ALBERT MILLAUD
Comme tout vrai patriote est tenu, chaque été, entre la Saint- Jean-Baptiste et la Saint-Michel, de faire un pélerinage hygiénique à Kamouraska, à Cacouna, à la Malbaie ou à Rimouski, j'opterais, je crois, pour Kamouraska, si j'étais M. Lemay, poète, jeune et rêveur. Chaque matin, j'irais aux ombreux bocages du Petit Cap, voir poindre l'aurore sur les eaux. Là, le regard tourné vers la Pointe-aux-Iroquois ou vers le Cap-au-Diable, j'aimerais, il me semble, toujours, au cas où je serais poète, jeune et rèveur, à remonter les cordes de ma lyre, attristée du bruit des cités, eu la modulant au rhythme divin des grands maîtres. Sous l'influence des brises salines du golfe, humant à pleine poitrine le varech de la plage, seul je répèterais aux flots, comme exercice poétique, l'harmonieuse invocation à la Jeune Tarentine, déposée mollement, sinon au Cap-au-Diable, que s’est approprié l'héroïne du Dr. DeGuise, madame de Saint-Aubin, du moins au «Cap du Zéphir. »
Pleurez, doux alcyons ! 6 vous, oiseaux sacrés! Oiseaux chers à Téthys ; doux alcyons, pleurez!
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!
Un vaiseau la portait aux bords de Camarine:
Là, l’hymen, les chansons, les flûtes, lentemont Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée,
Sous le cèdre enfermé sa robe d’hyménée,
Et l’or dont au festin ses bras seront parés,
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles L'enveloppe : étonnée et loin des matelots, Elle tombe, elle crie, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Téthys, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher, Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par son ordre bientôt les belles Néréides S’élèvent au-dessus des demeures humides, Le poussent au rivage, et dans ce monument
| L'ont au cap du Zéphyr deposé mollement ;
l Et de loin, à grands cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, Répétèrent, hélas ! autour de son cercueil :
‘ Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée,
Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée,
L'or autour de ton bras n’a point serré de nœuds, Et le bandeau d’hymen n’orna point tes cheveux. ?’
Que sais-je si, enchanté des accents pindariques d'André Chénier, et amateur avant tout, du beau antique, je pourrais me refuser le plaisir de chanter avec lui, ses riantes Néère de l'Ionie, allant aux bains, blanches et légères comme Diane.
Accours, jeune Chromis, je t'aime, et je suis belle, Blanche comme Diane et légère comme elle!
Comme elle grande et fière ; et les bergers, le soir, Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir,
Doutent si je ne suis qu’une simple mortelle
Et, me suivant des yeux, disent : ‘“ Comme celle est belle} Néère, ne va point te confier aux flots,
De peur d’être déesse, et que les matelots
N'’'invoquent, au milieu de la tourmente amère,
La blanche Galathée et la blanche Néère.”’
Et pourtant, il n’y a pas que l'Tonie qui ait eu ses blanches et belles baigneuses ; le Kamouraska de notre jeunesse en avait des essaims, au rapport de plus d’un troubadour de la ville. Fidèle au plan qui me guidera dans le cours de ce travail, je laisserai à un de nos littérateurs, la douce tâche de décrire Kamouraska, ses souvenirs historiques. |
«Cette terre, au surplus, » dit M. Derome, «est peuplée de souvenirs. Ils s'offrent, ici même, par les moindres objets que le hasard amène sous nos yeux. Tenez, par exemple, à l'autre bord de cette crique marécageuse est une mâsure de forme ronde. C’est le débris à peine reconnaissable d’un moulin à vent, Combien d'années avant la cession de ce pays à l'Angleterre des mains françaises l’avaient-elles érigé à? Nul ne saurait ledire. Il y a, sans doute, un siècle qu'il pe bat plus de l’aîle, comme à l’époque où ses quatre bras s’agilaient fantastiquement aux brises quotidiennes que lui envoyait le fleuve, Mais à quoi bon vous parler d’une ruine, si vieille qu’elle soit? Ce n’est après tout qu'un épisode à mettre au jour à propos de ces décombres, histoire qui remonterait aux temps les plus reculés de l'existence du droit de banalité dans la seigneurie. Elle aura peut-être un jour ses lecteurs, Il faudra voir alors quelles situations étranges, dramatiques, peuvent naître d’un fait aussi simple que celui de la possession d’un moulin. Nous verrons. En attendant, je puis dire qu'un procès fameux, altesté par une pièce probante dont je
suis devenu le possesseur, ne serait pas l’un des moindres incidents du récit que je mentionne.
«Ce n'est pas tout. N'y aurait-il pas, de plus, à raconter celte mémorable escarmouche qui se produisit sur la route Saint-Germain, entre des soldats de l’armée du général Wolfe et des garde-côtes apostés là, pour les y surprendre ? Puis, les représailles qu’exercèrent les premiers, par les dévastations et le pillage jusque dans l’enceinte du moulin, suivis d'une revanche prise de nuit sur les Anglais en un certain lieu rapproché de l’'Anse de Kamouraska, ne seraient-elles pas un fait à recueillir, comme bien d'autres qu'une tradition fidèle a préservés de l'oubli?
«Au reste, de Sainte-Anne de la Pocalière à la Rivière-du- Loup, rayon embrassant au moins quarante milles, que d’aventures singulières, inopinées, tragiques ; que de scènes émouvantes, nées de l'invasion de 1799, il serait possible encore aujourd'hui de relater et de localiser même avec certitude dans les endroits qui en ont été le théâtre !
«Le bourg de Kamouraska, bientôt, sans doute, il ne portera qu'à regret le nom de village, est assis sur une plage avancée, formant saillie dans le fleuve. On y aspire le frais de lamer(1)
() Voici un délicieux pastel, où nous croyons reconnaître le pinceau délié du poëte de Kamonraska, M. A. B. Routhier.
“ Qui ne connaît Kamouraska ? Qui ignore que c’est un charmant village accidenté, pimpant et pittoresque, baignant ses pieds dans le cristal des eaux du fleuve, comme une naïade, et y mirant coquettement ses deux longues rangées de maisons blanches? Or, non-seulement ce village est charmant, mais il est célèbre et menace de le devenir davantage. Un de nos écrivains, M. Derome, l’a tout récemment illustré de quelques vignettes dans le Foyer Canadien. En voici d’autres moins antiques et d’un tout autre genre,
‘ Kamouraska est un village dans le goût moderne. Il a ses hôtels et ses restaurants, ses boutiquiers et ses boutiques, ses notaires, ses médecins, ses avocats. IL a ses boxeurs et ses boxes, ses buveurs et ses buvettes, ses Faust et ses Marguerite, ses Roméo et ses Juliette, ses Pâris, ses Ménélas, ses Hélène, et il a failli avoir sa guerre de Troie. Il y manque un journal ; mais il y a des commères qui le remplacent avantageusement.
‘ Au nord-est du village s'élève, sur le fond azuré de la mer et du firmament qui s’y confondent, un cap de rochers superposés, dont les flancs sont continuellement battus par les flots de la mer, comme le cap des Tempêtes. Un sombre bouquet d’épinettes en couronne le sommet, comme une immense chevelure, et lui donne un aspect druidique. C’est 1à que le ramier roucoule, que lo rougegorge siffle, que le rossignol gazouille, que le hibou gémit. C’est là que les ré-
À la vérité, les souffles du large peuvent contraindre à l'emploi du manteau dans la saison des canicules ; mais cet accident y est assez rare, sans comoter que l'on ne s'en porte pas plus mal. Une cau gazeuse, jugée excellente, que l'on se procure à l'ouest de Pincourt, est un autre élément de la salubrité de l'endroit.
«C'est dans la partie élevée du village qu'est situé Pincourt, Plateau de quelque élerdue, belle promenade dominant sur les eaux une grande perspective, Le point de vue y est borné et encadré par les montagnes de la rive nord, derrière ces îles aux formes pittoresques, alignées presque parallèment an rivage.
«Ces agréments, cette température, ce site enchanteur de Kamouraska lui feraient appliquer avec justesse l'éloge que
veurs vont rêver, que les malheureux vont pleurer, que les amoureux vont aimer ; et si chaque arbre avait une voix, que de romans il raconterait |
‘ Mon opinion en deux mots : Cacouna serait la plus belle place du monde, si Kamouraska n'existait pas.
“ Vu du fleuve, le village de Kamouraska ressemble à une volière de goëlands ou de cygnes qui serait allée s'abattre sur une pointe, et quand la réfraction produit ce beau phénomène, qu’on appelle le mirage, on croirait que la troupe de cygnes se jette à la mer et prend ses ébats. En se rapprochant de la grève, le phénomène disparaît ; mais la réalité demeure et je crois qu’elle est aussi belle que le mirage. Il n’en est pas de même de la vie humaine, où le mirage fait toujours place aux plus douloureuses réalités. Une double rangée .de maisons blanches court gracieusement sur la côte, mais si près du fleuve que de toutes les fenêtres l’on peut contempler ses grandes vagues, et entendre ses grandes voix. De tous les côtés, excepté vers le sud, l'horizon s'étend à perte de vue et n'est borné que par le vaste rideau bleu des Laurentides. Au nord-est, la vue se repose agréablement sur un groupe d'îles verdoyantes, semblables à une poignée d’émeraudes que l’ango des mers aurait laissé tomber en passant, On dirait qu’elles ont été placées là tout exprès pour défendre le village de Kamouraska contre les assaults de la mer et du vent de nord-est, si terrible en ces endroits. Celle qui est nommée la Grosse-Ile, et qui est en effet la plus considérable du groupe, est à l'avant-garde, et protége ses sœurs rangées à sa suite contre les efforts les plus violents des tempêtes. Sentinelle avancée, elle porte sur sa tête un panache de lumière qui éclaire ses compagnes, et dans les nuits les plus noires ce grand œil flamboie sans cesse et guide les nautonniers perdus dans les orages. Hélas ! comme la mer, plus que la mer, la vie humaine est parsemée d'écueils : sur ces écueils flamboie aussi un phare immense, la Foi, capable d'illuminer toutes les profondeurs ; mais l’écueil sourit à l'humanité, et pour ne pas voir le grand flambeau, elle passe sa vie à se bander les yeux |
“ Les autres îles ont chacune un nom qui les caractérise, et viennent au secours de leur sœur aînée dans l’ordre suivant : la Martinique, qui a pris le nom d’un spirituel viveur, naguère célèbre dans nos endroits; la Providence, probablement nommée ainsi parce qu’elle n’est qu’un rocher aride et que le naufragé qui y serait jeté, n’y trouverait d’autre assistance que la Providence elle-même ; l'Ile
certains poëles décernait jadis à une autre localité lointaine : clara situ, speciosa solo, jucunda fluventis. »
La Rivière-du-Loup.—Lord Dufferin.—Fraser-Ville.—Le Clan des Fraser, —$on organisation par l'hon. John Fraser De Berry.—Ce qui advint d'un plat de fraises présentées à propos.
0 Rivière-du-Loup, tu peux t'énorgueillir!....., De ton sein, le Grand-Tronc comme un géant s'élance D'un bond, il a franchi l’effrayante distance
À travers les grands bois jusqu’au vieil Océan!
La Rivière-du-Loup, c’est Naples plus petite, Moins son volcan, enfin c’est un superbe sîte ! Quand notre Saint-Laurent veut baigner ses côteaux, Couvrant sa vaste grève avec ses grandes eaux,
Il fait beau contempler ses maisons étagées,
Ses nombreux oasis, ses villas ombragées,
Et son môle tout neuf, le grand môle là-bas,
Comme un sceptre sur l'onde étendant ses longs bras,
Les touristes, poètes et prosateurs, ont tant de fois célébré le charme de Cacouna, de la Rivière-du-Loup, de Kamouraska, à la belle saison, que je serai fort sobre de détails sur ses localités. La paroisse de la Rivière-du-Loup (1) proprement dite,
brûlée et l'Ile aux corneilles, dont on devra intervertir le nom, puisque la première est devenue la patrie des corneilles, et que la dernière a récemment été la proie d’un incendie.
‘ Les îles sont le rendez-vous favori des étrangers qui fréquentent Kamouraska : on y va faire la pêche, ou s’y baigner, où s'y amuser autrement. Le pique-nique y est l’amusement le plus en vogue, et la joie la plus franche y fait toujours explosion,
‘“ Kamouraska était jadis la seule place de bains fréquentée par les touristes, Aujourd’hui Cacouna l’éclipse grâce au Aumbug américain dont il use, et aux annonces pompeuses dont il abuse. Le tort de Kamouraskan c’est de méconnaître le pouvoir de l’annonce ; malgré cela, il est beaucoup plus fréquenté depuis quelques années, et tous ceux qui voudront s'affranchir des exigences des villes, jouir en paix des agréments d’une belle campagne, préfèreront toujours Kamouraska à Cacouna. ”
(1) La Rivière-du-Loup et Fraser-ville comprennent plusieurs importantes seigneuries et fiefs, concédés en différents temps : ainsi la Seigneurie de Verbois fut concédée par la Compagnie des Indes Occidentales, au sieur François Dionis, bourgeois de la ville de Paris, 15 novembre 1673, La seigneurie de la Rividredu-Loup fut concédée par la même compagnie au sieur Aubert de la Chesnoye, 23 décembre 1673. La seigneurie Le Parc fut également concédéele 23 décembre 1673, au sieur Daulier du Pare, et, plus tard, le 5 avril 1689, le marquis de Denonville concéda une partie de la seigneurie, maintenant dite de Villeray, au sieur de Villeray, pour le sieur d’Artigny, fils, et au sieur de la Chesnoye. Ces fiefs appartiennent à MM. William et Ed. Fraser.
r, nt