Mirdites, jadis exilé par les Vieux-Turcs et ensuite rappelé, mais surveillé, par les Jeunes-Turcs ; à 500 mètres plus haut, sur un éperon rocheux qui s'avance dans la direction de l'Adriatique et tombe à pic dans la vallée, l'abbé mitre d'Orosch a fait élever son palais d'été ; de l'autre côté des fermes et séparée d'elles par un ravin, l'église de la paroisse et d'importants bâtiments qui servent d'écoles, de presbytère et de lieu de réunion, ont été construits sur un petit plateau à mi-hauteur de la montagne. C'est de celle-ci que je descends pour atteindre

l'église à travers une forêt de sapins où des sentiers bien aménagés révèlent, pour la première fois depuis Prizrend, une organisation véritable. Le capitaine d'Orosch, le vicaire et de nombreux serviteurs et Albanais guettent notre arrivée. Sur une grande pelouse, devant l'église, ils sont réunis et, dès que le premier de nos chevaux profile sa silhouette dans le lointain, la fête de l'accueil commence ; de tous les fusils chargés à poudre, les coups partent et se répercutent dans la montagne par un écho formidable ; au loin, d'autres décharges répondent comme un son qui se propage ; les chevaux se cabrent, les détonations redoublent, et notre caravane se met de la partie ; Albanais et souvarys sont en joie, car la poudre parle. Devant le grand portail, le capitaine d'Orosch nous souhaite la bienvenue ; à côté de lui, un officier turc me dit que, par ordre du gouverneur général de Scutari, il est venu à ma rencontre avec une escorte. Un jeune vicaire me fait part de l'absence du curé et, aux lieu et place de celui-ci, sera mon hôte au presbytère ; il est déjà plus d'une heure, le soleil est torride, et nous entrons avec un plaisir infini dans une vaste salle à manger fraîche, où l'on nous sert à l'européenne un déjeuner parfaitement apprêté. Les influences occidentales ont filtré jusqu'ici, et l'abbé mitre d'Orosch a rapporté de son exil des goûts qui ont présidé à cette installation. Ma chambre est presque luxueuse, et je rêve un instant que peut-être une salle de bain est voi-

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sine ; mais on m'informe qu'un tel faste n'est étalé qu'au palais d'été, vide et fermé en l'absence de l'abbé.

Les journées que je passe à Orosch sont vraiment des journées de repos complet et de bien-être ; avec le vicaire, le capitaine, l'officier et quelques serviteurs, nous faisons aux environs des promenades à cheval qui nous font connaître le pays et les gens.

Un après-midi, nous poussons jusqu'au koulé du capitaine d'Orosch, vraie forteresse, jadis détruite par le canon turc et depuis lors reconstruite ; à côté de la maison actuelle, d'énormes blocs gisent encore comme pour rappeler la lutte d'antan. Devant la nouvelle construction, une terrasse domine la vallée et communique facilement par signaux avec l'église d'Orosch, située à une heure d'ici.

Marko Djoni, qu'on nomme communément le capitaine d'Orosch, est le chef du village ; c'est un des membres de la grande famille des Djenak, dont est issu le prince des Mirdites. Ses riches domaines couvrent une partie de ce pays ; mais, toutefois, l'intérieur de son habitation est aussi simple que les maisons albanaises que j'ai déjà visitées ; il se distingue de tous par son costume, car il a adopté le vêtement européen, sauf le chapeau ; n'était le fez qu'il porte, on le pourrait prendre pour un paysan occidental visiblement riche,

commandant à un monde de cultivateurs. C'est un homme d'une quarantaine d'années, de haute taille et de belle prestance, qui seul de tous les Albanais d'ici ne circule avec d'autres armes qu'une canne, qu'il utilise comme signe de commandement.

En parcourant le pays, on peut se rendre compte que ces tribus sont dans un état d'organisation plus avancé que les autres tribus du nord, et la civilisation toute proche se fait sentir à plus d'un signe.

Sur tout le territoire de la Mirditie, l'ordre est assuré, et partout sont reconnues deux autorités, qui, dans les autres tribus de l'Albanie du Nord, n'existent pas. Ces deux autorités sont l'une civile, représentée par le prince et les chefs de famille héréditaires placés sous ses ordres, l'autre religieuse, qui repose dans les mains de l'abbé mitre d'Orosch et des curés de paroisses.

Le prince est le chef de l'illustre famille des Djenak, dont le berceau est à Orosch et dont les origines, d'après la tradition, remontent jusqu'au chef Leca Ducagin, qui, au xve siècle, commandait le nord de l'Albanie et légua son nom à la loi coutumière, que les tribus continuent à reconnaître comme leur règle commune. Pernk Pacha a vécu longtemps en exil à l'étranger et en Asie Mineure, où Abdul-Hamid le relégua, par crainte de son influence. Durant ses heures de solitude forcée, il cultiva son esprit, et c'est aujourd'hui un con-

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