ÉPISODE DES ANCIENS TEMPS
« Ainsi voguait aux jours héroïques de la Grèce, le commandant de l'Argo, Jason, en quête de la toison d'or. »
« C'était vers le printemps de 1759. La flotte anglaise remontait lentement fe Saint-Laurent pour aller mettre le siége devant Québec. La tradition répète que, vis-à-vis de Saint- Thomas de la Pointé-à-la-Caille, le général Wolfe fit mettre à terre un détachement assez considérable, lui donrant ordre d'explorer le pays. Le détachement poussa des reconnaisances
(1) C'était un Dominique, selon les uns; un Couillard, selon d'autres ; enfin ne soyons pas trop sévères envers l'histoire si elle a négligé de nous conserver le nom de ce hardi nautonnier ; le Sphinx et les Pyramides, elle a bien oublié de constator si nous les devons à Mérops, à Sésostris ou à Cheops.
Un antiquaire de Montagny, nous écrit :
Montmagny, 31 décembre 1870.
‘6 J'ai fait avec plaisir les recherches que vous me demandez, dans les registres des paroisses de mon district, qui existaient, en 1759 : Beaumont, Saint-Charles, Saint-Michel, Saint-Valier, Saint-François, Saint-Pierre, Saint-Thomas, le Cap, L'Islet et Saint-Roeh, où je n'ai trouvé que l'entrée suivante ayant rapport avec la guerre :
# L'an mil sept esnt cinquantu-neuf, le vingt-deux septembre, dans l'église de ‘ Saint-Thomas, ont été inhumés les corps de Jean-Baptiste Couillard, seigneur 4 primitif de la paroisse, et de Joseph Couillard, ecclésiastique ; et ont été inhumés 4€ dans le cimetière de la paroisse, les corps de Réné d'Amour de Courberon et #4 Paul Côté, qui tous ont été tués par les Anglais, lo quatorze du même mois, ‘ Témoins : Joseph Jonca, Jacques Jonca, Charles Boulet et plusieurs autres.
(Signé), ‘€ Maison Basse, ptre. *
‘ J'ai envoyé au presbytère, au cas qu’il s’y trouvât quelqu’autre chose, et l’on m’a répondu qu'il n’y avait rien de plus. Partout on paraît avoir été dérangé par la vonue de messieurs les Anglais, et forcé de discontinuer la tenue des ré
jusque sur les bords de la Rivière du Sud, brûlant sur son passage plusieurs granges et quelques maisons. La population, averlie à temps du débarquement des Anglais, avait traversé la rivière et gagné les bois. Un seul être humain, parait-il, était resté du côté envahi : c'était un traînard, arrivé trop tard pour s'embarquer dans le dernier canot, Les Anglais approchaient, Il fallait prendre un parti. Notre retardataire ne fait ni une ni deux, il empoigne son fusil et se jette, après l'avoir mise à l’eau, dans une grande cuve laissée sur le rivage pour les fins de la lessive de famille..…....et vogue la galère,
«Par malheur, la galère voguait mal et le timonier avait beau s'aider de ses mains, la traversée s'opérait très-lentement.
«Par malheur, encore, les Anglais avaient vu lefugitif s'embarquer et les voilà qui se mettent à tirer sur la cuve au grand déplaisir de son passages qui fut plusieurs fois tenté de leur crier : « Ah! ça, prenez donc garde ; il y a du monde ici ! »
« La traversée fut longue, d'autant plus longue, que la cuve avail dû être mise en panne par son infortuné pilote qui ne se souciait guère de se découvrir pour jouer des mains en guise de rames,
« Enfin, après un quart-d'heure d’angoisses, le fugitif, qui avait sans doute mis le courant, généralement peu traitable, au fait du danger qu'il courait, atteignit, sans accident à son navire et à sa peau, l'autre bord de la Rivière du Sud ; son premier soin, en mettant pied à terre, fut d'envoyer aux Anglais
gistres pendant quelques mois, souvent quelques années, à l'exception toutefois de Saint-Roch où l'enregistrement des actes de l'état civil semble s’être fait sans Interruption : mais, pas plus Ià qu'’aillenrs, il n’est fait mention d'aucun épisode de guerre.
“M. Louis Fournier, à qui j'ai parlé de vous et de vos intéressants souvenirs de voyage, qu’il avait lus comme moi avec beaucoup d'intérêt, me dit tenir de son père, qui lui, le tenait du sien, contemporain du sieur Jean-Baptiste Couillard ci-haut nommé, que ce dernier, lorsqu’il a été tué, revenait de la ville chez lui, après la capitulation, en compagnie des trois autres, aussi nommés, et d’un certain Dominique, précisément ce marin dont vous parlez, qui montait la cuve tre ditionnelle,
‘ L'un des quatre venait justement de faire observer au seigneur Couillard, qu'il y avait témérité de leur part à continuer ainsi leur chemin de nuit! A quoi le sieur Couillard aurait répondu : “ qu'il avait eu soin de se munir d’une passe ‘ avant que de laisser la ville, et le premier de dire “ les Anglais ne verront pas ‘ dans votre poche et vous fusilleront quand méme.”’—Tu n’es qu’un poltron, répliqua le seigneur. Et un instant après, celui-ci, avec les deux autres, fut atteint d’une balle, à peu de distance de La rivière du Sud. ”
unc dizaine de balles qui ne leur firent, d'ailleurs, aucun mal.
QI y a deux autres versions de cette épisode. Selon la première, le passager de la cuve avait, pendant toute la traversée, rendu coup pour coup aux Anglais, ne se découvrant, cependant, pas plus qu'il ne fallait pour mettre, par-dessus bord, l'envahisseur en joue. Selon la seconde version, deux balles anglaises avaient, dès le début de la fusillade, perforé la cuve d’outre en outre, et le fugitif, malgré son désir de rendre aux Anglais, leurs pruneaux, dût, pour ne pas aller voir le fonds, faire, des deux index de ses deux mains, deux tampons pour étencher les deux voies d’eau ; ce qui le mettait dans l'impossibilité absolue et de faire le coup de feu et d'avironner avec ses mains. »
La législature a divisé en deux circonscriptions électorales l'ancien comté de l'Islet, pour en former, de la section ouest, le magnifique comté de Montmagny, représenté à notre Chambre Locale par Télesphore Fournier, écuyer, avocat de Québec, et à la Chambre des Communes, par l'honorable Commissaire des Terres de la Couronne de notre province, le D' JF. Q. Beaubien, neveu de feu Messire Jean Louis Beaubien, archi-prêtre.
? 9 Depuis l'existence de cet élément de progrès, le chemin de fer de M. Jackson et Cie., Saint-Thomas a progressé à pas de +) Le) géants : cour de justice, Juge, avocats résidents, prison, marché, couvent, collége, rien ne lui manque.
Eh bien, avec toute sa moderne splendeur, j'aurai le courage de vous dire que je préférerais la vieille paroisse, telle que je l'ai connue dans ma jeunesse. La grande église paroissiale de
J ë 8 Saint-Thomas, pendant de longues années, primait parmi toutes les églises de la côte du Sud : mais cela se passait avant la construction des superbes cathédrales de Rimouski, de Sainte-Marie, de Saint-Joseph, Beauce.
0 la curieuse paroisse que celle du passé !
Chers souvenirs de mon enfance Apparaissez | Il semble que dans l’espérance Vous me bercez, Quand en passant dessus mon âme, Si mollement,
Vous l’enivrez comme un dictame Si doucement,
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J'ai peine même à me la figurer semblable aux autres villages. Mon imagination, à travers le prisme des illusions envolées, me ramène bien des silhouettes, qui, par leur excentricité, me font maintenant l'effet de personnages de romans. Si je ne les avais bien vus en chair et en os, il y a de cela plus de trente ans, je me croirais dans ce monde idéal de Sir Walter Scott, parmi les hommes ou femmes-types, de l’Antiquaire, de Guy Mannering, du Monastère, de Kenilworth.
Rob Roy avait certainement un représentant dans les voleurs de chevaux, oude moutons, d’un certain canton ; ceux-ci seulement étaient plus aptes aux larcins qu'aux armes. Edie Ockiltree revivait dans un certain ex-serviteur de notre famille, espèce de mendiant, ambulant, octogénaire, respecté, qui trouvait parmi quelques âmes charitables les capitaux nécessaires, quelques chelins, printemps et automne, pour spéculer sur les bâtons-de-crème, la réglisse et les chevaux épicés ; heureusement que ses fournisseurs ne firent pas banqueroute. On le nommait Juston Métivier ; il descendait probablement du fameux batelier décrit par M. de Gaspé. Dors en paix, mon vieil ami, dans ton obscure tombe; toi qui, plus d’une fois, pendant le froid hiver, m'a porté, enfant, dans tes bras, du logis à l’école. Dors en paix !
Saint-Thomas, comme la capitale, avait son cher récollet, Le Frère Mare, franciscain en religion; horloger au demeurant. Son atelier était près du pont de Fréchette, plus tard, le pont de l’excentrique demoiselle Todd, jadis de Québec, une individualité toute particulière, La pauvre demoiselle tomba plus tard sous le couteau de Corriveau, détenu maintenant au penitentiaire de Kingston, qui ne pouvait se résoudre à attendre pour sa succession.
Le Frère Mare, dans sa vieillesse surtout, aimait la dévotion encore plus que la bonne chère.
On n’a jamais bien su s'il se donnait la discipline; on le supposait. Quant à ses jeùnes et à ses macérations, c’est une question sur laquelle je ne saurais jeter du jour: seulement je sais qu’à sa mort, un antiquaire de Saint-Thomas aflirme avoir trouvé parmi ses effets, un rude cilice. Le saint homme avait mieux à faire qu’à admettre à son intimité un espiègle écolier de dix ans.
Je me rappellerai jusqu'à ma dernière heure, l'énorme cadran dans sa vitrine, dont le balancier oscilla au moins un quart de siècle, sans perdre une seconde, au même endroit, c'était admis : avancer le contraire, eùt été, à nos yeux, le fait d'un mécréant. Un simple siége non bourré, un petit priedieu, placé en dedans du chœur, près de la balustrade, du côté du banc-d'œuvre, l’attendaientchaque dimanche. L'hiver, il protégeait ses pauvres et rares cheveux blancs, d'une diminutive calotle, pas plus grosse qu’une soucoupe. Teint frais, nez aquilin, de grands yeux noirs ou bruns et la retondité d'un chanoine aux temps de Rabelais, tel je connus le vieux recollet. Sous ce modeste froc de Franciseain, aurait-on trouvé, cinquante ans auparavant, un religieux fougueux, un cœur tendre, un amant répentant, puni comme Abélard? Rien ne le faisait deviner et, cependant, nous aimions à nous le représenter sous cetype. Le Frère Marc était respecté de tous, même des enfants de l'école, qui le laissaient passer, l'hiver, sans lui jeter des pelottes de neige. La principale école du village se tenait alors dans une grande maison où le couventa élé depuis bâti; mon premier magister se nommait M. Jacques Vallerand, vieillard qui joïgnail à une connaissance profonde des participes francais, un tour de bras, rare, «pour administrer des ferules ! »
Saint-Thomas comptait une autre célébrité locale, ayant pour nom de guerre, Thérèse Dionne. Thérèse portait des bottes d'homme, un casque d'homme, assez volumineux même ; jupe courte et long couteau de chasse dans une gaine pendue à son côlé droit.
A la fin d'avril, Thérèse devançait tous les autres habitués du bassin el passait la journée, à l’eau glacée, jusqu'au genoux, des fois jusqu'à la ceinture, pêchant au kavenet (1), des éperlans ou des carpes. Alerte, gouailleuse malgré ses soixante ans, gaie comme pinson, à son élat normal : seulement, gare au gamin qui lui faisait des niches! La sybille de Cumes n'était alors rien auprès d’elle ; ses yeux dardaient des éclairs; des jurons atroces sortaient de sa bouche quatre à quatre; le cou-
(1) Havenet, appareil de pêche, consistanten un petit rêt, quatre pieds quarrés, muni de cercles et d’un long manche, se nomme en France puise, Havenet est-il une corruption du mot anglais hand net ?
me un pit, fait rie= du er, miais, l'un let.
cindre, isait SOUS des s lui 2 se puis and, ipes 2s!»
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eau sortait de la gaine. Elle eut poursuivi son ennemi jusqu'aux pieds des autels. Aux yeux de mes confrères d'école, c'était bien plus qu'une sorcière ordinaire. Ses noires colères inspiraient l’effroi, si non le respect. Bref, ses allures étaient si masculines que l'on mettait en doute son sexe. Etait-elle homme ou femme, ou hermaphrodite ?
Un membre du Parlement que je rencontrai me donna à ce sujet une explication beaucoup trop savante du phénomène.
Cherchez encore dans l’Antiquaire, de sir Walter Scott, et vous y trouverez ce type sous le nom de Luckie Muklebaccit, seulement l'héroïne de Scott avait un fils, Steëne Mucklebaccit. A Saint-Thomas, reposent les restes de l'ingénieur Duberger, dont le plan de Québec, maintenant à Woolwich, Angleterre, fut approprié par le Colonel By, le fondateur de Bytown (Ottawa). J'ai consigné au Dominion Monthly Magazine pour 1870, un mémoire sur ce démêlé, soulevé par Lambert, Marmier et Tassé.
Un autre personnage en renom, surtout parmi les enfants plus jeunes du village, était Théotise : elle eût fait fortune dans les villes, comme ventriloque.
Je ne saurais dire si ie fameux chercheur de Trésors, Armand, si bien exquissé par M. P. A. DeGaspé, fils (1), était né à Saint- Thomas ; cette excellente copie de Herman Dousterswivel, y avait au moins séjourné.
Le spirituel vieux chasseur Saint-Pierre doit également faire acte de présence dans cette brillante pléïiade de célébrités, Vous décrire les saillies fines, mordantes du légendaire chasseur, dont le parcours s’étendait des îlots de Bellechasse aux grèves de Kamouraska, y compris la Batture aux loup-marins, iles et îlots du fleuve, se serait la matière d'un volume : Saint-Pierre était l'expression du chasseur parmi le peuple. Monsieur Jacques Oliva, le baron, comme mon aïeul, M. Mc- Pherson, se plaisait à le nommer, représentait la vénerie parmi les nobles.
Le haut et puissant baron lançait son canot aux premiers soleil d'avril, parmi les glaces du fleuve, et suivi d'un
(1) Le Chercheur de Trésors, par P. À. DeGaspé.
Sen ie
aide, de deux bruyantes appelants (outardes domestiques), ef de son terreueuve, Gaspé, il cinglait par la haute mer, jusqu'aux plages de la Batture aux loups-marins. Je me rappelle avoir été témoin, par un beau clair de lune, de la descente au rivage de son canot tiré par un cheval, de ses quartiers d'hiver ; équipage, chiens, plans, chantant, hurlant, criant, le tout se dirigeant vers le bassin. C'était un vacarme digne de saint Hubert, aux beaux jours de la vénerie ; les gens disaient : «Voilà la chasse-galerie du seigneur Oliva qui passe! » On rapporte une dangereuse aventure que lui causa une de ses grandes chasses sur les battures du Cap Saint-Ignace. Blotti dans les jones avec ses plans, qui sonnaient leur réclame, il faillit dans la brume être pris pour une petite volée d'outardes et reçut de loin quelques grains de gros plomb : il Jui failut décharger lui-même son fusil et perdre la marée, pour se sauver la vie.
Le manoir de M. Couillard échut, vers 1836, à William Randall Pation, écuyer, de la puissante et ancienne maison Chapman et C. Singulier spectacle que ce gros seigneur saxon, entouré de ses censilaires normands, heureux et respecté au sein d'eux ! Le seigneur Patton, avec sa stature imposante, sa gaiété inaltérable, sa loyauté robuste envers Sa Majesté Britannique, légèrement nuancée d’une teinte de francophobie, était bien réellement le type d'une race.
Quant à moi, je ne le connus que par ses courtoisies, ses bons procédés. En 1850, à mon début au barreau, il me nomma procureur du domaine seigneurial ; ma principale besogne était de manger de solides repas au manoir et de signer force brefs de poursuites pour faire rentrer les innombrables arrérages de cens et rentes scigneuriales. Le seigneur Patton était, en sus, un ornithologiste expérimenté. Il avait une jolie volière d'oiseaux canadiens dans son petit château, et les corridors retentissaient du gazouillement des crives, blackbird et goldfinch anglais.
Toi aussi, mon vieil ami, tu dors du long sommeil depuis le 13 août 1853. Ni ta taille colossale, ni ton courage à toute épreuve, ni tes bons mots n’ont pu t'assurer un jour d’existence au-delà du terme fatal que Dieu l'avait posé !
or creme
BAINT-THOMAS: 291
Esquissons l'érudit, le patriotique notaire Létourneau, prédés cesseur, comme membre à l’Assemblée Législative, d'Etienne- ? Paschal Taché, son voisin, son ami, à qui il légua sa belle Ê bibliothèque.
; Le temps fut, dans nos campagnes, où pour les hommes de L profession, c'était de bon tea, d’affecter des principes delibresil penseurs. Les doctrines échevellées de 1789, en faisant le ; « tour du monde, après avoir cogné à bien des portes, avaient in élu domicile jusque parmi nous. Le poison s'y était ipfiltré. Les grandes guerres de la révolution et de l'empire, le blo- Li cus continental, avaient barré le chemin à l’antidote, en ces il temps arriérés, sans télégraphe, sans câble atlantique, sans es vapeurs océaniques, sans chemins de fer. Voltaire, Rousseau, ut Cabanis, le Baron d'Holbac, avaient des adeptes dans plus se d'un manoir canadien. Plusieurs membres du clergé avaient aussi des tendances au jansénisme, maintenant on dirait au am gallicanisme. Le malin M. Oscar Dunn prétend que l’on a ON ° fait du gallicanisme en Canada, comme feu M. Jourdain faisait Dh, de la prose, «sans le savoir. » Quelques seigneurs même, sans au malice et par pur esprit de contradiction, affichaient une sa grande lalitude dansleurs allures ; ainsi, un entr’autres, le seiri gneur de Berthier en bas, membre aussi du comté, devenu bie, grand-maître des francs-maçons, avait poussé l’excentricité jusqu'à marcher, dans les rues de la capitale, enharnaché de 65 tous les emblèmes de la confrérie: Equerre, compas, truelle, me et autres insignes de l’ordre, exposés, au scandale des hommes ale à bons principes d'alors! Quelle horreur ! de Ces idées hétéroclites avaient droit de cité chez plusieurs Lis membres de l'ancienne législature. Maintenant, il fait bon de pei- noter les progrès de la vertu chez nos députés. La moindre Il velléité démocratique, en législation, «la propriété, c’est le tit | vol» par exemple, causerait une horripilation aux plus endia- 69 blés, tandis que les ascétiques donnent de gros pains-bénis et lisent Louis Veuillot | s le Mais revenons à notre patriotique et érudit notaire. Si, aux te jours orageux de sa jeunesse, il appartenait un peu à l'école (is=
voltairienne, sa mort édifiante, sa sépulture dans le caveau de l'église paroissiale, ses magnifiques obsèques, qui coûtèrent au k
delà de vingt-cinq louis, chiffre alors exorbitant dans une campagne, aux yeux de plusieurs, devinrent une preuve complète qu'il avait renoncé à temps à Satan et à ses pompes.
Par un travail constant, une grande exactitude, une science légale très-étendue, M. le notaire Létourneau avait su s'amasser une jolie fortune. Sa demeure, voisine de celle du Dr. E.-P. Taché, coquettement peinte en jaune-crême, était bien meublée ; mais la bibliothèque surtout, en était pour les habitués, le vrai charme: car les livres de littérature étaient assez rares en nos campagnes, avant 1837. Somme toute, le nolaire Létourneau, par ses connaissances, était un homme remarquable pour l’époque.
Je me rappelle ce spirituel vieillard, avec ses vifs yeux noirs, ombragés d’épais sourcils, lançant des éclairs à la foule, qui l'écoutait pérorer sur les griefs de la colonie. Il était maigre, recherché dans sa tenue et portait les cheveux courts, hérissés, et le toupet retroussé comme son illustre maître, Ls.-Jos. Papineau, dont il partageait les opinions. Le grand comté de }'Islet avait en M. Létourneau, un digne représentant.
Je clôrai cette galerie par une silhouette toute différente de celles qui précèdent.
Vers letemps où je passai mes premières vacances de collège à Saint-Thomas, un élève de philosophie, qui s'était décidé d’embrasser l’état ecclésiastique, y séjourna quelque temps. Haut de stature, de manières affables, d’un caractère enjoué, ce lévite en herbe réunissait, à un rare degré, les avantages physiques aux qualités solides du cœur. Avec sa blonde chevelure bouclée, il était beau comme le jour, et portait crànement cette soutane neuve, que tous pensaient lui voir quitter de jour en jour, pour rentrer dans le monde.
Une de ses promenades favorites, le soir, était le pont de Fréchette.
Deux jeunes filles du village, bien plus vertueuses que belles, traversant par hasard sur le dit pont, aperçurent pour la première fois ce beau jeune religieux ; l’une dit à l’autre, sans arrière-pensée, à demi-voix, mais ses paroles atteignirent l'oreille cléricale : «Quel beau garçon ! Quel dommage que
ça vase faire prêtre! » L’ecclésiastique enjoué, sans changer de figure, se retourne, et d’un ton narquois :—« Quand même,
dit-il, il ne se ferait pas prêtre, ce ne serait pas pour ton nez »
ane Les jeunes filles, un peu confuses, poussèrent un long éclat ile de rire, que répétèrent les échos de la Rivière du Sud. Mais terminons.
nee N’avais-je pas droit de vous dire, en commençant, que Saint- ’ » . .
ss Thomas n’était pas un village comme un autre. Dr V re [.
pien ‘ , , Y L'Islet.—La Patrie de l’auteur de la Grand-Tronciade.—Les noms de les famille en Canada—Comment Bernier devint la Feuille.--Le lieu où ient l’on dine—La canne de M. Brydges--Les Trois-Saumons—Origine du . le nom—Saint-Jean Port-Joly.
3 Chacun üe nous porte avec soi une désignanme tion qui le personnifie, qui le rattuche, par des anneaux non interrompus, à l’origine même de oirs l’humanité, et qui doit lui survivre. Cette dé- À signation, c’est le nom.
qui CHALLEZ-CLAPARÈDE.) igre, Laissons loin derrière nous Montmagny, ses légendes, ses léris- doux souvenirs ; franchissons sans crainte la solide structure -Jos. que le génie de M. Reïkie, avec les écus de la Province, géné- LA omté
reusement fournies par MM. Jackson, Peto, Brassey et Betts, a su élever sur le Bras Saint-Nicolas et la Rivière du Sud. Certes, c’est un moyen de gagner la rive opposée, bien moins scabreux que la cuve historique de 1759, ou même que la barque de ce fameux batelier, Métivier de nom, que l'auteur des Anciens Canadiens a immortahsé, Quelques milles plus loin
te de
bilége écidé
mps. et le train franchira, sans encombre, la savane du Cap Saintjoué, Ignace, où les avocats et le juge de tournée, au jeune temps
tages
de M. De Gaspé, avaient pour habitude de se rompre le cou. onde
sense none sosoee vos sense sense Cap Saint-Ignace,
è Fameux par ses melons et comme endroit de chasse. Crd- Du Cap à l’Anse-à-Gille, on est rendu bien vite, quit- Lecteurs, à contempler, ici je vous invite ; L’Anse-à-Gille à l’Islet sert d'introduction. { de Laissons parler l’auteur de la Grand-Tronciade, M. Arthur Casgrain, qui va nous décrire con amore, sa paroisse natale : ‘ DTEEITTE L'Islet est l’orgueil de nos Laurentiennes, elles, La perle, le joyau des plages canadiennes. pre- ss... L CCEELETEEECES ; CCEPCELCELEE CCE CEE CE CCE TE ETES à Je t'aime cent fois plus que la belle Italie ! sans Ah ! oui, j'aime le frais de tes bois verdoyants, irent La senteur de tes prés, tes ruisseaux murmurants, e que Ton village coquet que baigne le grand fleuve Et tes trois vieux clochers et ta chapelle neuve | per de Qu'on recherche plus bas des zéphyrs plus salins, Fi
ême, J'aime mieux tes côteaux et tes nombreux jardins !
L'opulent village de l'Islet, le chef-lieu du comté, ne fait que s’agrandir ; avant l’ère des chemins de fer, le voyageur visitait ces paroisses, en côtoyant la voie publique qui longe le bord du fleuve. Rien de plus séduisant quele paysage sur cette rive, par un beau soleil, lorsque la marée est haute. Le vieux chemin existe encore, loin du tracé de la voie ferrée qui court dans l’intérieur des terres. Varions notre salmigondis historique de quelques miettes d'archéologie, selon le précepte d'Horace.
Qui variare cupit rem prodigialiter unam.
Remonter à l'origine des noms de famille chez nous, serait plaisante chose. Je n’aurai pas la folle idée de tenter de ravir à M. l'abbé Tanguay, une seule immortelle de la couronne que lui conquièreront ses recherches sur l'origine des familles, D'ailleurs, au moment où j'écris, son Dictionnaire Généalogique n’a pas encore vu le jour, En déroulera-t-il des mystères de généalogie ! Il en restera encore pourtant et de curieux à éclaircir. Voyez ce que les défauts physiqnes, les vertus et les vices seuls en ont engendrés. Lebel, Lejuste, Legros, Lebon, Ledoux, Letendre, L'amoureux, Jolicœur, Legrand, Ledroit, Lesage, Leclere, Leborgne, Vadeborcæœur, Bontemps, Vieutemps, Boneau, Bellehumeur, Belleavance, Bellerive, Beaurivage, Bonnechose, Beauregard, Beausoleil, Sanspitié, Sanssoucis, Sansfaçon, Sanschagrin, Sansquartier, Labonté, Lavertu, Lajoie, Lajeunesse, Ladouceur, Laliberté, Ladébauche, Lavigueur, Laforce, Lachaine, Lapensée, Lachance, L'heureux, Lamusique.
Ce dernier nom deviendra encore plus pittoresque précédé de son introducteur obligé, Portugais, Portugais dit Lamusique.
Certains noms ont une complexion belliqueuse, exagérée : Taille-fer, Tranche-montagne ; l’on se croirait au moyen-âge.
Il y a plusieurs années, un jeune Italien venu de Rome se fixa à Québec. Son nom était Audiverti dit Romain ; ce nom parut long. On en supprime toute la première moitié, et l’exhabitant de Rome, se nomma Romain ; un descendant s'étant fixé à Toronto, l'oreille anglaise exigea qu’un e fut ajouté à son foreign name ; on en fit Romaine et il est resté.
Les couleurs, les fruits, les bois, ont également fourni leur contingent : Leblane, Lenoir, Lebrun, Legris, Leroux, Lafleur, Lespervenches, Larose, Laviolette, Jasmin, Laframboise, Lefraisier (Fraser) (4), Bois, Grosbois, Boisjoli, Boisvert, Boisbrillant, Dupin, Dutremble, Dufresne, Duchesne.
Les titres et dignités ont su se transformer en noms de famille : Leroy ou Roy, Due ou Ledue, Marquis, (omte ou Lecomte, Baron ou Lebaron, Chevalier ou Lechevalier, Sénéchal, Ecuyer ou L'écuyer, Page où Lepage. Les propriétaires de châteaux s'identifieront avec iceux ; on aura MM. Châteaufort, Chateauvert, Chateaubriand, Chateauneuf, Chateaurouge.
Les objets qui frappent la vue journellement fourniront un gros contingent : Larue, Lapierre, Lafontaine, Latremouille, Lachapelle, L'oiseau, Lerossignol, Létourneau, Lelièvre, Lamontagne, Lavallée, Larivière, Lagrange.
Passons aux provinces.
La Normandie, la Provence, la Gascogne, la Bretagne, la Lorraine, la Picardie, l’Anjou, le Poitou, le pays des Basques sont représentés par des noms de famille peu rares : Norman, Provençal, le Gascon, le Breton, Lorain ou Laurin, Picard, Angevin, Poitevin, Lebasque. On retrouve le natif de Tours, de Lille, de Blois, de Lvon, dans les Tourangeau ; les Lillois ; les de Blois ; les Lionnais. Je demandai, un jour, son nom au cabaretier où je logeais à Saint-Henry : «Pierro Bossu dit Lionnais, »me répliqua-t-il, en se rengorgeant, fier de ce duplicata comme un chien de qualité avec deux queues, pour me servir de l'expression ehie du colonel Gugy. Quelquefois pour couper au plus court, on géntralisera le nom: tel, Abraham Martin dit l'Ecossais ; Jean Saisrien dit l'Anglais. J'ai donné l'origine de ce dernier, aux Maple Leaves,
(D) L'on se rappelle sans doute que le nom de Fraser ou Fraisier, dont s’énorgueillit le Clan Fraser, est un sobriquet que l’empereur Charlemagne octroya à la ravissante aïeule des Frasers, au 58e degré en remontant. Le grand Charlemagne, en récompense d’un beau plat de fraises qu'elle lui présenta, lui donna un chasto baiser, et lui permit de changer de nom. Telle est l’origine du nom de ce clan trois fois fameux,
J'ai toujours été agréablement impressionné de l’insigne faveur dont la grande grand’mère de l'honorable John Fraser de Berry a joui au 9e siècle. Ce n’est
pas tout le monde au conseil, qui peut se vanter que sa grande grand’mère a été embrassée par un empereur français, même au %e siècle,
Nos législateurs tout récemment encore, en voie de baptiser les circonscriptions électorales, ont voulu tirer leur épingle du jeu, en mêlant à des noms français ou anglais de vieille roche, le vocabulaire miemac, nascapi, algonquin, montagnais ou chinook. Ceux d'entre eux, désireux de concilier tous les partis, pour ne pas froisser les députés des Bois- Francs, ont religeusement conservé à certains comtés, des noms, pleins de l’arôme des forêts vierges : Pontiac, Outaouais, Hochelaga, Kamouraska, Témiscouata, Cacouna, Rimouski (1) ; noms sonores sans être tous euphoniques ; l'un, je me garderai bien de dire lequel, signifie : « déjections de chiens, » ce qui n’est ni poétique, ni séduisant pour une oreille française.
On m'assure néanmoins que ces noms relentissants ont leur raison d'être que pour un orateur parlementaire qui veut clore avec éclat une période sonore, ronflante, qui commence par QM. l’Orateur, » un robuste nom sauvage de cinq ou six syllabes, avee force a et oua lancés au moment opportun, fait effet. L'euphonie me ferait épargner ces noms pleins de douceur, Tuscarora ; ou celui de la princesse indienne qui sauva le capitaine Smith, Pocahontas ; aussi bien que celui de Méchascébé (père des eaux) ou de Mineha! ha! (eaux souriantes). Car je suis un peu poète sans qu'on le sache.
Il n’y a pas même jusqu’au Bois-Brûlé qui n'ait été mis à contribution : nos amis, les anglais, s’en sont emparés, sous le vocable de Bob Ridley. Un de leurs poètes lui a consacré un gai refrain qui se termine comme suit:
Oh! Bob Ridley Oh!
Oh ! Bob Ridley Oh!
Les hôtes de la basse-cour aussi bien que ceux de Ja forêt ont été appelés à jouer leur rôle.
LeBœuf est représenté au Canada, moins défavorablement, espérons-le, que parmi les généraux de Napoléon IE.
(1) Rimouski signifie “terre de l’orignal.” En donnant à ce mot uno terminaison anglaise, les journaux en ont fait un verbe qui signifie le triomphe électoral d’un candidat qu’un caprice de ses ex-électeurs ou un vote malencontreux aurait éloigné de son comté; ainsi, quand l’hon. Rob. Baldwin laissait son collége électoral pour aller demander aux libres et indépendants électeurs de Rimouski, leurs suffrages, et réussit à l'obtenir, la presse anglaise disait de lui : Baldwin has been Rimouskified, Baldwin a été Rimowkifié: autre addition au dialecte parlementaire.
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Les Ecureuils, tel est le nom d’une jolie petite paroisse du comté de Portneuf, La loutre, la biche, cheval, poulin, chat, sont des noms de famille assez connus. Chat peut avoir été anglifié en Shaw : l'on a bien transformé le Cap-Chatte, en Cap- Chat.
On se rappelle l'historique épitaphe de l’avocat Shaw :
Here lies,
John Shaw, Attorney at Law, When he died, The Devil cried :
“ Give us your paw John Shaw Attorney at Law. ”
M. Cheval et M. Poulin entreprenaient naguère une course, pour ne pas dire une lutte électorale. Quelques-uns des libres et indépendants électeurs du comté, intrignés au début de savoir quel nom ils tireraient de l’urne, se demandaient en badinant. « Votez-vous pour le cheval, moi, je vote pour le poulin. »
L'anglification a aussi ses modications dans les noms. Monsieur Lamontagne, de Québec, se nommera Mountain, à BurlHington, ou à Bangor, Greenleaf, sera Verte-feuille, Greenwood, revenu au Canada, reprendra son vieux nom de Boisvert. John Rapsberry ou Roxbury, sera Jean-Bte. Laframboise tout court.
—Vous avez omis un nom de votre liste que j'aimerais à y voir inscrit, me disait naguère un ami: Levesque des Cinq Jambons. Qu'en avez-vous fait ?
—Je connais bien, repliquai-je, à mon vieil ami, Picard des Trois Maisons; j'attends sous peu une explication de l'origine du nom, de la part d'un antiquaire, passé maître sur cette matière. Mais Levesque des Cinq Jambons, je vous avoue, que ces cinq Jambons m'iutriguent fort. Je ne les connais pas.
—NVous n'êtes alors qu’un enfant, en fait d'archéologie canadienne.
—Expliquez-moi donc l'énigime des Cinq Jambons.
—Eh bien! Voici : Il y avait bien des Levesque en Canada : une famille avait pour chef ur Levesque, grand mangeur de lard. Or, il advint qu'une année, vers les fêtes de Noël, le
diable le tenta. satan, dis-je, le tenta à voler trois jambons. On n'est pas, comme vous savez, responsable de tout ce que ses ancèlres peuvent avoir fait,
—Admis, lui d's-je, mais ceci (out au plus ne rendrait comple que d’une partie des jambons, trois seulement,
—Gros dindon que vous êtes, répliqua-t-il, et les deux siens et les trois volés, est-ce que ça ne faisait pas cinq jambons,
I n’y a pas que les changements dans les noms de famille me dit un jour un jovial Curé, qui peuvent engendrer la chicane L'omission d'une virgule au Registre paroïssial, peut faire perdre une succession en laissant planer un doute d'illégitimité sur les enfants. Lisez: Avons baptisé ce jour, Angèle, née la veille du légitime mariage de Dieudonné Ladébauche avec Desange Lavertu.
--En effet, lui dis-je, vous avouerez au moins que ce mariage, sans une virgule où il devrait y en avoir une, s'il était légitime, aurait dù avoir été célébré longtemps avant,
—(à va sans dire : mettez lui maintenant la précieuse virgule, et les ehoses sont en règle: Avons baptisé, ce jour, Angèle, née la veille, du légitime mariage de Dieudonné Ladébauche avec Desange Lavertu. C'est parfait.
En d'autres temps, nos campagnards s’affubleront de grotesques sobriquets. Récemment, je demandais à un charretier de la Malbaie, si le cheval qui nous conduisait lui appartenait. « Non, dit-il, il appartient à mon onele Pirouelle, » Cet oncle Pirouctte intriguait fort une dame qui m'accompagnait et qui avait des goûts d'antiquaire. Elle me fit pièce, parce que je ne pus lui dire positivement si l'ancètre des Pirouette était natif de la Normandie, de la Bretagne ou du Pays de Caux. Oh! si elle eùt eu pour ciceronne certain abbé de mes amis!
Un village, à Sillery, concédé ces années dernières par l'hon. W. Shepperd, sous le nom de Shepperd-Ville, que les premiers concessionnaires, presque tous ecnadiens-français, avaient rebaptisé Bergerville, a subi de sigulières transformations quant à son nom.
Des irlandais, en assez grand nombre, s’y étant installés,
Le
pour narguer leurs voisins, les premiers concessionnaires, lui ont octroyé le nom de Beggarville, et ce, pour cause, A Saint-Augustin, un vieux pilote de Greenwich, Angleterre, Tom Everell de nom, est mort ces annéesdernières, patriarche d'une nombreuse famille ; mais le nom a changé, ses descendants portent celui de Tom. Il y a Henriette Tom, Michel Tom, Norbert Tom, un nombreux cercle d'autres Toms, gros et petits. Le fils aîné seul retient son glorieux nom patronymique, mais renversé ; ui, on l'appelle Everell Tom, au lieu de Tom Everell. Au Cap Saint-Ignace et à l'islet, vous vous trouvez au beau milieu des Bernier. Quant à la branche qui a nom La Feuille, écoutez-en l'explication par M. Eug, Renaud :
«Iest mort à l'Islet, il y a environ dix ans, un centenaire connu dans tous les cantons environnants sous le nom de Lafeuille. Ce nom est un sobriquet qui tire son origine d'un épisode intime de l'invasion anglaise, en 1759.
« Les Anglais étaient débarqués à l'islet, et les vicillards, les femmes et les enfants, les jeunes gens étant tous partis pour aller defendre Québec menacé, s'étaient réfugiés dans les bois, La femme d’un brave cultivateur, du nom de Bernier, lequel était dans le temps sous les drapeaux, accoucha, pendant ce séjour dans la forêt, d’un enfant mâle, que toutes les compagnes de la jeune mère baptisèrent du nom de la feuille, pour perpétuer le souvenir du fait que le nouveau-né n'avait eu pour berceau que des feuilles, Or, pour donner une idée de la vivacité des souvenirs chez notre population des campagnes, il suffit de constater que, depuis, toute cette branche de la nombreuse famille Bernier n’est plus connue que sous le nom de Lafeuille. Les anciens seuls se rappellent que la famille Lafeuille portait autrefois le nom de Bernier.
Le premier Lafeuille est mort plus que centenaire, et toute la population de l'Islet peut témoigner qu'à cent ans, le père Lafeuille se rendait encore à pied à l'église paroissiale, distante pourtant de plus d’une demi-lieue. Preuve de plus qu'on peut gagner quelque chose, même physiquement, à ne pas avoir été bercé sur les genoux d’une duchesse ou sur le duvet.
À l'exception de l'Express, les trains font de la station de l'Islet le lieu où l'on dine. L’Islet conservera-t-elle le privilége de faire diner les voyageurs, quand la ligne de l’Intercolonial
sera ouverte, c'est ce que nous apprendrons plus tard ? C’est là que voyageurs, altérés, affamés, Vont voir tous leurs besoins satisfaits ot calmés, Les dieux hospitaliers, dans ce vaste édifice, Offrent aux yeux ravis une table propice, Où des mets froids ou chauds savamment agencés, Seront pour votre argent noblement dispensés. Tandis que tout auprès, à deux pas en arrière, Les mêmes dieux amis vous verseront la bière.
Admirons, admirons la sublime influence,
De ce divin nectar, de cette eau de jouvence
Qui nous vient des celliers de ce fameux brasseur, Dont tout homme sensé reconnaît la valeur;
Le Maccallomme enfin, cette liqueur merveille ! Qui sur toute la terre ignore sa pareille ?
O vous, de la douleur, qui ployez sous le faix,
Quand le rhum et le gin, torrents dévastateurs,
Inondant les mortels de fléaux et d’horreurs,
Quand nous voyons sans cesse et par toute la terre,
Sévir avec fureur, tous les maux de la guerre,
Que tu paraïs aimable et tout rempli d’attraits
Breuvage merveilleux! tant sont grands tes bienfaits !
N'oublions pas de noter en passant un de ces hommes d'initiative si précieux à la plus précieuse des sciences, tout negligée qu'elle soit, dans nos campagnes, à l’agriculture : nous avons nommé M. Eugène Casgrain, grand éleveur de Cotswold, de Southdown, de New Leicester, de pores et de bêtes à cornes. Bien que les races canadiennes soient amplement représentées dans ses étables, Compton (1) lui a fourni deux Hereford, aux formes si belles qu’ils vous donnent l'idée des «deux grands bœufs blancs marqués de roux» chantés par Pierre Dupont.
Forts comme un pressoir d'huile Doux comme des moutons.
(1) On lisait au Morning Chronicle du 19 avril 1871 :
“Mr. Cochrane, of Compton, has just shipped, by 8. s. for England, young bullcalf sold at 800 guineas, being the first from the thousand guinea heifers which he imported last year; also, a heifer at 750 guineas. He has also sold, to be shipped later in the season, a calf at 1000 guineas and one at 1500 guinens, being the same prices he paid for their dams last year, The three last are sold to Lord Dunmore, who was in this country recently with his regiment. These are believed to be the first shipments of improved stocks from Canada to Britain.”
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al
Je ne serais pas surpris, dans la semaine de Pâques prochaine, de les voir exhibés avec orgueil, pimpants de fleurs et de rubans, sur nos marchés, par M. Tozer ou son rival, M. Delany. Alors, leur propriétaire n’aura pas lieu de dire avec le poète français :
Tous les ans, on vient de la ville, Les marchander dans nos cantons, Pour les mener aux Tuileries,
Au mardi gras devant le roi, Et puis les vendre aux boucheries.
Honneur au comté de l'Islet, qui, selon l’agronome Schmoult, «possède un modèle qui se recommande à l’imitation de tous les amis du progrès. »
Avant de vous arracher à l'Islet, heu où l'on dine, et au charme de son maccollomme, permettez que je vous raconte une anecdnte de chemin de fer.
Supprimer d’un Jtinéraire de Voyage, par le Grand-Trone, les épisodes de la route, nous ferait l'effet de crépes sans sirop, d'un consommé sans sauce, de gâteaux sucrés sans sucre. Passezmoi ces comparaisons culinaires ; la seule raison, voyez-vous, qui m'en fait user, c’est pour vous rendre plus claire l'origine d’un affront, qu'un compagnon de voyage et votre humble serviteur subirent à une station du Grand-Tronc où l'on dine ; je ne vous dirai où. La maîtresse de céans, que nous nommerons la dame aux rafraichissements, était connue dans toute la côte, pour son humeur acariâtre et le laisser-aller de ses manières ; aux rares intervalles où l’auguste figure du grand maître Brydges, comme un soleil d'avril, venait illuminer la station de.….elle ajoutait à sa mise, d'ordinaireun peu négligée, un ruban cerise et un gros chignon, mais sa toilette quotidienne pour le commun des mortels, était:
Fichu croisé, simple chemise De toile rousse à grain serré,
Jupon rayé, voilà sa mise, Et bonnet rond à peine ouvré,
Elle avait évidemment passé sos l’âge riant des amours.
C'était plutôt «la mère Jeanne» que la «fraîche Jeanneton. » Je ne sais si elle avait des nourrissons, si elle aimait
Son cochon, son taureau, son âne.
Toujours, qu'elle en eut ou non, évidemment elle n'aimait pas à se déranger pour veiller au confort des «infortunés » qui voyagent par le Grand-Trone. Or, la mère Jeanne, profitant de la confusion de l'arrêt, eut l'inhumanité de nous faire avaler une soupe froide et nous fit payer vingt centins pour deux verres de maccollomme sûr,
L'insulle était sanglante, le coup pendable. Il nous fallait une vengeance exemplaire à mon compagnon el à moi. Je jurai de m'en venger ; il jura de s'en venger ; nous juràmes de nous en venger ; nous nous en vengeàmes.
Je pensai d’abord à porter plainte, par l'entremise du conducteur, à M. C. J. Brydges, qui règne en maître au Grand Tronc, comme Bismark à Versailles (4). «Gardez-vous-en bien, dit-il, la plainte ne lai arrivera jamais. Il faut nous-même d'un seul coup éreinter cette ennemie implacable du confort des voyageurs. »
Mon compagnon me proposa de combiner, avec le nom redouté de Brydges, une noire embüche. Je vais l'éreinter, dit-il, avec la canne de M. Brydges. « Scélérat, lui répliquaije, frapper une femme: mais, c’est pire que les Prussiens! Jamais, jamais! » Il s’expliqua : l’éreintement fut voté,
« Brydges est passé par ici dernièrement, dit-il, eh bien ! envoyons chaque semaine, jusqu’à la fin de l’année, demander à cette vieille chouette, la canne au pommeau d’or du gérant, qu'il aurait oubliée à cetle station, avec menace, si la canne ne se {rouve pas. »
La fortune nous servit à ravir. A cinq lieues plus haut, nous renconträmes le train du jour qui descendait,
Parmi les nombreux passagers à cette saison, il nous fut facile de trouver une connaissance. Mon compagnon, organisant sa vendetta, froidement (j'ai toujours cru depuis qu'il devait avoir du sang Corse dans les veines) luidit: « Vous dinez à la station de......?» —QOui.»
Eh bien, quand vous aurez dîné, faites-moi donc le plaisir de mener à l'écart la mère Jeanne, et demandez-lui ce qu’elle a fait de la canne de M. Brydges, sa belle canne au pommeau d'or, qu'il a eu en présent de sir George...et qu'il prise plus
(1) Ceci fut écrit au fort de l'invasion Prussienne en Franco.
ait qui
ler
que ses yeux? Si elle vous la donne, faites-là laisser à l'hôtel Victoria, par le conducteur.» A celte question, elle plaida ignorance entière, mais elle proinit de faire des perquisitions.
Trois jours plus tard, mon compagnon de voyage, sur le retour, dinait à la dite station.
Il s’'empressa d’abord de remplir son pervers dessein.
Même réponse de la mère Jeanne. Elle ajouta qu'une personne s'était déjà adressée à elle, au sujet de la dite canne.
Mon compagnon chargea séparément deux amis qui devaient remonter, de demander des nouvelles de la précieuse eanne. Au premier, dame Jeanne répondit, d'un ton sec, qu’elle ne savait rien au sujet de la canne de M. Brydges. Au second : «allez-vous bientôt, dit-elle, cesser de m'interboliser, à propos de cette satanée bigre de canne que je n’ai jamais vue! Sacà-papier, ajouta-elle, (en se servant d’un atroce juron qu'elle avait emprunté de la ménagère du curé), sac-à-papier, le premier qui me parlera à l'avenir de cette eanne, goûtera du manche de mon balai, » et elle s’élança dans la barre et rudoya tellement le pot à l'eau, qu'elle en fractura l’anse, écrasant du talon la queue d'un des chats du Grand-Trone, lequel dormait près du poële, et cela, par mauvaise humeur, comme on l'a cru depuis.
La partie devenait rude ; mais il fallait amener la coupable à resipiscence. Elle n'avait pas encore crié peccavi.
Comme il y avait des risques à lui demander de rechef des nouvelles de la précieuse canne, il fallait allécher un commissionnaire par l'espoir du gain. Mon compagnon s’en chargea.
À un luron de ses connaissances, il dit en badinant : «Tu connais la mère Jeanne ! Eh bien, elle a perdu une bellecanne appartenant à M. Brydges, et elle refuse de Pavouer, Cette mégère menace de donner des coups de bâton au premier qui lui en soufflera mot. Je te parierai une bouteille de champagne, que tu n’auras pas le courage de lui demander la canne de M. Brydges.
«J'accepte, dit-il, à demain, à midi ei quart. »
Le lendemain, à midi et quart, il avait gagné son pari et aussi une raclée de coups de manche à balai. Mais l’effervescence était à son comble.
Le conducteur voulait faire arréter la mère Jeanne, pour voies de faits sur un passager coupable tout au plus, disait-il, d’avoir montré une sollicitude toute naturelle pour recouvrer une canne de valeur appartenant à leur respecté chef. Epuisée de rage, la mère Jeanne jurait ses grands dieux qu’elle allait de suite quitter le service du Grand-Tronc. Je me présentai en ce moment fatidique et lui dit: «Eh bien, la mère, vous vous souviendrez, n'est-ce pas, de la canne de M. Brydges ? »
—Quoi ! C’est donc vous, qui êtes au fond de ce guet-à-pens. « Créhomme moqueur de la ville ! »
Je plaidai en partie coupable, et lui demandai si elle se rappelait de m'avoir servi une soupe froide et du maccolomme sûr. Puis je me faufilai, à respectable distance du balai, entre la porte et le conducteur qui, d’un ton sec, répéta «all a board. » Il était temps.
Après de courts arrêts à de petites stations pour le fret, le train atteint la rivière des Trois-Saumous, L'origine de ce nom, le lauréat de l’Islet, M. Arthur Casgrain, l'explique en ce sens, que trois des dits individus
Désirant éviter d’être mangés tout crus,
Par des monstres marins lancés à leur poursuite, S’en vinrent jusqu'ici dans l’ardeur de leur fuite, Montèrent la rivière et sautèrent le Sault.
Mais si le joli cours ne contient plus de saumon En revanche l’on voit la truite saumonnée,
Au lac dont la rivière est plus haut couronnée. Ici pendant l’été, grand nombre d’amateurs
Du plaisir de la pêche, agrément des réveurs, Viennent se délasser des travaux de ce monde,
A l’ombre des sapins dormant au bord de l’ombre. Salut à toi, beau lac! solitaire joyau !
Salut à la forêt dont le riche manteau,
T'enveloppe et te cache ainsi qu’une fiancée | Qu'on dérobe à la foule autour d’elle empressée,
Nous entrons dans Saint-Jean, surnommé Port-Joli Vu l’aspect de ce lieu par maint charme enbelli, C’est 1à qu’est le manoir d’une notle lignée
Qui du temps jusqu'ici seul brave la cognée ;
Son chef est 1à debout, comme un grand souvenir Des Anciens Canadiens qu’il a fait revenir 1...
Et ses nombreux enfants promettent que sa race Dans les âges futurs saura garder sa trace |
je ne saurais passer Saint-Jean-Port-Joli, sans aller saluer
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