DE RIEKA A CETTIGNÉ. UNE PAYSANNE SUR LA ROUTE
(Voir page 160).
CETTIGNÉ. LE PALAIS DU ROI NICOLAS (Voir page 162).
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LES COMMUNICATIONS
nord du lac, la plaine de Scutari, la vallée d'entre les Deux-Monts où passe l'ancien cours de la Boyana au Drin fourniraient un sol d'alluvions d'une merveilleuse fertilité ; Scutari serait mis à l'abri des inondations et son état sanitaire grandement amélioré ; enfin, par l'approfondissement de la Boyana, les navires de haute mer pourraient gagner Scutari, au lieu de s'arrêter à Samric ou Obotti, comme aujourd'hui.
Tel est, dans son ensemble, ce projet, très séduisant d'aspect, et ayant l'avantage de résoudre de la plus élégante manière le problème en apparence insoluble des relations directes entre Scutari et l'Adriatique.
La pierre d'achoppement sera la question financière : que coûteraient ces travaux ? Les évaluations sont chose trop douteuse pour que je m'y risque ; l'ingénieur du vilayet de Scutari croyait pouvoir estimer à 4 millions les travaux d'endiguement du Drin et à 1 million par mètre d'approfondissement le dragage de la Boyana ; il me paraît certain que ce sont là des minima ; il ne faut pas oublier qu'il y aura tout un travail d'adduction des eaux au lac et à la Boyana à effectuer ; d'autre part, si l'on veut que la Boyana puisse supporter des navires d'un certain tirant d'eau, il faudra peut-être draguer non seulement la rivière, mais le lac ; le sol du lac s'est, en effet, exhaussé ; si l'on enlève les sables de la Boyana et si on rejette le Drin, il n'y aura plus
d'obstacle à ce que la totalité des eaux s'écoule vers l'Adriatique. Les seuils de la Boyana n'arrêteraient plus l'excédent de ces eaux et ne les feraient plus refluer en arrière ; il en résulterait donc un abaissement du niveau des eaux dans le lac et le fleuve, qui ne pourrait alors supporter de gros navires. Enfin le projet ne prendrait tout son intérêt que si les hectares de terre arable asséchés et certainement très fertiles étaient mis en valeur, et l'on sait assez, sans que j'y revienne, que cette mise en valeur n'est possible qu'avec les progrès de la pacification ; le problème des rapports avec les Albanais domine ainsi toutes ces questions économiques et c'est de sa solution qu'on peut espérer un développement rationnel du pays.
Ce problème résolu, l'ouverture de voies de communication entre Uskub, Scutari et l'Adriatique présenterait un intérêt capital non seulement pour l'Albanie et pour Scutari, mais pour l'écoulement ou l'introduction de marchandises d'Orient en Occident ; et réciproquement ce pourrait être la renaissance et le développement d'un courant commercial, disparu depuis la construction des chemins de fer orientaux et l'indépendance des États chrétiens balkaniques ; l'extension de ceux-ci et l'établissement d'une ligne ferrée pourraient rejeter vers cette voie le trafic arrêté par les événements politiques et économiques survenus dans les Balkans pendant le dernier quart du xixe siècle.
CONCLUSION L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
Quoi que le présent et l'avenir prochain réservent à la Turquie musulmane et aux États chrétiens des Balkans, l'Albanie et les Albanais restent toujours un facteur capital dans la question d'Orient ; ce peuple, « indomptable et rebelle » quand on veut le soumettre pleinement, demeure et demeurera retranché dans ses montagnes, étranger à tous ses voisins, dont il se sert ou qui s'en servent, énigme ethnographique qui complique singulièrement les problèmes politiques des Balkans.
Qu'il existe une nation albanaise, il est aujourd'hui impossible de le nier ; ces hommes possèdent tout ce qui caractérise une nation : une langue commune, un sentiment albanais plus ou moins éveillé, mais cependant partout latent, un type physique, un territoire ; plus d'une nation ne réunit pas autant de caractères communs à tous ses fils ; toutefois, c'est une nation qui naît, je veux dire qui renaît ; par suite, ces caractères ne présentent pas partout la même netteté ; selon les régions, ils sont ici très frappants, là quelque peu voilés ;
tantôt la race est pure, tantôt les siècles l'ont métissée ; la montagne et la politique ont enfermé dans des limites et dans des visées étroites des tribus qui, jusqu'à présent, se sont désintéressées de l'action commune albanaise ; mais les événements des toutes dernières années ont précipité les choses, modifié les points de vue et avivé les sentiments communs. En 1908, l'Albanie était « en puissance » ; elle n'avait pas pris pleinement conscience d'ellemême ; en 1912, les Albanais affirment leur force, leur cohésion et leur nationalité en rejetant l'oppression turque et en entrant victorieux à Uskub.
Ce que sont ces hommes, ce qu'ils sentent, comment, appui fidèle d'Abdul-Hamid, ils ont d'abord paru acclamer la révolution de 1908, puis ont résisté à la politique jeune-turque et ont fini par entrer en révolte ouverte contre Gonstantinople, c'est ce qu'on peut comprendre, si j'ai réussi à les montrer tels que je les ai vus.
Les voyageurs et les géographes divisent habituellement les Albanais en Gegs et en Toscs, que séparerait le fleuve le Scumbi ; en réalité, il y a aujourd'hui, au point de vue psychologique et national, trois ou quatre milieux albanais, sur lesquels réagissent encore assez différemment les événements politiques : les Albanais des plaines du nord de Kossovo et de Diakovo, habitants des villes et des campagnes, en conflit avec les Serbes ; les Albanais des montagnes de Prizrendà Scutari,
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
isolés de tout contact, indépendants de fait, sur lesquels pour la première fois depuis longtemps les Turcs ont essayé depuis trois ans d'étendre leur domination effective et pas seulement nominale ; les Albanais du centre, dont El Bassam serait la capitale et qui poussent leurs tribus vers les Bulgares à l'est et les Grecs au sud ; enfin les Albanais du sud, orthodoxes de l'Épire, issus des fils de la Grèce et des fils de l'Albanie et qui paraissent plus Grecs qu'Albanais (1). Aussi bien ce sont les Albanais du nord renforcés par ceux du centre qui nous intéressent ; c'est là que la race est restée elle-même, que la nation fait front à toutes ses voisines, que catholique, musulman ou orthodoxe surtout musulman ou catholique, l'Albanais ne se confond jamais avec le catholique d'Occident le musulman turc ou l'orthodoxe slave ; c'est là aussi que le conflit est à l'état aigu et se prolonge dans la politique internationale ; c'est là enfin que la
nni1^'^?1"? Purement albanaise s'arrête à peu près à une ligne allant de la baie de Valona à la frnntXt J? par le cours de la Vopussa ; au sud le ceneX^ .IZIT lation métissée se divise en orthodoxes parlant grec^ans la famille et en musulmans parlant albanais Tdans la vîe publique, es habitants parlent les deux langues a dU r
C'est&St^PreVeZa' IaIangUe g-cquefuïsisteL^ C est 1 Epire, où s exerce une très vive propagande grecoup Dans quelques îlots montagneux du pays, le f Albanais ont' conserve leur religion musulmane, leur pureté de rP!
ronté,den T*' T 6Xemple dans les -as'fs dlrgyrocas tron, de Delvmo, de Prenietti et même dans le masïïf X Paramythie, au sud de Janina. de
guerre des Balkans a fait apparaître clairement les manières de sentir différentes des Albanais ; ceux des plaines et des montagnes du nord et du centre ont affirmé leur volonté de n'être pas soumis à un joug étranger, slave ou grec ; ceux du sud de l'Êpire paraissent avoir accueilli les armées grecques comme des libératrices, et seuls les musulmans de ces régions ont gardé le sentiment national albanais.
Les Albanais des plaines du nord habitent, dans le vilayet de Kossovo, la partie nord et est ; les deux plaines de Kossovo et de Diakovo, séparées du reste du vilayet et de la Turquie par des chaînes de montagnes et reliées aux autres territoires seulement par le petit défilé de Katchanik et les longues et difficiles gorges du Drin, forment une unité géographique caractérisée.
Ce centre de dispersion des eaux vers trois bassins différents, celui du Danube, celui de l'Adriatique et celui du Vardar, cet échelon intermédiaire entre les hautes terres montagneuses de Bosnie et du Sandjak et les plaines d'Uskub et de Macédoine, pourrait être le noyau d'un empire dont les massifs d'Albanie, du Monténégro, de Bosnie et de Serbie seraient les défenses ; il l'a été jadis au temps de l'empire serbe ; mais les turcs, en mettant la main
L'ALBANIE ET LES ALBANAIS
sur ces territoires, ont ruiné par là même le fonde» ment matériel de l'unité serbe, qui, depuis lors n'a pu être reconstituée ; c'est ici son centre nécessaire et, à ce titre, le nom de Vieille-Serbie est justement conservé ; mais, à la veille de la guerre des Balkans, l'espoir d'un retour vers les âges passés décroissait d'année en année ; je ne parle point ici de la domination politique, mais de la question nationale ; il est visible que le phénomène le plus marquant des trois ou quatre dernières décades a été, dans cette région, l'éviction graduelle de l'élément serbe sous la poussée albanaise.
Que ce soit par force ou par infiltration pacifique, que la conquête des terres s'accomplisse par le droit du plus fort, par achat ou simplement par affermage, le fait s'observe partout: les Albanais s'essaiment peu à peu, composent des villages, entourent les centres serbes, les expulsent au delà, jettent une avant-garde de paysans plus loin encore, appellent les hommes des montagnes à leur secours et, comme des tentacules, les villages poussent leurs cabanes toujours plus avant, jusqu'à atteindre aujourd'hui la frontière serbe autour de Prichtina, au cœur de la Vieille-Serbie. Diakovo et ses maisons sont entièrement albanais ; à Ipek, siège de l'ancien patriarchat serbe, à Prizrend, lieu nominal de la métropolie serbe actuelle et dans la région, les Albanais sont déjà en immense majorité ; le long de la voie ferrée, de Ferizovitch à Mitro-
vitza, leur nombre est considérable ; de l'autre côté de la voie ferrée, les Serbes gardent l'avantage, mais chaque jour marque un nouveau progrès, une nouvelle incursion, une nouvelle conquête. Même dans la Vieille-Serbie proprement dite, dans la plaine de Kossovo, l'Albanais, depuis déjà de nombreuses années, a conquis l'absolue prédominance dans les villes : Mitrovitza, Prichtina sont en grande majorité habitées par des Albanais ; Prichtina et ses environs, par exemple, comptent peutêtre 25 000 habitants ; les trois quarts au moins sont musulmans, presque tous Albanais, et le reste orthodoxe, c'est-à-dire serbe, à l'exception de quelques centaines de juifs ; ces villes, il est vrai, ne sont pas, comme Uskub, Ipekou Prizrend,de date ancienne ; elles sont de construction récente et les riches Albanais, beys ou agas, qui ont leur « tchiflick » ou domaine dans la plaine les habitent volontiers, Prichtina de préférence. Mais, même dans la campagne, le paysan chrétien est mis en minorité par le paysan musulman ; il ne restait guère au Serbe qu'une certaine prépondérance dans le petit commerce des villes ; la paix, c'était donc pourle Serbe l'éviction graduelle, mais assurée, hors de la Vieille-Serbie. La guerre et la victoire vont changer le cours des événements (1).
(1) En Vieille-Serbie, ce mouvement d'expansion albanaise a déjà été noté par René Pinon (Bévue des Deux Mondes, 15 déc. 1909) et G. Gravier (Revue de Paris, 15 nov. 1911).
cattaro. ■ — les fortifications (Voir page 163).