‹ L'Album des légendesChapitre 3 sur 86 · L'ÊTRE IMAGINAIRE · texte numérisé non relu

L'ÊTRE IMAGINAIRE

Germaine — on l'appelle Maine dans l'intimité — est née comme les autres petites filles avec de jolis yeux, un bon petit cœur une caboche songeuse et folle. Il est probable pue des fées bienfaisantes s'intéressèrent à son berceau : il est certain qu'elle vint au monde en plein été, un jour de fête...

Oui , déjà dans les yeux de Maine s'ébauche une rêverie douce faite de sérieux précoce et d'étonnement qui nimbe son front d'une auréole pensive. On ne peut dire qu'elle paraisse triste, ni souffreteuse, mais un rien d'anémie alanguit ses mines et ses psses. Et sous la lenteur de sa rêverie pointe une gaieté qui ruisselle dans ses yeux et déborde en gamineries à tue-tête. On croirait qu'elle rit par bravade et pour s'étourdir, elle invente des cris discordants, des jeuxgarçonniers, d'irrésistibles bouffonneries; lorsqu'on la fait taire, on craint de la

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froisser : elle est déconcertante, gentille, réduction de femme, si petite!...

Maine n'est plus une petite fille ; l'imagination s'éveille chez le petit être piailleur et gourmand. Un tohu-bohu de sensations neuves emplit de fracas sa jeune cervelle, l'étourdit et l'amuse... Aux prises — déjà ! — avec l'importunité sociale, l'indépendance de son caractère s'accentue. Elle a l'esprit de rébellion — mitigé de tendresse craintive — et de libre jugement, nulle passivité, beaucoup de droiture. On ne lui en fait pas doucement accroire. Elle sait prendre par leur côté faible cuisinière et domestiques et leur en tire plus qu'ils ne devraient dire.

Causait-elle pas l'autre jour seule dans un coin du salon, à voix basse, d'un ton confidentiel !

« A qui parles-tu, Maine? », lui demande son père en passant près d'elle.

« A Henri » répond Maine sans embages.

— « Qui, Henri? »

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Et Maine, simplement :

« Henri, c'est l'être imaginaire! »

Dieu de Dieu , où va-t-elle pécher ces

mots-là!

Le sourire de Maine est un éblouissement : il illumine tout son visage habituellement palôt, depuis le menton jusqu'à la racine des cheveux haut plantés, d'une roseur délicate. Elle baisse alors ses grands yeux foncés , timide sans gaucherie , et semble faire accueil de toute son àme à quelque allégresse intime. On n'essaie pas de percer ses naïfs secrets ; on est heureux quand elle sourit; elle garde de longs silences, mais elle ne pleure jamais , par fierté...

... En plein décor d'opérette anodine, en plein concerto d'oiselets beaux diseurs, en pleine verdure pomponnée, cadre d'idylle moderne et bonne enfant — électricité dans toutes les allées — déambulent gentiment pensifs Maine et son fiancé.

Il est grand, il est brun et tel qu'en

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revent les jeunes filles : Auld Reescie l'habille correctement et sans emphase.

Leur causerie — chut! chut! n'écoutez pas! — semble exempte de propos aigres et de discussions chaudes. Il parle en se penchant un peu; elle répond en baissant le nez... Une fois elle se trompe, elle lui dit: « Oui, Henri », et il s'appelle André!

Le fiancé se redressa...

« Qui est Henri? »

Silence.

« Germaine, dites-moi qui estcet Henri ! »

Elle ne bronche pas.

« Je vous en supplie, petite Maine! »

Maine pense que son ami de toujours avait pour elle ces inflexions câlines, ces délicatesses, cette passion. N'était-il pas de même grand, brun, correct? Oui, oui, c'est bien lui, à n'en pas douter, le nouvel ami , qui fut l'ami de toujours...

« Qui est-ce? », implore le fiancé aux abois...

« Vous! » fait-elle; une roseur subite teinte sa nuque frêle où le soleil à travers

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la feuillée met des tons roux de feuille morte.

L'accord est rétabli.

Le groupe des parents à distance protectrice mais tolérante contemple indulgemment le bonheur des enfants...

Georges Roussel.

Le Gérant : J. DES GACHONS.

Imprimerie Girard, 8, rue Jacquier, à Pat

ML

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e bon Chevalier a fait vœu d'aller à Jérusalem baiser le sol qu'arrosa Sueur sanglante. Il est jeune puisqu'il guerroie depuis dix ans à peine, il est fort puisque, d'un coup, il tranche en deux l'homme et le destrier, îl est puissant puisque cinquante écuyers à cheval l'accompagnent, suivis chacun de sept valets à pied.

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Des mois et des mois il a chevauché.

Depuis longtemps, il ne comprend plus les dialectes. Mais voilà qu'un soir s'ouvre devant lui une clairière merveilleuse, au fond de laquelle se dentelle un château splendide avec des banderoles d'or flottant aux tours et un grand bruissement de foule au dedans. « Notre-Dame, fait le bon Chevalier, nous voici devant Jérusalem. A l'assaut, mes braves! »

Et comme une trombe, tous se sont rues sur le château, emportant les ponts-levis, fracassant les herses, escaladant les spirales, toujours frappant et hurlant, et sur les cadavres en tas, ils ont égorgé, au fond de sa tour de constance un vieillard à couronne d'or qui leur disait en latin : « Que le Christ vous pardonne , inconnus qui vîntes, comme des loups, tuer en son donjon

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le petit-fils de Saint-Etienne, roi de Hungrie. » Et, le bon Chevalier, à ces paroles, baissa la tète en versant des torrents de larmes.

Il partit, suivi seulement de ses cinquante écuyers car les sept fois cinquante valets étaient morts dans la bagarre, et sur sa route, il avait bien la précaution de demander en latin : « Comment s'appelle l'Apôtre? » Il chevaucha ainsi des années, et l'on ne lui répondait plus, comme si on ne le comprenait pas. Mais un Juif s'offrit un jour pour traduire les clameurs d'un attroupement : « Nous crachons sur l'Apôtre, suppôt de Satan, fils de Bélial ! » Alors, heureux de voir des infidèles, tous, visières closes et lances basses, ont foncé sur la foule, jonchant de vils cadavres la route, jusqu'à un détour, où soudain resplendit

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à l'horozon, une ville géante avec des murs à perte de vue, et des centaines de dômes d'or, et une forêt de mâts hérissant la mer.

Le Bon Chevalier est tombé à genoux :

« Soyez béni , Seigneur, qui m'avez permis de contempler Jérusalem avant de mourir! » Sur les murs un homme se promenait, en chape de brocart et en diadème de pierreries, qui se mit à lui crier des injures. Lui, sans répondre, s'approcha des portes, aux rires des innombrables soldats qui étincelaient aux créneaux , mais voici que sous son pommeau de fer les vantaux volent en éclats et que les cinquante écuyers s'engouffrent sous la poterne, dans les rues, galop de démons déchaînés, hurlements, massacres, incendies, et à leur tête le bon Chevalier, en chape de brocart et en diadème de pierreries, acclamé par la foule,

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jusqu'à une cathédrale où flamboient des évêques consécrateurs levant des crucifix et des reliques. Et voyant cela, le bon Chevalier baissa la tête en versant des torrents de larmes.

Il sortit de la ville géante, seul, car ses cinquante écuyers étaient morts, et traversant un bras de mer, il s'enfonça dans le pays des Circoncis dont il s'était fait certifier la route. Son armure était bosselée et sa cotte en lambeaux, mais, sous les cheveux grisonnants, ses yeux lançaient de tels éclairs que les mécréants isolés couraient s'enfuir dans les bois. Il marcha ainsi des années, et des années, et des années encore.

Un matin, il arriva en vue d'une ville i. 3.

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capitale corsetée de murailles, hérissée de tours aiguës, ceinte d'un fossé large que traversaient des ponts où allait et venait une foule innombrable , et du haut des tours , des voix grêles se répondaient en une guirlande abominable. « Hélas, Seigneur, dit le bon Chevalier, voilà donc votre sainte Jérusalem!'» La foule s'entassait sur les murs pour le voir galoper autour de la ville en détruisant les ponts, et elle l'admirait comme un fou. Mais, vers le soir, le bon Chevalier est venu se planter devant la dernière porte. Alors, les seigneurs de la cité ont voulu sortir, et un à un, ils ont été précipités dans la douve, et après eux les chefs des soldats, et les plus vaillants des soldats, si bien que le fossé presque comble, les débris du peuple, affolés , se sont jetés à ses genoux en l'appelant émir d'Antioche. Et le bon chevalier, à ce nom, a

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baissé la tète en versant des torrents de larmes.

Il a repris sa marche, las, les armes usées, ses bras affaiblis, mais le cœur insurmontable; et sans nombre ont été les donjons conquis, les tarasques éventrées , les païens, l'épée sur la gorge, convertis; sa bouche ne connaissait que ces mots : « Mène-moi à Jérusalem! » Des années s'écoulèrent, et des années, et des années encore : ses sourcils avaient poussé comme des broussailles. Enfin ( Dieu soit béni), un soir, comme le soleil incendiait l'horizon, le bon Chevalier eut la vision d'une croix flamboyant entre deux autres au sommet d'une colline aride, et tout aussitôt se dessinèrent des murs grisâtres avec des coupoles, et çà et là des palmiers, et par-

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tout par la campagne apparurent des groupes de prosternés en criant : « Jérusalem! Jérusalem! »

Et le bon Chevelier sentit la foi raviver son âme ; son vieux corps décharné se redressa, il se rappela ses exploits, cités géantes conquises, multitudes taillées en pièces, peuples subjugués, et il ne douta pas d'emporter, avec la protection du ciel, cette petite ville à peine défendue. Alors, son casque raffermi et sa cuirasse bien bouclée, l'épée haute derrière la targe , il marcha résolument vers la porte de la ville, où s'effarait une foule sans armes, terrifiée par ce fantôme, la cuirasse saignant d'une croix redoutable, lui, à quelque pas à peine de ce sol qu'arrosa la Sueur sanglante, sûr de la victoire et de son vœu presque

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accompli, il prit sa grande épée dont le pommeau formait crucifix, et la baisant dans un élan de foi suprême, il expira.

Henri Mazel.

CHcAV^SO^i

Des lauriers , des lilas et des lys Pour ma sœur des oiseaux , Qui pleure les jours de jadis Au bord des eaux!

Le fleuve se hâte sous le vent .

Vite , comme un oubli, Vers la mer de la mort, avant L'effort faibli.

^ ii

() sœur! ô sœur! où sont les oiseaux

Pépiant à tes doigts Lorsque tu soufflais aux roseaux L'âme des bois?

Ce vent venu du pays des fous Rebrousse au loin leurs vols; Ma sœur, va prier à genoux Les rossignols!

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Oublie un peu que tout a été Tel un rêve en son sommeil :

Les fleurs et les oiseaux d'été, Et le soleil.

Des nénufars blancs et des iris Pour ma sœur des oiseaux.

Et pleurons les jours de jadis Au bord des eaux!

Stuart Merrill.

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