‹ L'Album des légendesChapitre 4 sur 86 · DU MOUSSE · texte numérisé non relu

DU MOUSSE

Tout le jour, sous le ciel comme plafonné de cendre grise , il ne s'est pas trouvé, sur les deux côtes, un seul matelot pour regarder la mer.

C'est que, dès le petit matin, l'Oiseau du Mousse a fait — pour la soixante-treizième fois — son apparition annuelle. De son vol épouvantable il a saccagé les voiles tremblotants de l'aurore effrayée, et, dans une lumière de cuivre blême, il s'est, dès le petit matin de ce jour-là, montré, l'horrible Oiseau du Mousse, aux vieux guetteurs tôt levés des rivages anglais, à ceux des rivages français aussi.

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Effroyable héraut de l'Enfer, dans la blême lumière de cuivre du ciel, les vieux guetteurs déjà ligotés par l'angoisse l'ont vu planer, quelque temps, sur l'eau lourde du Détroit; puis, tous, fascinés atrocement, comme ils le regardaient, leurs yeux, soudain, pour un instant, se sont éteints, durant qu'étaient, soudain, leurs oreilles déchirées par le cri térébrant du monstre; et, la seconde d'après, dès que rallumée fut la chandelle falote de leurs pauvres yeux, les vieux guetteurs tôt levés des rivages anglais, ceux aussi des rivages français ont — fascinés atrocement encore — en vain cherché, là-haut, l'Oiseau du Mousse, l'Oiseau du Mousse enfui par on ne sait quel bout de l'horizon.

Mais, en même temps que lui, par on ne sait quel bout de l'horizon, le Sommeil s'est envolé. Tirés de leur repos par l'infernal rauquement tombé de la nue, tous

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les pêcheurs — hommes, femmes , enfants — ont couru sur les grèves au devant des vieux, qui, vacillants, s'en revenaient.

Et tous, aussitôt, ont demandé à ces vacillants aïeuls :

— Vous avez vu l'Oiseau du Mousse? A quoi les aïeuls ont répondu :

— Nous l'avons vu, vraiment, nous l'avons vu.

C'était le même que l'an passé?

— Le même que l'an passé et que l'an d'avant cet an-là; le même que tous les ans, vraiment, depuis soixante et treize ans. Les plumes de son ventre ont encore la couleur du vieux sang sec, et ses ailes sont toujours violettes. Comme chaque an, il a jeté son cri. L'avez- vous donc entendu?

— Comme chaque an, son cri nous a poignardés dans nos lits.

Et tous ensemble, finalement, ils ont dit :

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— Rentrons, rentrons: il ne faut point regarder la Mer aujourd'hui.

Et tous tournant le dos à la Mer inquiète, ils ont réintégré leurs cabanes vêtues de coaltar; ayant tiré sur leurs fenêtres les paupières de bois des volets, tous, dans le parfum du goudron autour des tables, sous le feu triste des mèches huilées braisillantes , ils ont, à jeun, passé le jour entier dans l'attente muette d'un extraordinaire minuit.

C'est que , en vérité , il ne faut point regarder la Mer, aujourd'hui. Celui qui regarderait la Mer, aujonrd'hui, de tout le restant de l'année ne ramènerait plus en ses filets que des varechs et des algues.

L'Oiseau du Mousse a, dès le petit matin, passé. Tous ont entendu son cri, et il n'est pas, sur les deux côtes, un seul pêcheur qui ne se soit avec les siens calfeutré dans sa cabane vêtue de coaltar. Pas

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un seul d'entr'eux n'ignore qu'aujourd'hui, toute l'inquiète Mer resserrée entre les deux côtes appartient au Mousse , et qu'un jour, chaque année, ainsi, depuis soixante-treize ans, le Détroit tout entier appartient au Mousse. Presque tout un jour, ainsi chaque année, de l'aurore jusqu'à minuit, le Détroit entre les deux côtes comme mortes s'étend tel un désert d'eau sous le plafond cendreux du ciel. Peureuses, les barques de pèche se tassent flanc à flanc dans les ports, et aucune, d'ailleurs, un pareil jour, n'en pourrait sortir, car, devant chacun des ports tant anglais que français, un pareil jour, se dresse un hurlant mur liquide à la crête tessonnée d'écumes coupantes.

Mais, depuis soixante-treize ans, au soir d'un pareil jour, dès qu'en un gouffre a chu, tel un lingot pesant, le soleil, il est de tradition qu'en chacun des ports des

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deux côtes, un homme laisse les siens sous la lampe, autour de la table, en sa cabane, et, ployant sous la charge d'un très gros sac d'encens, s'en aille, seul en la poix des ombres tassées sur le port, affronter le rageur Bousculeur de Flots.

Ils sont de la sorte quatre hommes sur la côte anglaise et cinq hommes sur la côte française, représentant les neuf ports qui s'avisagent sur le Détroit, Thuriféraires de l'annuelle Nuit du Mousse, ces neuf pêcheurs qui ploient sous le faix de l'encens conjuratoire vont, ceux-ci, vers un point désigné des falaises au creux desquelles s'assemblent les cabanes terrifiées, vont, ceux-là, jusqu'au bout du nez noir des caps. Sur chacun des cinq points élevés de la côte française, sur quatre seulement de la côte anglaise s'érige une gigantesque corbeille de pierre , que tiennent, crispés, les doigts monstrueux d'une main de fer

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fichée haut sur un bras de fer enfoncé profond dans la glaise ou dans le roc. Un énorme amas de braise et de houille mêlées emplit la corbeille sous le fond ajouré de laquelle pendillent des paquets d'étoupe imbibée de pétrole. Aux entours de minuit, les hommes, serrant dans leur poings les torches dont le flamboiement s'éplore aux âpres souffles du Bousculeur de Flots, enflamment les paquets d'étoupe , et, bientôt, dans la sinistre nuit, sur les deux côtes brûlent épaissement ces expiatoires flambeaux.

Cependant, remonté du fin fond de la Mer, où — voilà soixante-treize ans — disloqué sous l'horrible effort des furieux coups de hache du parricide il sombra , le bateau démoniaque aux agrès rompus se balance tragiquement dans les chocs de tonnerre des eaux féroces. En hideux flottements, sur les tumultes liquides, vogue

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l'immense rideau d'encre des nues. Par l'unique déchirure de ce manteau de tempête , le Ciel irrité se révèle fardé du vert ardent des pourritures. Fixé au mât gémissant, l'éclatant fanal du Meurtre semble pleurer des larmes de sang dont les brûlantes traînées rouges grésillent au plein des vagues.

Or, sous les forts panache d'encens que le Vent, bousculeur de flots, arrache des corbeilles incendiées des côtes, les neuf immobiles Veilleurs de cette nuit invinciblement sont hantés par les détails du drame qui — soixante-treize ans aujourd'hui passés — déshonora le Détroit. Oui , une nuit, voilà donc soixante-treize ans, un bateau anglais, n'ayant pour équipage que deux hommes, — le père âgé de cinquante ans, et le fils, âgé de douze ans, — prit à son bord un Français qui, depuis des heures, cramponné aune épave, luttait

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contre les éléments déchaînés. Ce Français portait une fort pleine ceinture d'or dont les trébuchements clairs autour de ses reins allumèrent la cupidité du pêcheur anglais. Déboucler la riche ceinture, rejeter dans la béante gueule de la Tempête le Français hors de ses sens, ce ne fut qu'un moment. Mais, plus immondement cupide encore que le père, le fils, affolé par la leçon de crime et de vol , frappa , par derrière, d'un coup de hache, l'assassin, des entrailles de qui, douze ans auparavant, il était sorti, et, s'emparant du sonnant trésor, il le ceignit, tout pantelant. Et maintenant, écoutez cela : quand le Mousse voulut lancer sa victime par-dessus le bord, il s'aperçut — et tout son sang, alors, d'horreur se figea — que le corps en adhérait aux planches dupont, ainsi qu'une statue couchée adhère à la dalle d'un tombeau. Transi par ce miracle, le paricide,

ayant pris la hache de nouveau, l'abattit, d'un han formidable, sur l'assassin assassiné. Et écoutez encore cela, maintenant : le cadavre était devenu plus dur que le bronze des canons, et la hache, après plus de mille coups assénés sur lui, volait en éclats, sans l'avoir entamé!...

Et, songeant à ces surhumaines choses, les neuf Veilleurs, sous les formidables panaches d'encens conjuratoirement envolés sur le Détroit magique , frissonnent en attendant la maie Heure qui marquera une fois de plus la fin de ce fantomal drame chaque année renouvelé.

Les neuf Veilleurs des côtes frissonnent dans l'attente de l'annuel Minuit de Treize Heures

Georges Docquois.

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