‹ L'Albanie inconnueChapitre 39 sur 49 · LAC DE SCUTARI. — SKJA SUR LE LAC ET LE MALI KRAJS · texte numérisé non relu

LAC DE SCUTARI. — SKJA SUR LE LAC ET LE MALI KRAJS

Pi. 24, Page 148.

SCUTARI ET SES ENVIRONS

défilé d'une foule disparate, cette ville serait à peu près sans intérêt ; des maisons banales, des mosquées sans beauté, un bazar animé, mais où l'on vend des marchandises importées, des rues mal tenues et cependant sans pittoresque, ni eaux vives, ni beaux jardins, ni arbres vénérables, rien de ce qui fait l'attrait et la beauté d'autres villes d'Albanie ne se rencontre ici ; l'agglomération est éloignée du lac, dont les eaux ne lui prêtent pas leur vie et ne reflètent pas vers elle leur lumière. Scutari d'Albanie, dont le nom chante aux oreilles, est une déception.

L'œil du flâneur peut, cependant, s'y amuser du contraste des costumes et du coloris des vêtements : voici l'Albanais au pantalon collant de flanelle blanche soutachée de noir et à la petite veste d'étoffe voyante ou brodée d'or ; à côté, c'est un paysan au large pantalon de toile et à la blouse blanche, coupée d'une ceinture rouge ; non loin de lui, passe un Mirdite reconnaissable à sa petite veste noire ; ici, c'est un Européen en veston et voici un fonctionnaire turc habillé à l'occidentale, mais portant le fez ; quelques rares Monténégrins donnent une note nouvelle : sur un pantalon bouffant de couleur bleue ou autre, une courte veste à parements brodés met ses tons rouges, roses et jaunes ; elle se relie au pantalon par une ceinture de couleur vive et s'ouvre sur une chemise blanche ou claire ; la veste est sans manches et forme un sim-

pie boléro : le fez rouge ou la calotte blanche à fond plat, conique ou arrondi, est remplacé par une calotte toujours plate, généralement noire, à fond rouge, portant, autour de la tête, des broderies et souvent, sur le fond, les initiales or ou noires de leur roi Nicolas.

Aux heures de marché et dans les rues du bazar, on coudoie d'autres types ; le bazar relie la citadelle et la ville et se compose de boutiques misérables, sans étage ou à un seul étage, dont les toits ou les abris se rejoignent presque par-dessus la ruelle : le marchand accroupi vend une marchandise importée et grossière aux Albanais pauvres de la ville et de l'intérieur ; voici un montagnard au costume rapiécé et à la barbe hirsute, dont le vêtement bariolé paraît dater de loin ; un mouchoir de couleur enserre la tête et remplace la coiffe blanche ; des musulmans à la figure basanée et coiffés de turbans traînent leur misère, qui sue de tous leurs pores ; on me dit que ce sont des immigrés de la Turquie d'Asie ; puis, passent des soldats turcs de tout aspect, de toute taille, de tout langage ; la ville en regorge, car on vient de finir une petite expédition à Ghako pour châtier un village qui avait tué un émissaire du gouvernement ; ils ont l'aspect solide, dur à la fatigue, tenace, mais lourd, épais, et certains ont une figure presque bestiale ; les gendarmes portent toujours leur uniforme bleu foncé et n'ont pas revêtu le vêtement kaki de la gen-

SCUTARI ET SES ENVIRONS

darmerie réformée de Macédoine ; les instructeurs européens n'ont pas passé par ici : l'élément le plus martial, avec les Albanais, est celui des officiers turcs ; ceux-ci sont généralement corrects, bien pris dans un uniforme sombre et donnent l'impression de militaires endurants et disciplinés.

Pour apercevoir d'autres costumes et d'autres coloris, il faut quitter le bazar et suivre la route poussiéreuse qui mène du quartier commerçant à la ville ; une rue principale mal entretenue, avec quelques trottoirs et quelques cafés, conduit à des hôtels ou des hans, aux habitations des consuls et aux demeures des riches indigènes ; ces dernières sont généralement des villas closes de murs, où le jardin est réservé aux femmes ; celles-ci sortent du haremlick vers le soir, et leur silhouette toute noire longe les murs et se cache souvent sous des ombrelles noires ; les musulmanes de condition modeste s'habillent aussi de blanc : de grossières étoffes les drapent, formant pantalons ; des voiles blancs plus légers leur cachent le visage.

Le costume des Albanaises chrétiennes s'étale à la sortie des messes le dimanche matin à la cathédrale ou à l'église des Jésuites : les unes portent un vêtement assez semblable, comme disposition, à celui des hommes : un pantalon bouffant est retenu par une ceinture sur laquelle descend une petite veste sans manches ; mais elles entourent le pantalon d'une sorte de jupe serrée et coupée à mi-jambe,

qui entrave leur marche ; les couleurs les plus diverses bariolent ce costume, à la vérité assez peu seyant ; les chrétiennes de condition inférieure ou de la campagne revêtent un habillement à peu près analogue, mais la jupe devient une sorte de tablier ; le pantalon, très bouffant, et la veste sont faits en lainage grossier et épais, généralement à fond sombre et à raies éclatantes, ou qui l'ont été.

On devine ce que peut être l'aspect des rues et des places : cette foule grouille, ces couleurs chatoient au soleil ; ces tons se heurtent ; ces silhouettes passent ; ces hommes défilent, si étrangers de race, si différents de physionomie ; c'est . l'amusement du voyageur.

Un autre aspect de Scutari peut aussi enchanter le coloriste : c'est son lac. Mais, à vrai dire, c'est si peu Scutari ; la ville et le lac sont séparés par un kilomètre de marécages ; pour y parvenir, une mauvaise chaussée traverse un petit torrent, côtoie un cimetière, passe au bazar et arrive enfin aux bâtiments de la marine et de la douane, à côté du pont ; là, une barque remonte la Boyana quelques centaines de mètres et gagne le lac ; quand la chaleur tombe, que le soleil baisse à l'horizon, la société de Scutari vient goûter la fraîcheur de la promenade ; des rameurs albanais tout blancs conduisent de larges barques ou londra, d'abord à la perche, puis à la rame ; dans la tiédeur du couchant, les femmes de Scutari se laissent glisser sur l'eau abritées par

Page 1