I/AME DES LILAS
Le bleuissement vespéral tombe sur le parc; un peu de lumière rose joue encore avec les écumes des cascatelles.
Un souffle berce les thyrses mauves des Lilas, qui se lamentent :
— « Hélas! la petite Princesse pâle est de nouveau passée près de nous, indifférente... Ses mains lasses, ses mains si frêles nenousont pas cueillis... Oh ! pourquoi donc nous dédaigne-t-elle?...
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« Est-ce que la petite Princesse n'aime pas?... »
Et le gentil page Aymeril, qui va rêvant parles allées mystérieuses, répond comme un écho apitoyé :
— « La petite Princesse n'aime pas! La petite Princesse n'aime pas! ».
Alors les Lilas frissonnent :
— « C'est donc à cause de cela qu'elle a des grands yeux si tristes!... Oh! la pauvre mignonne!... Mais nous ne la laisserons pas dans une pareille misère... Nous sommes les fleurs qui font aimer. C'est là notre mission Sainte. Éparse dans les jardins, notre âme va conseiller les âmes des ingénues, semblable à une perfide amie dont les confidences sont pleines de révélations troublantes... Oh! nous ne voulons pas que la petite Princesse demeure plus longtemps sans amour! »
Mais Aymeril, incrédule, réplique :
— « Ils resteront tristes les grands yeux de la petite Princesse; et votre âme n'aura
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point de pouvoir sur son àme. Car à sa naissance, une mauvaise Fée lui a jeté un sort et Ta condamnée à ne jamais éprouver de tendresse ».
Le page a dit vrai :
Elaine, la petite Princesse pâle, ne peut pas aimer...
Un jour, pendant une chasse, sa blanche haquenée a culbuté au saut d'une barrière et est morte quelques instants après... Mais quand, dans les derniers spasmes de l'agonie, la pauvre jument a tourné vers sa maîtresse ses yeux vagues , embrumés de l'adieu suprême, la petite Princesse est demeurée droite et impassible, sans une larme.
Le mois suivant, la Reine, sa mère, a été emportée par une maladie d'une mar-
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che si foudroyante, que les médecins n'ont pas même eu le. temps de s'y reconnaître. — Cependant Elaine a assisté, sans émotion, aux derniers moments de la Reine; et durant les pompeuses obsèques, où tous sanglotaient autour d'elle, malgré la mise en scène impressionnante, malgré les déchirantes psalmodies des chants funèbres, elle a paru insensible au deuil qui la frappait.
Attiré par la grande réputation de beauté delà Princesse, un redoutable conquérant est venu s'humilier à ses pieds. Elaine ne lui a pas souri; son cœur n'a ressenti aucune fierté heureuse. Et le rude guerrier est mort de ce dédain. Mais la petite Princesse a regardé ce nouveau cadavre , avec les mêmes yeux indifférents et mornes.
... Au fond du parc, l'âme des Lilas se lamente :
— « Oh ! la pauvre mignonne, la pauvre mignonne qui ne peut pasaimer!... Non! nous ne voulons pas la laisser dans une pareille
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misère!... Oh! comment donc pourrionsnous conjurer le mauvais sort de la Fée?...
...Or, voici qu'en ce temps là, une révolution renversa le Roi de son trône.
Pourquel- Ie raison le peuple se souleva -t-il contre lui?
On ne le sut jamais d'une façon pré-
cise.
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Mais ce fut, sans doute, parce que d'avoir perdu sa compagne et de voir sa fille incaincapable d'amour, le pauvre monarque était tombé dans un abattement profond.
Les peuples n'aiment pas les Rois tristes. Pour être acclamés de leurs sujets, il importe que les Rois donnent des fêtes ou fassent la guerre.
Le père de la malheureuse Elaine ne songeait point à ces choses; — et un jour, la foule résolue à se distraire elle-même, pénétra dans le palais, des lueurs sanguinaires dans les yeux.
La petite Princesse pâle vit tomber devant elle son père égorgé par des farouches sectaires. — Elle-même ne fut sauvée que par le dévouement d'un vieux serviteur
... Elaine n'est plus maintenant qu'une pauvresse en haillons, errant sur les routes.
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Depuis quatre jours , dans une fuite éperdue, elle a couru, couru loin du palais dévasté.
Et quand l'Aurore souriante descend les marches des collines, la petite Princesse est si lasse, si lasse, qu'elle se laisse choir au revers d'un fossé. — Une cruelle faim la torture et dans la rosée froide grelotte son corps frêle.
Cependant, sur la route, elle voit venir un chemineau pâle et loqueteux comme elle et qui se traîne péniblement.
Soudain, devant la pauvresse, le miséreux s'arrête, ébloui :
— « Oh! que tu es belle, s'écrie-t-il, que tu es belle!... Mais pourquoi te coucher dans l'herbe humide? Marche plutôt avec moi ; il faut se méfier de la fraîcheur du matin ».
— « Je suis lasse » — répond la petite Princesse.
— « Moi aussi; mais viens pourtant!
J'ai encore assez de force pour te soutenir. »
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— « J'ai faim » — répond la petite Princesse.
— « Hélas! hélas!... Et je n'ai rien à t'offrir! J'ai mangé hier soir ma dernière croûte de pain ».
Et le mendiant pleure de ne pouvoir rien pour la mendiante.
Mais bientôt il se ravise , et fouillant dans le bissac qui pend à ses épaules :
— « Tiens! dit-il, voici toujours une branche de lilas, que j'ai cueillie tout à l'heure , par-dessus le mur d'un jardin. Respire cette fleur, mignonne; son parfum te ranimera du moins quelques instants ».
La petite Princesse en haillons n'a pas osé refusé l'aumône du misérable.
Elle a pris la grappe embaumée et l'a cachée au creux de ses jeunes seins.
Et soudain voici qu'un ravissement illu-
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mine son-visage , voici que des larmes s'irisent dans la soie de ses longs cils.
— « Oh ! s'écrie-t-elle , que je suis heureuse! que je suis heureuse!... Qu'est-ce donc, que j'éprouve de si doux?... Mon cœur bat plus fort... Des mots inconnus viennent charmer mes lèvres... Oui , je veux aller avec toi... Je me sens forte... Oh! comme la terre et le ciel resplendissent!... Donne-moi ton bras, camarade et marchons ensemble au-devant de l'Aurore!...
Je t'aime, je t'aime, je t'aime! »
Alors, dans la campagne, un hosanna de gloire retentit.
Ce sont les Lilas qui chantent, pendant que leurs thyrses mauves éparpillent dans l'air bleu les diamants de la rosée :
— «Alléluia! Alléluia! la victoire nous reste !
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« Nous avons fait aimer la petite Princesse et notre âme a troublé son âme.
« Alléluia! notre mission est accomplie ! « Alléluia ! »
Léon Michaud d'Humiac.
RoATSOVIE cAV^TIQUE
« Garde-toi de la femme du dehors, inconnue dans sa ville. »
Lettre du scribe oAni à son fils Khons-Hotpou.
Dans une maison malfamée.
Une aimée, Aux sons d'une Jlûte à trois trous.
Fait tournoyer un serpent roux.
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Au seuil déposant ses sandales,
Sur les dalles De la chambre fraîche, ce soir, Un èphèbe est venu s'asseoir.
L'aimée a du fard sur la joue.
Elle joue Un air monotone et très lent, Toujours, toujours, toujours sifflant.
Et toujours, toujours, il frétille
Et sautille, Se dressant, se glissant, rampant, Le merveilleux petit serpent.
Comme une topaze étincelle
Sa prunelle; lise rengorge, enfle son cou, Dardant sa langue tout d'un coup.
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Et le bel éphèbe sans trêve,
Comme en rêve , Le regarde danser toujours , Toujours faire mille détours...
— Mais quel sommeil soudain te grise,
T'hypnotise ?
Bel éphèbe , vraiment, dors-tu?
Lajlûte maintenant s'est tu.
Le serpent sur ton bras s'enroule
Et se coule Subitement entre tes dents Avec des sifflements stridents.
Oh! c'est un sortilège infâme!
Et la femme Sur ses innombrables amants A jeté des enchantements...
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— Quelle est cette petite chose
Chaude et rose Qu'elle saisit d'un air vainqueur?
— Le serpent t'a volé ton cœur!...
Réveille-toi , jeune homme. Écoute :
Sur la route Retourne-t-en , maintenant. Va !
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !