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CHAPITRE PREMIER USKUB

Uskub de 1907 à 1912. — L'administration provinciale ; chez le vali. — A travers Uskub ; les races ; une fête de famille serbe. — L'importance historique et présente d'Uskub ; Uskub centre des voies de communication et centre agricole.

Nous pouvons difficilement nous représenter l'effet magique qu'a produit sur toutes les populations serbes du royaume et du dehors l'entrée à Uskub de l'armée serbe victorieuse.

C'est un passé, semblant à jamais aboli, qui renait tout à coup devant les yeux de ces grands rêveurs que sont les Slaves de Serbie et de Macédoine. Quand j'ai visité, comme je le dirai plus loin, Kossovo-Pole, le fameux champ de bataille situé au nord-ouest d'Uskub, où, en 1389, s'effondra, écrasé sous les coups des Turcs, l'empire serbe

de Douchan, des Slaves de Macédoine m'accompagnaient et, avec eux, j'entrais dans le mausolée du sultan Mourad : construitsur le faîte d'un pli de terrain, il domine le pays ; c'est là sans doute que le sultan victorieux devait se tenir avec son état-major, conduire la bataille et écraser l'empire chrétien. Les Turcs, pour consacrer leur triomphe à jamais, ont voulu ensevelir sur le lieu même la dépouille du chef qui les avait conduits à la victoire, comme pour affirmer leur possession éternelle du sol conquis. Nos compagnons, avec une tristesse sans espoir, me rappelaient que ce lieu était le centre de leur empire historique, et aujourd'hui, disaientils, c'est à peine si nos malheureux compatriotes peuvent sans danger labourer pour leur maître musulman le sol qui leur a été arraché, en même temps que l'indépendance politique.

Or, cette terre, que leurs ancêtres ont quittée depuis presque cinq siècles et demi, voici qu'ils la reconquièrent de vive force ; Koumanovo, Prichtina tombent sous leurs coups et, le 26 octobre 1912, ils entrent à Uskub, qui se rend à eux.

Cette grande cité, hier turque et albanaise, a été tour à tour le siège de tous les événements historiques de Turquie dans le passé comme dans les plus récentes années : en 1908, elle était le centre de la révolution jeune-turque ; hier encore, en avril 1912, les Albanais révoltés y entraient sans coup férir, s'y installaient et en prenaient le gou-

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vernement, tombé des mains d'une administration impuissante. C'était la sanction de leur triomphe. A la victoire albanaise de l'été succède la victoire serbe de l'automne, moins éphémère sans doute, et le drapeau des Karageorgevitch flottera probablement plus longtemps sur l'ancienne métropole ottomane que les étendards des Skipetars. Avant qu'une nouvelle histoire commence pour cette cité, avant qu'Uskub, capitale turque du vilayetde Kossovo, ne devienne Skoplje, seconde ville de la Grande-Serbie, visitons une dernière fois ses ruelles et ses quais, ses populations et son gouvernement.

J'ai vu Uskub avant et après l'établissement du nouveau régime, avant et après l'incendie qui brûla en 1908 une partie de la ville ; son aspect n'avait guère changé. C'est toujours la ville aux nombreuses mosquées, qui jettent dans le ciel leur minaret clair et reflète dans l'eau grise du Vardar leur silhouette blanche ; le long des berges du Vardar, les maisons étendent sur plusieurs kilomètres leurs constructions inégales, qu'aucun plan d'ensemble n'a prévues ; la voirie est inconnue ; les rues, encombrées de poussière, se transforment,' après qu'il a plu, en marécages ; à la fin de l'automne, ce sont des fondrières qu'il faut traverser qu'on veuille aller sur la colline, d'où la caserne' domine la ville de quelques mètres seulement, ou

au consulat de France, situé au loin sur les rives du Vardar.

Le cawas (1), qui m'attend à la gare et me défend contre la cohue des gamins, qui montent à l'assaut de l'Occidental pour lui arracher ses bagages et recueillir quelque monnaie, me conduit au consulat ; je retrouve le même agent, que j'ai déjà vu quelques années avant ; il vient d'être nommé à Djeddah; c'est un guide sûr et bien informé, et je sais qu'il a envoyé à Paris des informations très intéressantes et très justes sur la situation du pays. Nous nous rendons ensemble ausssitôt chez le gouverneur général du vilayet, le « Vali » (2).

Nous suivons le Vardar et montons sur la colline ; dans la grande rue, la même foule bariolée patauge comme nous dans des flaques d'eau et de boue ; devant les boutiques des Turcs placides fument et regardent ; des Serbes ou des Bulgares conduisent des attelages rustiques ; des marchands juifs ou slaves offrent leurs articles ; d'ici et de-là, quelques maisons nouvelles se sont construites ; voici, sur le chemin de la gare, l'auberge transformée depuis le nouveau régime ; ce n'est pas que son confort se soit accru ; tout au contraire, elle est plus mal tenue et d'une propreté plus douteuse

(1) Garde des consulats étrangers.

(2) C'est un personnage considérable ; on sait que la Turquie d'Europe ne comptait en dehors de Constantinople que six vilayet, donc six valis : ceux d'Uskub, de Scutari, de Janina, de Salonique, de Monastir et d'Andrinople.

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que jadis ; mais Y « Hôtel Turrati » est devenu « Hôtel de la Liberté ». En face, — nouvelle innovation, — un café chantant, et quel café chantant ! s'est installé et a emprunté son nom à un de ceux du boulevard : « Petit-Casino ». Voilà les emprunts faits à l'Occident ; un nom, un vice ; le reste ne change guère ; c'est assez symbolique du nouveau régime.

L'administration se fait, en Turquie, d'une étrange manière. C'est le régime de l'égalité démocratique. Tout le monde pénètre à toute heure chez le sous-préfet, préfet ou gouverneur ; on entre, on s'asseoit dans une salle souvent déjà remplie ; pas d'autre siège qu'une banquette qui court tout autour de la pièce ; quelquefois une table pour le préfet ; on cause avec cette lenteur orientale qui enguirlande les mots autour des pensées avant de les exprimer ; puis, longtemps après avoir fini de causer, on part, et un autre vous remplace ; les secrétaires entrent, exposent leurs affaires, apportent quelques papiers à signer, et toute la journée il en est ainsi ; si le visiteur est de marque, une tasse de café et une cigarette lui sont offertes, et les heures coulent dans le farniente. C'est l'administration provinciale.

Cette démocratie de fait a peut-être l'avantage que tout le monde a accès auprès des chefs ; mais comment ceux-ci peuvent-ils travailler ? On les dérange pour rien et pour tout. Je me rappelle

à Ipek, à mon arrivée, le cabinet du Mutessarif : il contenait bien quarante personnes ; je m'informe ; c'était la vente de la dîme, et tout se traitait devant tout le monde dans ce cabinet, et avec quelle lenteur et quelle réflexion ! A cette remarque, un sceptique répond : mais c'est bien simple ; ce sont des Orientaux ; le mot : travail, ne correspond à rien dans leur esprit, si ce n'est le travail manuel ; le reste se fait en causant... et on cause.

Il est certain, en tout cas, que les Turcs n'ont pas le sens des distances ; n'importe quel mendiant entre chez le vali et trouve naturel de le déranger, et l'autre ne s'en étonne pas. Voyez-vous un loqueteux entrant tout droit dans le cabinet d'un de nos gouverneurs généraux ou de nos préfets ! Ces allures égalitaires n'empêchent pas le goût des titres. Tout général est pacha et a droit au titre d'excellence, qu'il ne faut pas manquer de lui décerner, à toute seconde, dans la conversation; tout major est bey ; par politesse, on traite aussi de bey les fils de pacha ; c'est une espèce de noblesse de fonctionnaire en perpétuel renouvellement ; elle rappelle beaucoup celle d'Autriche, où le général est excellence et où l'officier supérieur, après vingt-cinq ans de service, a droit au « von ». C'est la seule noblesse que les Turcs connaissent ; c'est la noblesse mandarinale. Les Albanais, au contraire, ont une autre noblesse ou du moins, comme au temps féodal, le titre de bey est appliqué à une classe de la popu-

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lation, qui est celle des propriétaires fonciers; les beys albanais sont des chefs de tribus et des propriétaires du sol, et, à ce double titre, ils dirigent leurs clans. On verra, du reste, au cours de ce voyage, qu'il y a loin du pauvre bey en guenille de la montagne au riche bey, qui pratique l'absentéisme et habite à Gonstantinople un palais de marbre, laissant à des intendants le soin de ses terres.

Nous entrons au konak.

Le bâtiment est uniformément, intérieur et extérieur, blanchi à la chaux, et les parquets en bois brut subissent un arrosage fréquent; parfois, quelques tapis, quelques tentures ; tous ces palais' administratifs sont d'une effrayante malpropreté ; la propreté n'a pas de sens dans ce pays ; je ne me rappelle avoir vu qu'un seul palais en convenable état: c'est celui de Djavid Pacha, à Mitrovitza; il était encore bien tenu, parce que tout neuf t>araît-il. ' F

Chez les gouverneurs généraux, le luxe s'exprime par l'existence de chaises et de bureaux, et l'étiquette apparaît ; on peut causer seul à seul avec eux, sans être dérangé, sauf par des fonctionnaires ; mais la maison, qui est souvent la caserne, est toujours envahie par une plèbe venue on ne sait d'où, qui reste là, regarde et attend, fumant ou mangeant une pastèque. Les antichambres préfectorales sont des places publiques; le cabinet préfec-

toral l'est à peine moins, et le konak tout entier est le refuge des miséreux sans domicile.

A Uskub, il y a un peu plus de tenue ; d'abord la seule présence des consuls étrangers en relation constante avec le vali y oblige ; puis le vali ou gouverneur général est en même temps chef du corps d'armée et ce fait introduit une certaine discipline dans les rapports. Enfin des personnages considérables ont occupé cette charge à Uskub et n'ont pu manquer de sentir les inconvénients du système administratif traditionnel.

Mais voici Hussein Husni Pacha ; il s'excuse de nous avoir fait attendre quelques instants ; il était en conseil d'administration et est sorti pour nous recevoir. C'est un type de vrai militaire turc, grand, fort, énergique, bien planté, la physionomie calme, de grands yeux gris bleu au regard ferme et froid qui s'ouvrent sur un visage basané ; il porte allègrement ses soixante années et l'a montré en conduisant son corps d'armée contre Constantinople, au moment de la révolution. Il a failli diriger l'attaque ; au dernier moment, Mahmoud Ghevfket Pacha lui a pris le commandement.

Je lui indique mon projet d'itinéraire. Il prend des cartes : celle de l'état-major autrichien et celle de l'état-major turc ; sur la première, je lui montre mon tracé. Il me promet son concours et ajoute qu'il va de suite télégraphier dans la zone du vilayet pour que partout on ait ordre de me prêter appui.

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Un soldat apporte une tasse de café ; une pose ; nous sortons.

A la sortie du konak, des soldats en costume de toile marquée d'un chiffre énorme travaillent à des terrassements sur le chemin. Renseignements pris, ce sont les soldats des régiments de Gonstantinople qui ont tenté la révolution du 13 avril 1909 et se sont mutinés après avoir tué quelques officiers des écoles, amis du Comité jeune-turc. A ces «réactionnaires » on a octroyé comme punition d'aller construire les routes aux quatre coins de l'empire en livrée de forçat. Un grand nombre ont été envoyés en Thessalie, lors des menaces de guerre avec la Grèce ; à Uskub et dans le vilayet de Kossovo, quelques-uns ont été répartis ; j'en trouverai d'autres occupés à construire la route d'Okrida à El Bassan. Ces bataillons de terrassiers n'ont pas l'air de mettre une grande activité dans leur travail ; ce n'est cependant pas la besogne qui leur manque !

Nous faisons en ville quelques visites. Uskub est un vrai carrefour de races, situé au confluent des courants d'expansion serbe, bulgare et albanais. Il semble certain que c'est actuellement ce dernier qui l'emporte. D'après de bons observateurs locaux, Uskub compterait environ 45 000 âmes ; sur ce nombre, on peut évaluer les musulmans, presque tous Albanais, à 25 000, les Bulgares à 10 000 ou

15 000, les Serbes à 3 000, les Juifs 2 000 et, si l'on ne veut pas oublier toute la variété des types qu'on y rencontre, il faut encore mentionner des Tziganes, des Grecs, des Italiens et des Occidentaux. Aux environs, la confusion des nationalités est plus grande encore : si l'on visite les villages de la plaine d'Uskub et qu'on interroge les habitants, on trouvera les variétés les plus curieuses, propres à détruire les idées toutes faites : voici un village chrétien ; il parle un dialecte albanais ; son pope est orthodoxe et dépend de l'exarque ; si on demande aux gens de ce village ce qu'ils sont, ils répondent nous sommes Bulgares. Voici un autre village : les paysans sont musulmans ; leur langue est le slave-bulgare ; le type physique est albanais, et ils se disent Albanais ; à côté, d'autres cultivateurs se disent aussi Albanais, mais ceux-là sont orthodoxes, relèvent de l'exarchat et parlent le bulgare.

Cette plaine d'Uskub a été et est le lieu de rencontre et de lutte des migrations de peuples ; l'alluvion que ces courants y ont déposée en se heurtant est d'une infinie variété ; des types s'y dégagent peu à peu ; l'action politique, l'assimilation par le plus fort, les souvenirs des ancêtres, la réaction ethnique, l'éducation de l'école et de l'église se mêlent, se confondent ou entrent en lutte, jusqu'à ce qu'un des éléments prédomine. A ce point de vue, la plaine d'Uskub est le vraicœur de la Macédoine.

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Dans la ville même, comme je le disais, les Albanais ont conquis la première place ; ils possèdent leur cercle, distinct du cercle turc, et beaucoup jouissent d'une certaine fortune, surtout terrienne ; ces beys, propriétaires fonciers, ont des fermiers ou des chefs d'exploitations, tantôt albanais, tantôt chrétiens, et un monde de cultivateurs et de serviteurs ; leurs « tchiflick » ou maisons de campagne dominent le pays, et dans une grande partie de la plaine d'Uskub, les musulmans, et notamment les Albanais, quoique en minorité, sont propriétaires du sol et tiennent en leur pouvoir les paysans chrétiens. C'est ainsi qu'ils ont fait élire comme député d'Uskub Hassan bey et qu'un des hommes les plus influents du vilayet est Negib Draga bey, un Albanais connu et cultivé, sachant parfaitement le français et l'allemand ; c'est un des chefs du parti à la Chambre, où, quoique résidant souvent à Uskub, il représente Mitrovitza ; il possède, dans les environs de cette ville, une grande scierie mécanique à vapeur, montée avec des machines européennes surtout allemandes, et y travaille les arbres de ses immenses forêts, que s'appropria par le droit du poing son père, le fameux Ali Draga, brigand pour les uns, pour les autres chef d'une grande famille féodale.

Les Serbes se développent, mais leur colonie d'Uskub, qui compte environ 300 maisons, est encore assez pauvre ; le consulat mis à part, un seul Serbe a en ville une situation notable : c'est un

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médecin, le Dr Ghouskalovitch, que j'ai le plaisir de trouver à sa petite maison des bords du Vardar.

L'élément chrétien aisé se rattache plutôt aux Bulgares : ils possèdent, à Uskub, un millier de maisons et remplissent surtout des professions commerciales ; mais c'est aussi parmi eux que se recrute ce que l'on peut appeler emphatiquement « l'intelligence », petits instituteurs, journalistes, chefs de bande : c'est à Uskub, par exemple, qu'en 1908 était encore professeur le fameux Matoff, chef de l'organisation intérieure bulgaro-macédonienne ; il a succédé dans ces fonctions à Sarafof, sans adopter toutes ses idées ; à l'idéal des popes et des monastères désirant le rattachement à la Bulgarie, il oppose le plan d'une autonomie macédonienne; j'aurais voulu connaître plus exactement ses idées; mais il est absent d'Uskub, il voyage en Macédoine, et on ne peut ou ne veut me dire où il se trouve.

La richesse d'Uskub provient surtout du commerce et de l'agriculture ; toutefois l'industrie, presque inexistante dans le reste du vilayet, commence à apparaître dans la ville même ; un atelier pour la réparation des wagons et des locomotives emploie un personnel assez nombreux non loin de la gare ; une fabrique serbe de bière, une petite fabrique de fers à cheval, quelques briqueteries, des fabriques de cordonnet, aux environs quelques moulins, bientôt sans doute une usine électrique,

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si la municipalité aujourd'hui sans ressource finit par se décider à éclairer la ville autrement que par de misérables lampes pendues de-çà et de-là ; tel est le bilan de l'industrie croissante.

Ce développement de l'industrie et du commerce a déjà sa contre-partie; ateliers, fabriques etgrandes maisons de commerce emploient une main-d'œuvre d'une certaine importance ; ce sont surtout des Bulgares qui y travaillent comme ouvriers ; ils y sont, paraît-il, effroyablement malheureux. Ils gagnent! me dit-on, 2 piastres par jour, et les femmes ne travaillant pas, c'estavec cela qu'ils doivent faire vivre leur famille. Mon drogman, un maître d'école bulgare, fait parmi eux de la propagande socialiste, et il m'assure que sa propagande a du succès et que le socialisme fait des progrès. D'après lui, 200 ouvriers environ font partie du syndicat créé à Uskub, qui comprend des ouvriers de toutes les corporations, et aussi de toutes les nationalités, quoique en fait les Bulgares y prédominent. L'organisation est toute récente ; elle date du nouveau régime, l'ancien ne permettant pas ces associations. On a même déjà distingué un bureau de parti et un bureau de syndicats ; mais, en réalité, les mêmes personnes forment l'un et l'autre. Tous les dimanches matin, une réunion syndicale se tient, et ce commencement d'activité a permis de former les linéaments d'une organisation d'ensemble. Un congrès socialiste s'est tenu à Salonique, centre

du mouvement, où furent représentées par des délégués les villes qui comptaient un syndicat, Monastir, Uskub, Drama, etc. Gomme à Uskub, ce sont les Bulgares qui forment la grande masse de cette population ouvrière.

Si les Albanais sont principalement des propriétaires fonciers, si les Bulgares tiennent le petit commerce et comptent beaucoup d'ouvriers industriels, les Juifs commencent déjà à monopoliser certaines branches d'affaires, notamment celle des « sarafs » ou changeurs. Leur nombre augmente régulièrement, et ils constituent une petite colonie ; ce sont tous des juifs espagnols, comme à Salonique, d'où ils viennent. C'est en Serbie, en effet, que passe la ligne de démarcation entre juifs allemands et juifs espagnols : les premiers dominent encore en Serbie; passé la frontière, ils disparaissent; leurs colonies n'existent que dans les très grandes villes, à Gonstantinople, où elle est déjà puissante, et à Salonique, où elle se constitue. Partout ailleurs, c'est le juif oriental de rite espagnol qui se retrouve seul.

Je fais visite à quelques Serbes. Le consulat général est leur centre de ralliement. Le consul général vient d'être appelé à Salonique ; le nouveau, M. Yovanovitch, ancien chargé d'affaires à Gettigné, n'est pas encore arrivé ; mais j'y rencontre ses deux adjoints, Protisch et Ristisch, qui on fait tous deux leur éducation en France, à

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l'École des sciences politiques. Gomme les Bulgares et les Grecs, ils ont leurs agents en Macédoine, et je leur demande des lettres d'introduction pour mon voyage.

Je profite de mon séjour à Uskub pour assister à une fête de famille serbe ; on sait que les anniversaires sont en grand honneur dans tous les pays orthodoxes ; mais les Serbes ont, peut-être plus que tout autre, gardé la tradition de la fête du saint de la famille ; celle-ci est commémorée par des réjouissances, des réunions de parents, des festins et des jeux. Ici, en pays de mission, pour ainsi dire, où tout ce qui est serbe se sent plus solidaire, ces fêtes sont une occasion de se retrouver avec les amis éloignés, venus tout exprès de Vieille- Serbie ou même du royaume.

La maison de mon hôte est ouverte à tout venant ; elle est déjà pleine de notables et d'amis. Gomme tout nouvel arrivant, je prends place dans une chambre, à côté de la pièce principale, devant une table chargée de victuailles. La jeune fille de la maison, jolie gamine d'une quinzaine d'années, offre à chacun les choses les plus variées. Voici des viandes diverses, des fruits du pays, cuits ou conservés, des confitures, des friandises, de grands gâteaux de pâte parfumée, dont elle a la juste fierté d'être l'auteur, puis des alcools distillés ici, des eaux-de-vie mélangées, enfin des cigarettes odorantes, toute une collation de mets recherchés.

La petite lampe pendue en veilleuse, qui brûle comme dans un sanctuaire pendant toute cette journée, oscille dans un angle de la pièce, et de hautes bougies mettent une lueur de cierge.

N'est-ce pas à quelques Pâques sacrées, à quelque repas liturgique que je prends part? Mais mes voisins sont tout à la gaieté et à la causerie ; ils laissent couler la conversation dans la fumée grise des cigarettes et la senteur endormante des parfums d'Orient. Un parent est venu de Belgrade, et on l'interroge avidement. Et cela continue ainsi tard dans la nuit.

L'importance historique et présente d'Uskub résulte de sa situation géographique. Regardons une carte : de Hongrie ou de Belgrade, voulez-vous atteindre la mer Egée ? La route naturelle est la vallée de la Morava et celle du Vardar; or, de Belgrade à Salonique, quelle meilleure étape qu'Uskub, situé sur le Vardar au passage d'une vallée à l'autre.

De Bosnie-Herzégovine et de l'Ouest, voulez-vous gagner la Macédoine et la mer? Vous êtes forcé de passerparledéfîlédeKatchaniket, au débouché, c'est Uskub. Du Nord ou de l'Est, voulez-vous atteindre l'Adriatique, vers Durazzo ou Scutari? C'est d'Uskub que vous irez rejoindre Dibra, Prizrend ou Diakovo, d'où partent les voies de communication qui conduisent à la côte adriatique.

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Par suite de sa position, au carrefour des routes menant aux deux mers et à l'intérieur, Uskub est devenue une capitale naturelle, une grande place commerciale qu'alimentent les importations européennes et les exportations agricoles des plaines et des vallées divergentes dont la ville est le centre.

Car les plaines de Kossovo et de Diakovo, la plaine d' Uskub, la vallée du Vardar, celles de ses affluents sont des terres fertiles, qui donneront une production agricole merveilleuse le jour ouïe pays sera pacifié et où l'agriculture ne demeurera pas dans l'état rudimentaire où elle végète aujourd'hui ; les charrues les plus primitives, la culture extensive, les terrains laissés en jachère, les terres éloignées demeurant incultes, les procédés de battage les plus barbares, c'est le spectacle que l'on voit en parcourant le pays. Cependant quelles belles récoltes y pourraient lever ! Les productions les plus variées y prospèrent : blé, orge, avoine, seigle, maïs, y poussent fort bien ; la vigne donne un vin excellent; dans le sud du vilayet, le riz même se cultive ; tous les fruits viennent en abondance ; le tabac y pousse de partout et est dès maintenant une des richesses du pays : le vilayet, en 1911, a produit environ 5 millions de kilogrammes de tabac déclarés et 1 ou 2 non déclarés ; le prix moyen du tabac pris chez le cultivateur est au moins de un franc le kilogramme (1) ; c'est donc, pour la seule

(1) Les cultivateurs divisent leurs tabacs en deux qua-

culture du tabac, de 6 à 7 millions de francs que produit le vilayet dont Uskub est le grand marché (1).

Malgré l'état troublé du pays, on évalue à une cinquantaine de millions le commerce du vilayet avec l'extérieur, dont un tiers environ s'applique aux ventes à l'étranger et deux tiers aux achats. C'est assez dire l'importance de cette place commerciale ; cette importance ne pourra que s'accroître dans une large proportion si les projets de voies ferrées à l'étude se réalisent ; les lignes de Serbie et de Bulgarie reliées à l'Adriatique, la ligne de Salonique à Mitrovitza continuée vers la Bosnie et l'Autriche-Hongrie, passent par Uskub ; Uskub peut ainsi devenir la grande place de trafic dans l'intérieur de la péninsule et le lieu où les produits agricoles du pays sont déposés, pour se répartir dans les directions les plus diverses.

Si Uskub demeure serbe, l'ancienne capitale de l'empereur Douchan peut revoir de beaux jours et devenir la métropole commerciale et le centre agricole de la Nouvelle-Serbie.

lités : la première a valu en 1910 de 3 piastres 75 à 7,50 le kilogramme ; la seconde, de 1 à 3 ; la piastre vaut environ o fr. 22.

(1) Le tabac est consommé sur place pour une part ; la régie autrichienne en achète 2 millions de kilogrammes et la régie ottomane 1 million de kilogrammes ; la régie italienne et les marchands allemands s'approvisionnent également à Uskub.

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RENSEIGNEMENTS PRATIQUES

Indications générales pour V ensemble du voyage. — Un voyage dans l'Albanie du Nord n'a d'un voyage ordinaire que les apparences jusqu'à Prizrend, et depuis Prizrend c'est une véritable exploration. D'Uskub à Mitrovitza, on peut utiliser la voie ferrée existante. De Mitrovitza, on va en voiture jusqu'à Priz, rend ; à partir de Prizrend, seul le cheval peut être employé.

Un drogman est indispensable dès Uskub ; le consulat de France donnera sur ce choix délicat des conseils utiles. Le prix d'un drogman est d'un medjidié par jour (4 fr. 40 environ) et tous ses frais payés. Il doit savoir, outre le français, le turc, jusqu'à présent, le slave de Macédoine et l'albanais ; le grec n'est pas utile si l'on ne pousse pas dans le sud de la Macédoine ou de l'Albanie ; par contre, à partir de Scutari, sur les côtes, l'italien ou l'allemand sont utiles. Le français n'était parlé que dans les gares de chemins de fer turques et dans les hautes administrations ottomanes. Le drogman devrait faire tous les changes de monnaie et en être responsable ; cette question était dans la pratique d'une complication extrême ; les manières de compter la valeur d'une même pièce étaient différentes selon les villes, et les pièces elles-mêmes n'étaient pas semblables. On trouve en Albanie une variété infinie de vieilles pièces qui ne sont plus en usage ailleurs.

On se munira uniquement d'or français, de « napoléons », la seule monnaie qui ait cours dans toute l'Albanie et les Balkans, et l'on se renseignera sur le cours à Uskub ; pour le surplus il suffira de savoir que l'unité de monnaie est en pays serbe le dinar, valant 1 franc, et en pays turc la piastre (petite pièce en argent, valant à peu près 0 fr. 22 et un peu moins grosse qu'une pièce de 50 centimes), et que les deux autres pièces courantes en pays turc sont le medjidié (gros comme une pièce de 5 francs et valant environ 4 fr. 40) et le quart de medjidié (gros comme une pièce de 1 franc). Toutes les fois qu'en Turquie l'on change une grosse pièce en de petites, on perd un peu et c'est sur ce principe qu'est basée l'industrie des sarafs ; elle subsistait à cause de l'insuffisance de la monnaie divisionnaire.

Une escorte était indispensable depuis Mitrovitza, et il fallait d'ailleurs une autorisation spéciale du vali d'Uskub pour dépasser cette ville ; désormais il faudra se renseigner pour continuer le voyage auprès des autorités serbes d'Uskub ou de Mitrovitza. L'usage était de donner un large bacchisch aux escortes de souvarys ou gendarmes à cheval qui vous accompagnaient. Après Prizrend, le passage n'est possible que si l'on négocie la << bessa » avec une tribu ; la négociation est conduite selon les circonstances. Le passage était pratiquement impossible avant 1908, et depuis 1910 il l'est redevenu jusqu'à présent. Dans chaque tribu on laisse un cadeau, des napoléons ou des armes que l'on offre au bey ; on ne donne rien aux gens de la tribu et aux escortes albanaises.

Une prudence extrême est nécessaire, et surtout il ne faut ni heurter les habitudes, ni prendre des libertés contraires aux usages ; près des tombeaux, un simple sourire pourrait sembler une provocation, et l'on doit cacher autant que possible, surtout près des lieux sacrés, son appareil photographique.

Il n'existe nulle part d'hôtel, sauf à Uskub, où 1' << hôtel de la Liberté » est fort mal tenu depuis 1908. Les << hans » sont sordides et infectes. Les consuls à Prichtina, Mitrovitza et Prizrend, les abbés aux monastères de Gradchanitza et de Detchani, le gouverneur à Ipek invitaient des hôtes particulièrement recommandés. A partir de Prizrend jusqu'à Orosch, il faut loger comme on peut. Je recommande de voyager pendant les mois de juin, juillet, août, et pas après le 10 septembre et d'emporter des tentes et des fourneaux portatifs et de camper; c'est la seule manière pratique de se tirer d'embarras. A Prizrend on louera pour le voyage à l'intérieur le nombre de chevaux qu'il faudra pour les voyageurs, le drogman, le conducteur, les objets de campement et les provisions. On emportera des provisions en abondance ; à l'intérieur, on ne trouvera guère que de l'eau exquise, des œufs et parfois des poulets ; encore peut-on rester une journée sans trouver même cela.

Les chevaux albanais sont très sûrs, petits comme des mulet, habitués à la montagne, peu trotteurs ; on les loue surtout à Prizrend, à des prix à débattre par votre drogman ; le mieux est de les louer pour aller jusqu'à un endroit déterminé, sans fixer le nombre de jours du voyage. On prendra garde de retenir les

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selles dites espagnoles, qui sont assez rares, au lieu des selles de pays, qui sont faites de bâtons de bois rapprochés.

Les journées de voyage doivent être réglées ainsi : le départ se fait entre trois et cinq heures du matin, selon le programme de la journée ; on marche jusqu'à dix ou onze heures ; à ce moment, on dîne près d'un han ou d'une rivière dans la plaine et près d'une source dans la forêt ; puis repos jusqu'à quatre heures environ et marche ensuite jusqu'à sept heures s'il y a lieu ; la chaleur est torride de onze heures à trois ou quatre heures ; les matinées et les soirées sont délicieuses ; les nuits sont fraîches, mais l'air n'est pas humide ; on peut même dormir sur un lit de fougères ou de feuilles, entouré dans sa couverture, pendant les grosses chaleurs.

Une seule carte peut servir, celle de l'état-major autrichien, au 200 000e ; encore doit-on savoir que ni toutes ses indications, ni les noms ne sont exacts, en ce qui concerne l'Albanie des montagnes du Nord, qui n'a été observée que de certains sommets par les officiers du service cartographique.

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