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sûre garantie de sa puissance en Turquie d'Europe : citadelle naturelle, où il était interdit de pénétrer, elle surveillait les chrétiens de Macédoine et du Sud qui se battaient sous ses bastions ; elle les repoussait peu à peu vers la frontière ou vers la plaine; Bulgare, Serbe ou Grec sentait en V Albanais la vraie force musulmane qui dominait la Macédoine. Bien mieux, non seulement il la tenait à sa merci, comme le montagnard armé, hardi, sûr de V impunité et soutenu par le pouvoir fait ce qu'il veut du paysan timoré et traqué ; mais il descendait de ses montagnes, il débordait dans la plaine pour conquérir, par une émigration à moitié pacifique et à moitié guerrière, les terres serbes et bulgares. Combien de fois au cours de ce voyage, n'ai-je pas entendu dire : les Albanais sont venus ici depuis cinq, dix, vingt années, ils ont peu à peu pris ou acheté des terres, qu'ils cultivent le fusil en bandouillière. C'est la marée albanaise, dont la houle se fait sentir très loin jusqu'à la frontière serbe et jusqu'à Salonique. Est-il étonnant, dès lors, que l'ancien régime ait préféré tenir éloigné de ce centre d'action musulmane l'Européen curieux ou intrigant ?
Le nouveau régime s'établit : au lendemain de son triomphe c'est le règne du baiser Lamourelle : toutes les races, toutes les nations, toutes les religions semblent se rapprocher et communier dans des sentiments de fraternelle amitié. Les Albanais musulmans des montagnes demeurent plus méfiants ; ils ne parti-
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cipent pas à V allégresse générale ; la constitution n'a guère de sens pour leur esprit ; toutefois, elle leur est indifférente ; même, comme liberté, pour eux, signifie autonomie, ils accueillent la révolution sans hostilité : on leur persuade que « la constitution » signifie « le chériat », c'est-à-dire la loi musulmane et qu'elle est une garantie d'indépendance pour l'empire peut-être menacé de nouveaux démembrements depuis l'entrevue de Reval ; c'est grâce à ce subterfuge que les jeunesturcs purent faire connaître qu'une importante assemblée de tribus albanaises avait acclamé la constitution à Ferizoviich, le 15 juillet 1908. Cependant la paix régnait dans ces régions, troublée seulement par quelques brigandages ; c'était, pour les populations chrétiennes, le paradis après l'enfer.
C'est à ce moment que quelques rares voyageurs purent, sans se travestir, simplement en portant le fez, passer des plaines d'Uskub à Scutari par le Drin. Les Jeunes-Turcs laissaient faire ; les tribus libres étaient en paix ; il fallait seulement compter avec une certaine méfiance de l'étranger et un certain fanatisme. On ne doit, du reste, exagérer ni l'un ni l'autre. Ce n'est pas une haine aveugle et irraisonnée ; elle n'est que la manifestation de certains sentiments ; si on les ménage, on peut échapper à leurs conséquences.
La tribu albanaise est méfiante, parce que l'inconnu paraît un espion qui vient voir le pays pour essayer de l'asservir ; il faut donc lui être présenté comme ami ou du moins comme voyageur sans mauvaise inlen-
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lion. Ainsi, lors de mon voyage dans le pays de Liuma, je fus 1res bien accueilli par un chef de tribu, parce que j'avais pris mes précautions pour entrer en relations avec lui ; il eut alors assez confiance en moi pour me remettre une lettre pour un de ses amis du Monténégro. Or ces mêmes gens avaient reçu peu de jours avant le vice- consul d' Autriche-Hongrie de Prizrend à coups de fusil. Ils l'avaient vu escalader une montagne avec une forte escorte, examiner le pays et prendre des notes, sans qu'il soit entré auparavant en relation avec eux. D'où méfiance, crainte et incident. Le fond de leur sentiment, c'est la crainte pour leur liberté, c'est la passion de l'indépendance et du particularisme.
On présente aussi l'Albanais comme très fanatique. Il faudrait mieux dire qu'il est musulman très religieux ou plutôt très rigoriste ; tout ce qui semble une atteinte à la sainteté d'un lieu sacré, au respect dû à la femme, est pour lui intolérable, et il faut qu'il la venge aussitôt. Or, étant de caractère très susceptible et aussi de mentalité parfois un peu primitive, il regarde comme une offense, par exemple, le fait de photographier un tombeau de saint ou de regarder un peu fixement une femme, et un coup de fusil ou de poignard répond de l'insulte. L'étranger doit donc être d'une extrême prudence ; mais ces pratiques un peu farouches n'empêchent pas l'Albanais musulman d'accueillir bien l'étranger chrétien, d'être avec l'Albanais catholique de Mirdilie ou de Diakovo, avec l'Albanais orthodoxe d'El Bassan ou de Bérat en rapports
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relativement aussi cordiaux que des gens d'Europe de religions différentes le sont entre eux.
Mais un tel milieu est plein d' embûches , ei on ne peut s'y aventurer qu'avec précaution. Aussi, les premiers voyageurs qui firent la traversée de l'Albanie du Nord, après la révolution, se contentèrent-ils de suivre la rude vallée du Drin, où l'on ne rencontre guère d'agglomérations, de circuler sur la rouie de caravane pratiquée continuellement par les indigènes, où l'on s'étonne moins de voir passer des visages inconnus .
Je désirais aller plus avant et pénétrer dans l'intérieur des montagnes albanaises, où, à ce que je crois, aucun Européen n'avait encore pu entrer (1). L'événement me servit à souhait. Mon étoile voulut que j'arrivasse au moment où Djavid Pacha venait de terminer sa première campagne et allait commencer sa seconde. Dès la fin de 1908, en effet, l'inimitié naquit entre Jeunes-Turcs et Albanais. La Jeune-Turquie prétendait donner la liberté à sa manière, qui n'était pas celle des Albanais ; elle pensait leur faire admettre sans trop de difficultés la domination du pouvoir central, au prix de certaines concessions de formes ; mais les tribus albanaises se souciaient fort peu du
(1) M. Baldacci, professeur à V Université de Bologne, écrit en août 1911 ( Reu. p. et pari.) : « Tandis que les tribus musulmanes de Diakovo et de Dibra n'ont encore été étudiées par aucun explorateur, à cause de leur résistance à toute pénétration, les tribus catholiques admettent plus facilement les étrangers, au prix, toutefois, de grosses difficultés, et à, condition que ceux-ci soient accompagnés d'un Albanais connu de ses compatriotes et respecté par eux » .
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nouveau régime, et, quand on voulut les désarmer, les hostilités commencèrent. L'hiver de 1908-1909 fit régner le silence. Dès que le printemps eut rendu les chemins praticables, l'agitation, entretenue, notamment, par le chef albanais Issa Boletin ou Bolelinaz, recommença : le Gouvernement voulait faire livrer leurs armes à des hommes, qui, depuis des siècles, regardaient comme leur titre de noblesse le droit de porter le fusil en tout temps. Les Albanais menacèrent, en avril, les communications par voie ferrée entre Uskub et Milrovilza ; aussitôt, Djavid Pacha fut chargé de leur infliger une leçon et, avec moins de 2000 hommes, il parcourut la Vieille-Serbie, la plaine de Diakovo, détruisit des koulé, exila quelques beys, s'empara de nombreux fusils ; la plaine albanaise d'Uskub à Mitrovitza et à Prizrend paraissait pacifiée et tranquille ; les Hasi, qui étaient entrés en lutte les premiers, semblaient mis à la raison. Quant aux tribus plus éloignées dans la montagne, elles étaient, jusqu'alors, restées hors des prétentions et des atteintes de Djavid Pacha, et leur méfiance ne se traduisait pas encore par la lutte ouverte.
En somme, quand j'arrivai, les tribus étaient, les unes surprises et matées, les autres indécises et méfiantes ; Djavid Pacha avait établi son quartier général à Mitrovitza, au retour de sa première expédition ; celle-ci avait été une sorte de promenade militaire pendant laquelle on avait démoli les petits châteaux forts avec le canon ; les bataillons turcs reprenaient leur