XX
INTRODUCTION
souffle, et le général se demandait jusqu'où il pourrait pousser, sans trop grand risque, sa seconde promenade militaire, qu'il comptait faire au début de V automne. J'appris les intentions du commandement, en allant voir Djavid Pacha à Mitrovitza ; il me dit en riant : « // faut que je fasse encore une petite visite à MM. les Albanais. Je la leur rendrai cet automne. Pariez vite, c'est la paix de l'été et l'armistice entre deux batailles ; il vaut mieux que vous ne vous trouviez pas entre nos canons et leurs fusils. »
Sur ce sage conseil, je me résous à partir aussitôt. Mon plan général, que j'aurai la chance de pouvoir exécuter intégralement, est le suivant: tracer une grande boucle de 900 à 1000 kilomètres, pariant d'Uskub et revenant à Uskub. Mon voyage s'étend sur plusieurs régions : la première est de beaucoup ta plus facile d'accès; je veux voir les Albanais de la plaine d'Uskub à Mitrovitza et de Mitrovitza à Prizrend. De la sorte, j'ai l'avantage de me rendre compte des conquêtes albanaises sur les Serbes de Vieille- Serbie et de la vie des Albanais des villes ; à Uskub, Prichiina et Mitrovitza, les Albanais sont déjà nombreux; ils sont les maîtres incontestés à Diakovo, Prizrend et Ipek, interdite aux étrangers il y a encore quelques mois; partant d'Uskub jusqu'au sandjak et de là gagnant Prizrend en longeant les montagnes, je visite ainsi les Albanais de la plaine ; c'est là que commence V « Albanie interdite ».
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INTRODUCTION
Prizrend est V étape d'où l'on gagne l'intérieur avec le moins de difficultés matérielles ; mais je ne me soucie pas de suivre le Drin, par une rouie qui ne côtoie que des han (1) sans intérêt. Aussi mon projet est de quitter le Drin à son confluent avec le Dr in Noir et de pousser ensuite droit dans le Sud à travers le pays de Liuma, si les Liumioles, dont la réputation est peu favorable, veulent bien me laisser passer ; de là, je pense remonter au nord à travers la Mirdiiie, pour gagner Orosch, la résidence d'été de Vévéque catholique mirdite, puis Scuiari. Dans cette seconde partie du voyage, je traverse le bourrelet des montagnes albanaises de la plaine à l'Adriatique et, pour la première fois, sans suivre la vallée du Drin. L'itinéraire est nouveau du confluent des deux Drin à Orosch et n'a encore jamais été reconnu. Je séjourne ainsi chez les tribus les plus typiques de l'Albanie du Nord, Liumiotes et Mirdites.
Je projette dans un voyage ultérieur de revenir à mon point de départ par une autre rouie : descendre par terre de Scuiari à Durazzo est possible, mais sans grand intérêt le long d'un rivage de sables et de lagunes, sous un soleil torride et en pays connu. Je préfère donc monter de Scuiari à Cettigné et redescendre à Callaro, où un bateau du Lloyd autrichien me mène jusqu'à Vallona, dans l'extrême-sud ; de là, je reviens à Durazzo et traverse les montagnes de l'Albanie du
(1) Méchantes auberges, où l'on trouve principalement de la vermine.
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INTRODUCTION
Centre, de Durazzo à Monastir, par El Bassan ; mais, au lieu de prendre la route déjà parcourue de Durazzo à El Bassan, par la vallée du Scumbi, je désire passer par Tirana la verte, célébrée comme la plus jolie ville d'Albanie, et par les montagnes. A Monastir, deux routes se présentent au choix, pour rejoindre Uskub : celle de Vesi par la plaine, et celle de V ouest par la montagne ; celle dernière offre le grand intérêt de traverser les marches albanaises et bulgares et de permettre V observation des conquêtes albanaises de ce côté; elle fait visiter les villes albanaises de Goslivar et de Kalkandelem ; V hésitation n'est pas possible:
Cet itinéraire d'ensemble coupe ainsi l'Albanie du Nord, du Centre et de l'Est, dans toute sa largeur ; je passe et repasse du versant de la mer Egée à celui de l'Adriatique et reconnais les tracés projetés de chemin de fer destinés à relier, d'une part, Uskub, d'autre part, Salonique et Monastir à l'Adriatique.
Albanais de la plaine, d' Uskub à Prizrend, en rivalité avec les Serbes ; Albanais indépendants des montagnes du Nord, de Prizrend à Scutari ; Albanais musulmans et Albanais catholiques, Albanais des villes et Albanais des campagnes, Albanais soumis et Albanais autonomes, ils seront tour à tour le sujet de mon récit, et je voudrais quêteur image vive dans ces pages, comme dans mon souvenir. Les visions que donne un tel voyage en font oublier les dures fatigues et les dangers. Vivre quelques semaines dans un milieu qui fait remonter la pensée à des centaines et je dirais (xxm)
INTRODUCTION
presque à des milliers d'années en arrière, abandonner noire civilisation pour retrouver celle de nos aïeux, pouvoir croire qu'on voit des tribus gauloises avec leur beauté, leurs haines, leurs petitesses, leur courage, leur rivalité, avec leur vêtement seyant et leurs riches armes, parcourir ces monts en caravane armée et, des sommets, par un temps merveilleusement clair, distinguer les pays de civilisation que Von louche et qui ne vous pénètre pas, n'est-ce pas le plus rare privilège que puisse souhaiter un voyageur et qui me fut donné par une chance merveilleuse ?