‹ L'album du touriste [microforme]Chapitre 23 sur 140 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Bigot et son groupe.—Madame Pean.—M. Pean.—Deschenaux.—Cadet.— Varin.— La Friponne. — Penissault. — Madame Cadet.—Corpron.— Estèle.—Mosaïque de débauchés et de femmes galantes.—Le parti des honnêtes gens. — Montcalm. — Bougainville.—Taché.— Bourlamarque.— La Corne.—De Beaujeu.—De Léry et autres.

Rogrettez-vous ces jours où lâchoment vendus Par le faible Bourbon qui régnait sur la Franco, Les héros Canadiens, trahis, mais non vaincus, Contre un joug ennemi se trouvaient sans défense, D'une grande épopée, 6 triste et dernier chant!

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Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau, Essaya de franchir les portes de Versailles,

Les lâchos courtisans, à cet hôte nouveau

Qui parlait de nos gens, de gloire, de batailles, D'’enfants abandonnés, des nobles sentiments

Que notre cœur bénit et que le ciel protége, Demandaient, en r'ant de ces tristes accents,

Ce qu’importaient au roi quelques arpents de neige,

O. CRÉMAZIR,

L'histoire, a-t-on dit, se répète ; rien de plus vrai. La mise en scène varie ; les hommes changent, mais les passions, mobiles de leurs actions, restent inaltérables, à ce point, que leurs caractères deviennent susceptibles d'analyse et de démonstration presqu'aussi certaine que les calculs du géomètre.

Chez l'individu, l’infirmité physique devance, présage la mort du corps, de même l’infirmité morale dénote la chute de l’âme : l’un et l’autre terme symbolisent décadence, ruine, anéantissement.

Il en est des nations comme des individus. Nous trouvons cet enseignement admirablement développé dans les événements qui précédèrent immédiatement la cession de la colonie,

pendant cette douloureuse période de honte pour la France et le Canada, le règne de Louis XV : et les récentes ignominies de notre ancienne mère-patrie,—Sédan et le règne de la Commune,—nous manifestent cet enseignement d’une manière poignante.

Placez-vous au milieu du dix-huitième siècle, et que trouvez-vous dans la vieille Europe ? Corruption, rapacité, mollesse chez les grands ; asservissement, dégradation chez les peuples ; une vile tourbe taillable, corvéable à merci et sans merci ; des maitres et des esclaves, au lieu de souverains et de sujets.

Ne complez pas de trouver le sens moral vivace, la noblesse dans les sentiments, le mérite en honneur dans la colonie, quand les gouvernants sont voués à toutes les infamies dans la métropole : l'onde du ruisseau peut-elle rester pure quand le fleuve qui l’alimente charrie les immondices des grandes cités? Le Canada d'alors recevait de la France ses lois, ses inspirations, ses modes, ses fonctionnaires ; ces derniers y venaient avec leurs vices. Examinons le personnel de l’administralion en Canada avant la cession ; levons le voile sur la profonde misère du peuple, et nous comprendrons bientôt pourquoi la colonie accepta sans regret le nouveau régime, le joug de l'Angleterre, dès qu'il devint un fait accompli.

L'année 1755 avait élé une année de disette : iln'y eut point de bled : pour ne pas mourir de faim, il fallut demander à la France des provisions de bouche. Les munitionnaires et les commis du roi surent bientôt trouver, dans la misère publique, le moyen de faire d'immenses fortunes ; on se gorgeait de richesses au Canada, puis on réalisait ses biens et on allait à Bordeaux, à Paris, à Rochefort, jouir du fruit du pillage. Le mot de Bigot, à son ami de Vergor: «Taillez, rognez, etc.,» avail sa raison d'être.

Le récit de l'historien Charlevoix ne va pas au-delà de 1722, comme l’on sait ; ilne reste comparativement que peu de documents écrits par des contemporains sur l’époque de 1722 à 1799. Heureusement, nous avons une relation remarquable des événements de 1749 à 1760, grâce à la Société Littéraire et Historique de Québec. Cette société, depuis près d'un

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demi siècle, remplit noblement une des principales conditions de sa charte en publiant d'importants documents touchant l'histoire du Canada. Grâce donc à cette antique association, qui s’est successivement enrichie des travaux des Vallières, des Andrew Stuart, des Faribault, des Garneau, des Ferland, des abbé Holmes, nous avons, depuis quelques années, à notre disposition un volume plein d'intérêt, intitulé : Mémoires sur les affaires du Canada depuis 1749 à 1760. C'est, j'ose croire, le regretté Geo. Faribault, qui pritla plus grande part à la publication de cet écrit. Ces Mémoires, qui ne portent pas de nom d'auteur, ont été attribués à De Vauclain ; nous les considérons comme précieux, parce que, concordant avec les éerits de cette époque, ils semblent l'œuvre d’un contemporain éclairé, capable de juger de la situation, et consciencieux dans ses jugements, Armé de ce document, le lecteur pourra citer au tribunal d’une impartiale postérité les plus fameux coquins de l'époque, leur imprimer au front une juste flétrissure et apprécier convenablement les menées ténébreuses de ceux qui avaient antérét à ce que la France perdit ce beau pays ; car, avec l'abbé Ferland et d'autres, nous sommes enclins à voir dans la manière dont on défendit le Canada, plus que de la tiédeur, plus que de l'indifférence, rien moins que de la trahison de la part de la coterie Bigot.

Il était de l'intérêt de cette faction de céler ses infamies sous la ruine commune: les scélérats consommés brûlent l'habitation qu'ils ont dévastée après en avoir outragé les habitants : l'incendie cache toute trace du crime.

Voyons donc ce qu'était le peuple du Canada en 1755 ; étudions le trop fameux Bigot et examinons la physionomie de son entourage.

François Bigot, treizième et dernier intendant de la Nouvelle-France, était d'une famille de Guienne, illustre dans la robe, et il avait été intendant de la Louisianne. «Il était de petite faille, mais bien fait, d’un port agréable, d'une grande bravor :, actif, aimant le faste, les plaisirs et surtout le jeu Il vint en Canada vers 1748. » Si tout son crime eût

() uteur des Anciens Canadiens en fait, d’après la tradition dans sa famille, un tout autre portrait et qui laisse à croire que Bigot était loin d’être un Aponis.

consisté à faire le commerce, il eût à peine été blâmé ; c'était dans les idées du jour : sesappointements n'étaient nullement proportionnés à l’importance de sa charge, ni aux dépenses dans lesquelles sa position l’engageait. Ses fraudes sur le trésor, sa rapacité, les extorsions que ses affiliés pratiquaient sur le peuple canadien, voilà ce qui a rendu sa mémoire à jamais exécrable. Il existait à Québec une association composée du secrétaire de l’intendant, Deschenaux ; du munitionnaire général des vivres, Cadet, et du capitaine et aidemajor des troupes, Hugues Pean : le trésorier Imbert les secondait ; Pean était le chef, et Bigot le grand chef. Entre Bigotet Pean, il y avait commerce d’amitié et autres.

« Le mérite de Pean, disent les Mémoires que nous citons, consistait dans les charmes de sa femme, qui trouva lieu de plaire à M. Bigot ; elle était jeune, sémillante, pleine d'esprit, obligeante, d’un caractère assez donx ; sa conversation était enjouée et amusante ; enfin, eile fixa l’intendant, qui, durant tout son séjour en Canada, ne fut attaché qu’à elle, et il lui fit tant de bien qu’on envia sa fortune. Il allait régulièrement chez elle passer toutes les soirées : elle s’élait composée une pelite cour de personnes de son caractère qui, par leurs égards, méritèrent sa protection et frent des fortunes immenses ; en sorte que ceux qui, dans la suite, désirèrent avoir de l'avancement ou obtenir des emplois, ne purent les avoir que par son canal : domestiques, laquais et gens de rien furent faits garde-magasins dans les postes ; leur ignorance et leur bassesse ne furent point un obstacle ; en un mot, les emplois furent donnés à qui elle voulut, sans distinction, et sa recommandation valut autant que le plus grand mérite ; aussi, bientôt les finances se ressentirent de l’avidité de tous ces gens, et le peuple gémit sous leur pouvoir arbiiraire. »

Tel est le portrait que l’auteur des Mémoires, nous trace de la bellemadame Hugues Pean, sous les: traits de laquelle nous croyons reconnaître cette intéressante élève des Ursulines de Québec, Angélique Des Meloises, qui était au pensionnat vers 1735.

« Brassard Deschenaux, fils d'in pauvre cordonnier, était né à Québec : un notaire, qui avait été en pension chez son

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père, lui avait appris à lire ; comme il était d’un esprit vif et pénétrant, il profita beaucoup, et entra fori jeune au secrétariat de M. Hocquart, alors intendant ; M. Bigot, qui l’y trouva, l'a toujours conservé, el le fit faire, non sans peine, écrivain de la marine ; laborieux mais rampant, il sut plaire à Bigot, qui lui accorda bientôt sa confiance et ne vit etn’agit que par lui: mais cet homme était vain, ambitieux, insupportable par sa hauteur, et surtout avait une envie si demesurée d’amasser de grands biens, qu’il avait coutume de dire «qu'il en prendrait jusque sur les autels. » On ne doit points’étonner qu'avec de pareils sentiments, il ait souvent abusé de la confiance de son maître et lui ait fait faire bien des fautes.

«Uadet était fils d’un boucher ; il fut occupé dans sa jeunesse à garder les animaux d’un habitant de Charlesbourg; ensuite, il fit lui-même le métier de boucher, où il eut assez de bonheur. Quand il eut amassé quelque bien, ille mit dans le commerce; son esprit intrigant le fit connaître à M. Hocquart, qui le chargea de quelques levées et lui accorda la fourniture des viandes pour les troupes. Deschenaux sentit que cet homme pouvait lui être nécessaire ; il le ménagea, se lia même avec lui et le recommanda à l'intendant dans toutes les accasions ; en sorte qu'il fut souvent chargé de faire des levées pour la subsistance des troupes ; en effet, on ne vit guère d'homme plus industrieux, plus actif et plus entendu dans les marchés: le triumvirat en eut besoin et chercha à 1 élever, ce qu'il fit en lui faisant donner le titre de munitionnaire général.....il était cependant généreux, bienfaisant et prodigue même jusqu’à l'excès.

«La «belleamazone aventurière, » madame Cadet, que le sieur Joseph Ruffio s'était choisie pour compagne, était sans doute la digne moitié de l'heureux munitionnaire. (Voir Relation du Siége de Québec, par-J. C. Panet.)

« Pean avait trop bien débuté pour ne pas s’apercevoir qu'avec un intendant tel que M. Bigot, on pouvait tout oser ; il avait gagné, sans s’en apercevoir, cinquante mille écus : l’intendant, qui avait besoin d’une levée considérable de bled, l’en chargea pour le favoriser ; il lui fit compter de l'argent du trésor avec lequel il paya comptant: ensuite cet

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intendant rendit une ordonnance qui fixait le prix du bled beaucoup plus haut que Pean ne l’avait acheté: celui-ci le livra au Roi sur le prix de l'ordonnance, de sorte qu’il réalisa en peu de temps un profit considérable : ensuite, il fit construire des goëleltes, qui, étant continuellement employées, lui rapportaient de grands bénéfices, parce que les voyages les plus lucratifs leur étaient réservés.

«Cet avantage n'élait pas suffisant : il s'établit une société dans laquelle Cadet, d’un côté, parut seul, et de l'autre, un particulier nommé Clavery, qui, peu après, fut fait garde-magasin à Québec. Cadet allait sur les côtes, achetait du bled qu'il faisait convertir en farine. Il avait loué un moulin en bas de Québec, et c’est à que l’on chargeait ordinairement les goëlettes pour les îsles.

« Pean avait aussi fait bâtir, sur une de ses seigneuries, de grands hangars (1) ; les vaisseaux, en s’en retournant, y prenaient leurs cargaisons ; de cette façon on dérobaitla connaissance de ces enlèvements aux habitants de Québec, et on éludait l'ordonnance de l’intendant: le contrôleur Bréard entrait de part dans toules ces manœuvres, et, de très-pauvre qu'il était lorsqu'il vint en Canada, il s'en retourna extrêmement riche.

QA l'égard du commerce, on joua un autre rôle; on fit bâtir, près de l’Intendance (2), une grande et vaste maison, avec des magasins; et pour sauver les apparences, on y vendit en détail. Clavery, dont j'ai parlé plus haut, eut la garde de ce magasin : il était commis du sieur Estèbe, garde-magasin du Roi à Québec ; mais le but réel de cette entreprise était d'y attirer tout le commerce, et surtout de fournir tous les magasins du Roi En effet, l'intendant envoyait chaque année à la Cou l’état de ce qui était nécessaire pour l’année suivante; il pouvait diminuer à son gré la quantité à demander, laquelle les circonstances d’ailleurs rendaient toujours insuffisante, Gé magasin se trouvait justement fourni de tout ce qui manquait à celui du Roi ; on n'avait pas recours, comme auparavant, aux négociants,

(1). A. Beaumont, où le fief de Livaudière appartenait à M Pean, chevalier dela Livaudière.

(2) Au parc du Palais, faubourg Saint-Roch de Québec,

dont les affaires furent par là considérablement diminuées. On trouva encore le moyen de fournir plusieurs fois la même mürchandise au Roi, et toujours de la lui faire payer plus cher ; c'était de ces coups concertés entre ceux qui avaient le gouvernement en main et à qui rien n'échappait. Le peuple, cependant, s'aperçut bientôt du bût de ce nouvel

établissement, et nomma, par dérison, cette maison «la Fripponne. »

«Enfin, en 1755, les blés ayant manqué, ceux des années précédentes ayant été enlevés, ou étant dans les magasins du triumvirat, le peuple de Québec fut réduit à la mendicité. Dans cette fâcheuse circonstance, au lieu d'avoir recours au bled caché, on fit croire à l’Intendant que cette denrée n’élait pas aussi rare qu'on le disait, mais que les habitants refusaient de le vendre, afin d’oblenir un plus haut prix; qu'en conséquence, il devait donner des ordres pour en faire la recherche dans les campagnes, et taxer chaque habitant, tant pour subvenir à la subsistance de la population (1) de la ville qu’à celle des troupes (2)'; il fit donc dresser un état des vivres qu’il fallait pour empêcher le peuple

(1) Mémoires sur les Affaires du Canada, 1749-1760— Page 66.

(2) Les années suivantes furent également désastreuses,.

L'hiver de 1757 à 1758 fut extrêmement long et rude, et détruisit encore la récolte de 1758; la disette se changea en famine. On lit dans une lettre de M. Doreil, du 26 février: ‘* Le peuple périt de misère. Les acadiens réfugiés ne mangent depuis quatre mois que du cheval ou de la merluche (morue sèche) sans pain. Il en est mort plus de trois cents......Le peuple canadien a un quart de livre de pain par jour... La livre de cheval vaut 6 sols: on oblige ceux qui sont en état d'en manger de prendre de cette viande par moitié. Le soldat a demi livre de pain par jour: pour la semaine, on lui donne 3 livres de bœuf, 3 livres de cheval, 2 livres de pois et 3 livres de morue.’? Depuis le ler avril, la famine augmentant, on ne donna plus au peuple que deux onces de pain. Tout était d’une horrible cherté. ‘ Au mois de mai, il n’y avait presque plus de pain ni de viande; la livre de bœuf valut alors 25 sols; autant la livre de farine; et cependant, dit M. Doreil, ils prennent leur mal en patience.”

Pendant ce temps, chez l’intendant Bigot, on passait le carnaval, jusqu’au mercredi des cendres, à jouer ‘un jeu à faire trembler les plus déterminés joueurs. M. Bigot y perdait plus de 200,000 livres au quinze, au passe-dix, au trente et quarante.”’—(Dussieux).

Nos pères, pendant et avant le terrible siége de 1759, mangeaient fort tristement leur repas de cheval et de morue sèche, sens pain—tandis que les habitants des rives de la Seine, plus d’un siècle plus tard en 1870-71, pouvaient mêler à leurs

de mourir de faim, et remit à Cadet le soin de faire cette levée. Celui-ci parcourut les campagnes avec ses commis, et il s’empara d'une plus grande quantité de bled qu'il ne fallait. Les habitants, à qui on arrachait ainsi la vie et la semence, voulurent se plaindre, quelques-uns vinrent effectivement à l’Intendance ; mais l’impitoyable Deschenaux, toujours alerte, écartait tout ce qui pouvait nuire à ses desseins; avant de parvenir à l’intendant, il les faisait interroger; ces braves gens avouaient le sujet de £. ur visite ; alors on les envoyait à

consommés de cheval, de rats et de souris, des bribes do poësie. Ecoutons Théodore de Banville parler au nom des rats parisiens :

Dans un coin reculé du pare, Les rats, assis sur leur derrière, Regardent monsieur de Bismark, Sous les ombrages de Ferrières.

Les yeux enflammés de courroux, Et lui tirant leurs langues roses, LA Les petits rats blancs, noirs et roux, Lui murmurent en chœur ces choses:

‘ Cuirassier blanc, qui te poussait ‘ À vouloir cette guerre étrange ?

“ Ah! meurtrisseur de rois, c’est

‘ À cause de toi qu’on nous mange ?

‘ Mais ce crime tu lo paieras, # ‘ Et puisque c’est toi qui nous tues, i € Nous irons, nous, les petits rats,

‘ En Prusse, do nos dents pointues,

“ Manger les charpentes des tours,

‘€ Et les portes des citadelles,

‘ Plus affamés que les vautours

‘ Qui font dans l’air un grand bruit d'ailes

€ Tu nous entendras dans le n &*

‘€ De ton grenier, où l’ombre es roire, ‘ Tout l'hiver manger ton blé mûr,

‘‘ Avant de grignoter l'armoire.

‘ Puis nous rongerons l’écriteau

‘ Qui sacre un nouveau Charlemagne, ‘ Et même le rouge manteau

‘ De ton empereur d'Allemagne, etc,

Quant aux secours ot vivres à attendre de la mère-patrie, même sous forme de charité, il n’y fallait pas penser. L’évêque de Québec, dans sa touchante

Deschenaux, qui commençait par les maltraiter, et les menacer de les faire jeter en prison, s'ils persistaient à vouloir parler à l’'intendant ; puis il allait prévenir celui-ci, à qui on les avait dépeints comme des rebelles; Bigot les faisait approcher, et loin d'écouter leurs raisons, les rudoyait et les maltraitait tellement qu'ils se trouvaient encore heureux de n'être point emprisonnés; en sorte que bientôt personne n’osa plus se plaindre.

«Cependant le pain n'en devenait pas moins rare. L’intendant avait commis des personnes qui faisaient distribuer le pain chez des boulangers, à qui le gouvernement fournissait de la farine, Le peuple, aux jours indiqués, se portait en foule à la porte des boulangeries où il était inserit ; là on s’arrachait le pain de vive force ; on voyait souvent des mères se plaindre de ne pas en avoir du tout, ou pas assez pour en donner à tous leurs enfants: les malheureuses couraient chez l'intendant pour implorer son secours et son autorité; mais tout était inutile ; 11 était assiégé d'un nombre d’adulateurs, qui ne pouvaient comprendre, au sortir des repas abondants et délicats qu’ils venaient de prendre chez lui, comment on pouvait mourir de faim.

« Si le peuple de Québecétait vexé, celui de Montréal ne l'était pas moins. Il est vrai que le comestible n’y était pas tout à fait aussi rare, mais en revanche le commerce y était beaucoup plus tombé qu’à Québec. Varin, commissaire de la Marine, et Martel, garde-magasin du Roi, s'étaient emparés de tout.» Disons un mot de ces deux personnages. «François-Victor Varin était Français de naissance; les uns le font le fils d’un cordonnier ; d'autres, d’un maître d’école...….il était vain, menteur, arrogant, capricieux et entêté ; il était d’une très-petite stature et

lettre (voir l’Appendice) adressée le 9 novembre 1759 au ministre de la marine, ne put obtenir rien ‘pour ses pauvres canadiens sans abris et sans ressources.” Cent ans après, comme le fait bien observer le savant professeur français Dussieux, ‘ cette généreuse population canadienne a donné 125,000 fr. aux veuves et aux orphelins de nos soldats morts à l’Alma ;”’ (Voir le Moniteur du 2 mars 1855.) Quand l’on compare le chiffre $953,23, contribution de notre ancienne mère-patrie aux pauvres incendiés de Saint-Roch du 14 octobre 1866, avec le chiffre $195,302.62, dons de l’Angleterre (Voir le rapport du Chronicle de Québec, 11 nov. 1869,) il appert que le tribut que notre jeune pays offrait aux veuves et aux orphelins français de l’Alma en 1855, a éveillé un bien faible écho en France en 1866.

n'avait rien d’imposant dans la physionomie ; au reste, il était perdu de mœurs... Martel était fils d’un marchand autrefois établi à Port-Royal, qui vint à Québec, lorsque les Anglais s’emparèrent de cette place ; comme il était pauvre, il sollicita des emplois ; un de ses frères, Jésuite, lui procura, ainsi qu'à trois autres de ses frères, des protecteurs qui le firent avancer au-delà de leurs espérances.....Ces deux personnages mirent en combustion tout le commerce de Montréal : ils s'emparèrent de tous les équipements des canots..…..Pour achever de ruiner le commerce, on établit, comme à Québec, une maison qu’on nomma la Friponne, et dont on donna la direction à un nommé Penissault, qui a fait tant parler de lui sous le munitionnaire Cadet.

« Cadet avait chez lui un nommé Corpron, homme de néant, que les coquineries avaient fait chasser de chez différents négociants, dont il était commis, mais il avait de l'esprit et entendait parfaitement le commerce. Cadet l'avait depuis deux ou trois ans à son service ; il l’avait intéressé dans son commerce, en sorte qu'il était devenu son homme de confiance ; il fut aussi le premier de tout, et commença à prendre connaissance des affaires ; il examinait les comptes-rendus ; il avaitle détail du gouvernement de Québec ; on ne sait quels arrangements il fit avec le munitionnaire, mais personne n'ignore qu'il gagna de grandes sommes, et, qu’en très-peu de temps, il devint puissamment riche. Les gouvernements de Montréal et des pays d'en haut furent confiés aux nommés Pénissault et Maurin. Pénissault était d’un caractère vif et entreprenant ; il était excellent pour le dehors, comme à faire des marchés, à faire travailler, et avoir l'œil en même temps sur différentes choses ; mais il était de mauvaise foi et double dans toutes ses démarches : on prétend qu'il avait été obligé de sortir de France pour des affaires de commerce. Il avait épousé une fort jolie femme, fille d’un marchaud de Montréal, qui devint la maitresse de Péan, à qui M. le chevalier de Lévis l’enleva et l’a emmenée en France.»

Le Chevalier, sans doute en sa qualité de seigneur suzerain, réclamait, comme un baron des anciens jours, le droit de prélibation, sur les meilleurs crûs de la colonie. La vie galante

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de la belle, spirituelle, mais frêle Madame Pénissault, « l'aliéna » de son digne époux, sans cependant «rompre avec lui. »

Quelle charmante bonhommie !

Au lieu de se faire sauter la cervelle, le vertueux fonctionnaire, disent les Hémotres, se dédommagea sur les femmes de ceux qui étaient sous ses ordres.

Je clôrai maintenant avec le portrait d'un bossu, le sieur Maurin, cette mosaïque de voleurs, de débauchés et de femmes du demi-monde, que la France envoyait, ou maintenait en crédit, au Canada. Cet état de choses, sans la conquête, eût sans doute duré tant que la Pompadour, qui régnait en France sous le nom de Louis XV (1), ne s’en serait pas scandalisée ; elle n’était pas, comme l'on sait, d’une sévérité draconienne à l’article de la décence publique.

«Maurin était l'homme le plus difforme de la colonie ; il était bossu et n'avait rien que de sinistre dans la physionomie etle maintien ; mais il avait beaucoup d'esprit et quelque peu orné.....il poussa le luxe jusqu'où il pouvait aller au Canada ; et à l'égard du désir d’amasser du bien, Cadet ne pouvait choisir deux personnes qui se concilieraient mieux et qui emploieraient plus de moyens de vexations et de détours qu'eux ; aussi on ne vit voler et en donner l'exemple plus impunément et jouir avec plus de faste et d’arrogance qu'ils le firent.» (Mémoires, elc., page 87.)

Bigot et ses complices furent, à leur arrivée en France, écroués à la Bastille, pendant l'instruction de leur procès, qui dura quinze mois. Le gouvernement français, pour échapper à la réprobation générale que la perte de la colonie suscitait, et pour donner le change à l'opinion publique, proclamait, jusque sur les toits, sa détermination de punir exemplairement tous ceux, associés de près ou de Join, au gouvernement du Canada. On enveloppa cinquante-cinq personnes dans l'arrêt de proscription. Pour comble de bassesse, le gouvernement

(1) Le dernier représentant de la race latine au Canada se rappellera, non sans amertume, de l’exclamation que la perte de la colonie,| en 1759, ‘“ ces quinze mille arpents de neige” de Voltaire, arrachait à celle qui avait les

grâces d’Aspasie, sans en avoir la grandeur d'âme : ‘“ Enfin, le roi dormira tranquille 1”?

de la Pompadour (elle qui, pendant les dix-neuf années que dura sa faveur, a reçu 36,924,140 livres) pour ruiner effectivement le commerce et l'avenir de ses misérables colons, refusait de payer les traites de son intendant sur le trésor, — son intendant qu'il avait autorisé à tirer ad hibitum. Les traites de Bigot se montaient à £500,000 sterling, et le papier-monnaie à £4,000,000 sterling. On ne paya d’abord que 4 pour cent sur ce montant, «mais la Grande-Bretagne, dit l’historien Bibaud, obtint plus tard de la France, pour les Canadiens devenus ses sujets, un dédommagement de trois millions de livres en contrats, et de six mille en argent, de sorte qu'ils reçurent cinquante-cinq pour cent de leurs lettres-de-change et trente-quatre pour cent de leurs ordonnances. »

Une commission, présidée de M. de Sartine, lieutenantgénéral de police, et composée de vingt-sept juges, au Châtelet, fut chargée de juger souverainement et en dernier ressort le procès ordonné par le Roi (1).

On nous pardonnera la longueur de ces extraits en considération de la lumière qu'ils jettent sur cette ligue d’escrocs, qui se partageait le pouvoir dans la Nouvelle-France, La galanterie allait, comme on l'a vue, de pair avec le pillage. Les succès de Pean auprès de Bigot étaient dus aux charmes de son

(1) Le 10 déc. 1763, intervint le jugement suivant contre les principaux prévaricateurs :

‘ BiGorT, banni à perpétuité du royaume, ses biens confisqués, 1,000 livres d'amende, condamné à 1,500,000 de restitution ;

‘ VARIN, banni à perpétuité du royaume, ses biens confisqués, 1,000 livres d'amende, condamné à 800,000 livres de restitution ;

‘“ BREARD, banni pour neuf ans de Paris, 500 livres d’amende, 300,000 de

restitution ; “ CapeT, banni pour neuf ans de Paris, 500 livres d'amende, 6 millions de

restitution ;

5 PENISSAULT, banni pour neuf ans de Paris, 500 livres d’amende, 600,000 livres de restitution ; ‘

6 MauRis, banni pour neuf ans de Paris, 500 livres d’amende, 600,000 livres de restitution ;

‘ CorPRoN, condamné à être admonesté en la Chambre, 6 livres d’aumône, 600,000 livres de restitution ;

s ESsTEBE, condamné à être admonesté en la Chambre, 6 livres d’aumône, 30,000 de restitution ;

6 MARTEL DE SAINT-ANTOINE, condamné à être admonesté en la Chambre, 6 livres d’aumône, 100,000 livres de restitution ;

5 DENOYAN, condamné à être admonesté en la Chambre, 6 livres d’aumône ; ?’

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épouse ; ceux de Penissault, auprès de Pean et du général de Lévis, étaient de même aloi. L’accommodant Monsieur Penissault s'indemnisait de ses petits mécomptes domestiques sur les femmes de ses subordonnés. « Madame Penissault tenait une grande table, où les commis du munitionnaire, tous gens de néant, étaient admis : on blâäma souvent M. le chevalier de Lévi d'y manger presque tous les jours comme il faisait, et de se confondre avec eux ; son mari ne la voyait pas la plupart du temps»...

Il serait facile d'assombrir encore celte peinture, tout en restant dans le domaine du vrai. On aurait tort, cependant, de se faire illusion et de croire que la société entière était corrompue. Deux partis bien accentués se disputaient l'empire : la coterie Bigot, la corruption même, formée de «gens de rien, » comme on l’a vu, et le parti des honnêtes gens, dans lequel on comptait Montcalm, Bougainville, Taché, Bourlamarque, La Corne, DeBeaujeu, DeLéry, et une foule d’autres ; presque toutes les anciennes familles du Canada appartenaient à ce dernier parti.

Sillery, près de Québec, 1867.

avec emprisonnement pour les dix condamnés, dans la Bastille, jusqu’au paiement des restitutions ci-dessus prononcées.

Dussieux ajoute, sur l’autorité de Soulavie, que la belle madame Penissault aurait sçu gagner les bonnes grâces du duc de Choiseul, lequel lui aurait accordé des lettres de justification pour son mari et permis de conserver les gains frauduleux qu’il avait été condamné à rendre.

Si la perte du Canada coûta cher à la France en gloire, en argent, en prestige, son acquisition coûta encore plus cher à l'Angleterre. En outre des 80 millions sterling dépensés par l’armée et la flotte, tel que l'a dit Lord Chesterfield, cette acquisition lui valait, seize ans plus tard, la perte de ses plus riches Provinces, qui s’érigèrent en république parce que l’Angleterre voulait les taxer sans leur consentement au moyen de la représentation ; et comme l’a très-bien fait remarquer l'historien Montgomery Martin, l’impot que l’on voulait imposer aux Provinces, en 1775, était précisément pour combler le déficit causé par les millions dépensés pour la conquête du Canada. Singulière coïncidence |

Un diner à bord de la frégate Aurora, le 31 décembre 1866.—Le brave major Evans (2).—Le combat du Sault-au-Matelot, raconté par le colonel Caldwell et par Sanguinet.—Caldwell.—Nairn.—McLean.—- Dambourgès.—Charland.—Voyer.—Dumas.

—I1 y a longtemps, s’écria le colossal major Evans, de l'Aurora, que les citoyens de votre ville hospitalière n’ont eu

(1) Lo Dr. F. A. H. Larue, dans ses Chansons Historiques, mentionne ainsi, d’après la Gazette de Québec de 1778, ce fameux anniversaire : ‘ Nous sommes au ‘68 févrior 1778, époque des fêtes ot des visites du jour de l’an, Dans un cercle ‘aussi restroint, les visites sont probabloment terminées, mais les fêtes ne le sont “ pas encore. Transportez-vous on imagination à cette longue maison, connue au- “ jourd’hui sous le nom de Maison Rouge, près la barrière Saint-Valier, ot qui “ portait alors le nom cuphémique de Taverne de Menut. C’est 1à que vous allez “ voir “le bal le plus splendide et le plus élégant souper ; ” oar on y célèbre le “ troisième anniversaire de la victoire ‘remportée sur les rebelles dans leur attaque “ do cette ville,’ en 1775. Vous y rencontrerez Son Excellence Messire Guy “ Carleton, ainsi que tous les messieurs qui ont servi sous lui pendant lo siége. # Messire Guy Carleton est accompagné de milady Maria, oto., etc. Enfin vous ’ ‘ compterez plus do deux cent trente personnes, tant dames que messiours.

“ On danse jusqu’à minuitet demi, et à cette houre les dames sont conduites ‘ dans la chambre du souper ‘“ où lo sieur Menut montre de nouvelles preuves de ‘“ ses talonts supérieurs dans l’art de traiter, qu’il prétend, à juste titre, avoir sur “ 80s pareils.” Alexandro Monut avait été, comme l’on sait le cuisinier en chef du général Murray : c'était on gastronomie une bien haute autorité, que le sieur Menut. C’est encore À cotte époque qu'il faut rapporter la chanson suivante,

autrefois si populaire : Î Les premiers coups que jo tirai Yankeo Doodle, tiens-toi bien, Sur ces pauvres rebelles, J’entonds la musique, Cinq cents de leurs amis Ce sont les Américains Ont pordu la cervelle. Qui prennent le Fort Pique. (3) La

Le Red House ayant cessé d’être le rondez-vous de la fine fleur parmi le bon ton, le banquet annuel se donnait comme à l’ordinaire ; seulement, au lieu de so rencontrer à l'hôtellerie de Menut, ce fut au Merchant’s Coffee House. Au premier- ë Québec du Quebec Herald, pour le 4 janvier 1790, on lit: ‘ Thuraday last being the î 31st December, the VETERANS held their annual dinner at the Merchant’s Coffee House, ; all of whom that health would permit were present, to the number of about 30. Songs, i tousts, ete., of course. Information likewise adds, the worthy veterans have cstablished themselves as a society ; the officers appointed, welearn, are four stewards and a secretary ; and that they conclude in future to meet twice a year.”

Tlne faut pas confondre les VÉTÉRANS de Caldwell et de Voyer aveo les vingtquatre Chevaliers de la Table ronde, do Cramahe, mentionnés au Journal de Sanguinet.

(2) Le Major Evans s'était distingué pendant la guerre de Chine, dans une circonstance critique. Exposé, ainsi que ses soldats, à un fou d’enfer, il fit prouve d’un sang froid remarquable au moment opportun, et prévint de la sorte une panique sur le point de se déclaror.

(3) Nom donné jadis à une partie du faubourg Saint-Jean. k

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l'occasion d'accepter une invitation à dîner à bord d’un vaisseau de guerre de Sa Majesté Britannique, dans la rade de Québec, en plein hiver.

—Oui, sans doute, lui dis-je, il y a longtemps; mais ça s'est vu, elau moment où mon ancêtre (1) était fait prisonnier de guerre, à Longueuil, par les troupes de Montgomery, en 1775. J'ai tout lieu de croire que les citoyens de Québec avaient autant de plaisir à se réunir à bord des frégates Lizard et Hunter, en quartier d'hiver dans le Cul-de-Sac, à quelques pas d'ici, là même où vous voyez maintenant surgir la spacieuse halle du marché Champlain, que nous en éprouvons ce soir à venir finir gaiement l'année avec les officiers de l’Aurora, envoyée tout exprès par notre souveraine pour protéger (2) nos foyers contre les féroces féniens qui dévastent nos frontières.

—C'est donc bien vrai, répliqua le brave major, que ce n’est pas la première fois que des vaisseaux de guerre anglais hivernent à Québec.

—Non, très-certainement, lui répliquai-je, et le capitaine Hamilton avait sa frégate le Lizard, et le capitaine Barnsfare son navire, au Cul-de-Sac, le 31 décembre 1775. Car le 31 décembre, mon cher major, est un jour mémorable pour tout Québecois, qu'il soit d'extraction anglaise ou française. Nos ancètres, ce jour-là, oubliaient leurs vieilles antipathies de race pour solenuiser dignement par un copieux banquet l’anniversaire si glorieux du 31 décembre 1775, jour où leurs efforts réunis conservèrent le Canada à l'Angleterre, en défendant Près-de-Ville et le Sault-au-Matelot contre les attaques de Montyomery et d'Arnold.

—Vous paraissez au fait des particularités de ce combat, me dit le major; de grâce racontez-le : nous sommes ici à vos ordres jusqu'à l'heure de la Diane, s’il le faut.

—Garçon, encore un peut de cette excellente tisanne.

—A la santé des vainqueurs d’Arnold et de Montgomery,

(1) L’ancétre paternel de l’auteur, négociant à Montréal, fut fait prisonnier par les Bostonnaïs, à Longueuil, en 1775. (Voir le Manuscrit de Sanguinet.)

(2) Il avait été décidé par le capt. De Horsey que l’Aurora hivernerait à la jotée des Commissaire du Hâvre, à Québec, afin d’être toute prête, en uvril, pour repousser les agressions féniennes que l’on anticipait.

72 L'ANNIVERSAIRE DU 91 pécempre 1775.

entonna le jovial major! une rasade, mes amis, hip! hip!! burrah!!!

Or, la tisanne du major, c'était belet bien un excellent punch au Bordeaux et au Cognac, avec une quantité infiniment petite d'eau pure comme accessoire. Le punch avait succédé à divers vins plus ou moins spiritueux, mais d'un fumet exquis. Je promis de me rendre à la prière du major, mais je posai comme condition préalable qu'il me serait permis d'offrir, au nom des citoyens de Québec, une santé à un des officiers de l'Aurora, le lieut. Douglas (1), notre concitoyen, et dont l'héroïsme, pendant le grand incendie, à Saint-Roch, du 14 octobre 1866, était dans toutes les bouches, Je demandai d'y adjoindre le souvenir de l'héroïque lieut. Baines, qui avait sacrifié ses jours, dans sa tentative pour sauver les victimes aux ravages de l'incendie ; puis, comme il avait été précédemment convenu entre mon hôte, le major Evans, et moi, que je donnerais un récit détaillé de l'anniversaire que nous célébrions ; voici le sommaire de mes remarques :

—Messieurs, il y a analogie entre le 34 décembre 1775 et le 31 décembre 1866. Nous avons parmi nous, en 1866, à cette date, la majestueuse Aurora (2) et vos canonniéressur les lacs, et j'aime à croire que les braves marins du Lizard et du | Hunter, en 1775, élaient pour le moins aussi bruyants dans leurs ébats, tout aussi bien vus, dirai-je, en cette ville, ee 31

décembre-là, que les vôtres le sont par nous, gens de Québec, à h celle date en 1866 ; car, le matelot de frégate, par sa carrière , pleine de hasards, de dangers, par son chevaleresque dévoue- É ment à la patrie, sa gaîté, sa prodigalité proverbiale une fois à à

terre, a été de tout temps un personnage populaire, aimé de tous,

(1). Archibald Douglas, écuyer, lieutenant de la frégate anglaise l'Aurora, Î commandée par le capt. De Horsey, est fils cadet de feu le Dr. George M. Douglas, de Québec. Les services que les licutenants Baines et Douglas rendirent au terrible incendie de 1866 resteront longtemps gravés dans fn mémoire des Québecois. Baines y perdit la vie, Québoc lui éleva un beau monument au cime- È tière Mont Hermon. M. Douglas, grièvement blessé au pied, tint le lit lcngtemps : Fr on pense qu’il boîtera toujours. Honneur à leur dévouement! Il y avait aussi à 4 bord de l’Aurora, parmi les cadets, un autre Canadien, M. Vankoughnet, fils de feu l’hon. P. Vankoughnet, chancelier du Haut-Canada, Le capt. Storey, qui commande un de nos garde-côtes, était aussi un des lieutenants de l’Awrora. (2) Le port de l’Aurora était au-delà de 3,000 tonncaux.

Ar

I n’y a qu'un point sur lequel les deux anniversaires ne se ressembleront pas, car, il est peu probable que, demain, le 1° janvier 1867, vous ayez capturé des Féniens, des coupe-jarets, tandis que, le ler janvier 1776, les défenseurs de Québec se gaudissaient d'avoir sous l'écrou un grand nombre de prisonniers. L'histoire nous dit que, par compassion, ce jour-là les marchands de Québec se cotisèrent pour donner aux dits prisonniers, sous forme d'étrennes, une barrique de bière avec pain et fromage ad libitum ; mais laissez-moi vous lire un extrait d'une lettre qu'un officier anglais distingué, sous Wolfe, et qui avait l'honneur de commander aux milices anglaises de Québec, en 1775, le colonel Henry Caldwell écrivait après le blocus levé, à son ancien chef, le général Murray, alors en Angleterre. Comme il fut témoin oculaire de la lutte qui eut lieu à quelques pas seulement d'où nous sommes, son récit a droit à votre attention ; vous verrez aussi avec plaisir, sans doute, que le colonel Caldwell n'a pas l'habitude d'amoindrir les services que ses co-nationaux rendirent pendant celte mémorable matinée.

Après avoir fait remarquer que les vaisseaux du roi, le Lisard, capt. Hamilton, le Hunter, sloop de guerre, une frégate de 28 canons, et trente navÿ'es marchands et transports, élaient en hivernement dans le Cul-de-Sac, Caläwell dit «que les matelots étaient enregimentés dans une brigade commandée par le capt. Hamilton, L'ennemi resta tranquille jusqu'au 31 décembre ; vers cinq heures du matin, le capt. Fraser, capitaine de la principale garde, en revenant de visiter ses sentinelles, jeta l'alarme à notre poste en nous disant qu’il se tirait plusieurs coups de fusil au Cap-aux-Diamants. IT faisait encore noir et une neige épaisse tombait, MeLean {qui commandait en second dans la garnison, et qui, à vrai dire, était infatigable dans ses efforts) me pria de conduire une partie de mou commandement au Cap-aux-Diamants, et au cas où je trouverais que ce n'était qu'une fausse attaque, comme nous le supposions tous deux, d'y laisser un renfort et de ramener le reste de la troupe. J'y allai donc et je trouvai que l'ennemi tirait de loin: je vis que l’on n’y méditait rien de sérieux et ayant donné mes ordres, je retournai à la porte Saint-Louis.

Là je rencontraile capitaine Laws, un militaire auquel le général avait donné le commandement d’un piquet extra, composé des meilisurs soldats d'un détachement du 7e et du corps de troupes commandés par MeLean.

«J'enjoignis à ce dernier de revenir et d'attendre les ordres du général; je m’avançai jusqu'à la porte Saint-Jean ; là

J'appris pour la première fois que l'ennemi avait surpris le

poste du Sault-au-Matelot, et qu'ilavait pénétré dans la Basse- Ville. Une portion des miliciens anglais m'accompagnait ; j'ordonnai aussi à ceux qui n'étaient pas requis pour la défense des remparts “ aller recevoir des ordres. Je pris un officier et un .cloton des Fusileers {le 7e) avee moiet m'élançai par la porte du Palais, justement au moment où le militaire (le capttaine Laws) que j ai mentionné, assislé de 70 hommes, avait ordre de faire une sortie et d'attaquer l'ennemi, par derrière. Je courus en toute hâte, en passant par derrière l'Hôtel-Dieu, vers la Basse-Ville, et, chemin faisant, je cotoyai le piquet, montant la garde sous les ordres de l'officier qui le commandait ce jour-là : cet officier était le major Cox, ei-devant du 47e, maintenant lieutenant-gouverneur de Gaspé (1). Il me permit d'emmener avec moi notre ami Nairn, avec un lieutenant et trente hemmes ; j'arrivai bientôt à la Basse-Ville, où les choses, bien qu'en un mauva's état, n'étaient pas désespérées. L'ennemi avait pénétré au Sault-au-Matelot, mais, ayant négligé de pousser d'avant, comme il eut dù le faire, il trouva sa marche obstruée par la barrière que nos gens fermèren. au moment où j'arrivais. Cette barrière était disposée de monière à intercepter toute communication entre le Sault-au-Matelot et le reste de la Basse-Viile. Comme j'arrivais, je trouvai les nôtres, les Canadiens surtout, peu empressés d'avancer vers la barrière ; ce qui nécessita de ma part beaucoup d’ef-

(1) En 1775, les devoirs, attributs et émoluments de ce mystérieux fonctionnaire ne devaient pas être très-étendus, “ Le Lioutenant- Gouverneur de Gaspé,” eut à surveiller l’établissement de plusieurs colonies de loyalistes expatriés des provinces anglaises en révolte : ce fut surtout à Douglastown et dans If, Baie des Chaleurs qu'ils se fixèrent. La métropole dépensa même Æ£80,000 sterling, pour indemnise: ces loyanx sujets, des pertes que la proclamation de l’indépendance américaine leur causa. Ses loyaux sujets du Canada, auront-ils droit de coripter sur une indemnité de Æou,000 quand viendra le jour de l'Indépendance de la colonie.

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forts. Pour rendre justice au vieux Voyer, leur colonel, bien qu'il ne soit pas un fameux officier, 1 ne montra aucun manque de courage. Cependant, mon arrivée avec Nairn, un lieutenant et cinquante malelots, donna aux nôtres une nouvelle ardeur. Je disposai nos hommes dans les différentes maisons qui dominaient la rue du Sault-au-Matelot ; les uns dans la maison où Lévy, le Juif, résidait, les autres chez Lymburner (1). Je plaçai les officiers des Fusileers dans la rue, la baïonnette au bout du fusil, prêts à recevoir l'ennemi s’il retournait de notre côté de la barrière ; ils avaient placé une échelle sur leur côté de la barrière et une autre de notre côté, cette dernière nous servit bien, Je la fis emporter, et je la fis appuyer sur le pignon d'une maison er face de nous, dont le front dominait la rue Sault-au-Matelot ainsi que leur côté de la barrière ; alors, j'envoyai le capitaine Nairn et Dambourgès, un officier du détachement de McLean, avec une escouade de soldats. Nairn et Dambourgès entrèrent par la fenêtre avec beaucoup de courage, au moment où l'ennemi entrait par lä porte de devant, Mais Nairn les eut bientôt délogés avec ses baïounettes, les poussant dans la rue, et ils ne lentèrent pas de s'approcher plus tard de la barrière. Ils continuèrent de faire un feu très-vif, des fenêtres de derrière des maisons qu'ils avaient occupées dans la rue Sault-au- Matelot, sur nos gens placés dans la maison de Lymburner, sur le quai de Lymburner et sur la rue sdjacente. Je l'échappai bel ; étant allé en reconnaissance au point du jour sur le quoi plus bas, au moment où ils occupaient le poste, ils demandèrent «qui va à?» Je m'imaginai d’abord que ce pouvait être quelques-uns des hommes de Nairn, que je savais être en possession de la maison voisine de la leur. Je répondis : «un ami.» Qui ètes-vous, dis-je? «La compagnie du capitaine Morgan,» répondirent-ils. Je leur dis d’avoir bon courage, qu'ils seraient bientôt dans l'intérieur de la ville, et je me blottis derrière une pile de planches, à dix ou douze pas

(D La maison de Lymburner était bâtie sur l'emplacement où la Banque de Québec à depuis été construite ; l'onde du Saint-Laurent battait sur le quai en arrière, car la rue Saint-Jacques n'existait pas alors (Renseignement fourni par M. J. B. Martel, secrétaire de la Commission du Hâvre.

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d'eux ; j'échappai de cette sorte. Leur feu se ralentit beaucoup après neuf heures, surtout quand j'eus placé en position sur le quai de Lymburner un canon de neuf ; la première décharge tua un des leurs et en blessa un autre. Je criai alors à Nairn de manière à ce qu'ils purent m’entendre, lui disant de me laisser savoir quand les nôtres tireraient de l'autre côté. Notre général avait envoyé 500 hommes cerner l'ennemi de ce côté; ils se mirent bientôt à se rendre à Nairn qui nous les envoya prisonniers par la fenêtre. Bientôt ils se rendirent en si grand nombre que nous ouvrimes la barrière et ils déposèrent toutes les armes de ce côté-là, tandis que nos soldats qui avaient fait la sortie étaient employés de la même manière du côté opnosé. Le retard à nous joindre était causé par la capture des fuyards qu'ils envoyèrent prisonniers dans la ville par la rue du Palais. Ils n'essuyèrent pas un seul coup de feu et arrivèrent à ce côté de la barrière où l'ennemi avait pénétré au moment où l'officier envoyé par moi, pour s'emparer de notre ancien poste, y arrivait avec un petit détachement supporté par Nairn et cent hommes. Ainsi se termina notre assaut de ce côté, l'ennemi y laissa près de 20 morts, plus de 40 blessés et à peu près 400 prisonniers. Avec plus de vigueur, ils eussent pu s'emparer de la Basse-Ville entière et y admettre leurs amis du côlé opposé avant que les nôtres eussent pu se remettre de la panique que la nouvelle de leur succès causa d’abord. »

(Juand cet extrait de la lettre du Col. Caldwell eùt été lu, le major Evans me dit :

—J'avais compris que e’étaient les efforts réunis des Anglais et des Canadiens qui sauvèrent Québec ce jour-là; jusqu'à présent, les héros de l'aventure sont surtout Nairn, Laws, MeLean et Caldwell.

—C'est, voyez-vous, lui dis-je, qu'il v avait, en 1775, deux manières d'écrire l'histoire, comme il y avait deux poids, deux mesures pour évaluer les services que les Canadiens et les Anglais pouvaient rendre. Laissez moi maintenant vous lire la relation de ce combat par un homme bien renseigné, un avocat de Montréal, qui prit une part active dans les événements de 1775-6, M. Simon Sanguinel.

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«Le 31 décembre 1775, à cinq heures du matin, les Bostonnais, au nombre d'environ trois cent cinquante, ayant à leur tête le général Montgomery, vinrent pour escalader près de la ville, eten même temps cinq cent cinquante, ayant à leur tête M. Arnold, s’avancèrent pour attaquer le Sault (le poste du Sault) au Matelot. Le capitaine McLeod, du Royal Emigrant, qui était de garde à ce poste, malgré qu'il fût averti par les factionnaires de l'approche des Bostonnais, feignit de n’en vouloir rien croire. La garde voulut prendre les avances ; mais il s’y opposa, de manière que les Bostonnais montèrent les palissades, s’emparèrent des canons qui étaient sur un quai ; alors les factionnaires se rendirent à la garde sans tirer un seul coup de fusil et s’emparèrent de toutes les maisons du Saultau-Matelot ; alors le capitaine McLeod quicommandait la garde, fit le soùl ; il se fit porter par quatre hommes. II y avait tout lieu de croire qu'il avait des intelligences avecles Bostonnais ; il fut mis aux arrêts jusqu'au printemps, après le départ des Bostonnais devant Québec. Quelques écoliers, qui étaient à cette garde, vinrent donner l'alarme à la Haute-Ville ; à l'instant l’on fit sonzer toutes les cloches et battre le tambour. Tout le monde se réveilla et chacun courut à la place d'armes. Les écoliers et plusieurs citoyens, qui étaient de piquet ce jourlà, se rendirent au Sault-au-Matelot, à la garde de ce poste, pe croyant pas que les Bostonnais étaient dans cette partie, mais la surprise fut grande quand ils se trouvèrent parmi les Bostonnais qui leur présentèrent la main en disant: vive la liberté ; à ces mots, les écoliers s’apercevant qu'ils étaient au milieu de leurs ennemis, se trouvèrent dans un triste embarras : plusieurs d’entre eux commencèrent à s'évader, mais les Bostonnais, voyant leur dessein, les désarmèrent ; cependant, plusieursmontèrent à la Haute-Ville, sur la place d'armes, où toute la garnison était assemblée, en eriant de toute leur force aue les ennemis étaient dans le Sault-au-Matelot, qu'ils avaient pris la garde et une batterie. Comme c'étaient des jeunes gens, on eut peine à les croire ; cependant, le général Guy Carleton donna aussitôt ordre au colonel (MeLean) de courir à la Basse-Ville, afin de connaitre la vérité ; il revint à l'instant, en criant : «Oui, pardieu, il est bien vrai que les

ennemis sont dans le Sault-au-Matelot.» Alors le général Carleton dit aux citoyens que c'était le temps de se signaler et de montrer leur courage. Il donna ordre à deux cents hommes d'aller au Sault-au-Matelot : quand ils se virent près de l’ennemi, ils se trouvèrent saisis de crainte et de surprise du grand progrès que les Bostonnais avaient fait, car ils avaient déjà posé trois échelles sur la troisième barrière, qui était la plus faible et la dernière à franchir. L'alarme augmenta et tout était en combustion. Le désordre régnait partout et tous ceux qui devaient commander ne se pressaient pas d'avancer. La crainte s’empara davantage de l'esprit des meilleurs royalistes qui entendirent crier les Bostonnais «mes amis» en nommant le nom de plusieurs citoyens de la ville, «êtes-vous là?» On s’aperçut alors par ces paroles qu'il y avait encore plusieurs traitres dans la ville, et c'est ce quifit trembler les bons citoyens, Qu'importe? un nommé Charland, canadien, aussi fort qu'intrépide, tira par dessus la barrière les échelles de son côté ; il y avait alors plusieurs Bostonnais tués le long de la barrière, parce que l’on commençait à fusiller de part et d'autre. Les Bostonnais avaient, pour se dislinguer, un papier cacheté sur le sommet de la tête où était écrit: «vive la liberté,» d’autres «mors aut victoria.» Alors les Bostonnais abandonnèrent le dessein d’escalader cette dernière barrière et se

retirèrent dans les maisons, ouvrirent les fenêtres et tirèrent ; de tous côtés. Ils approchèrent de maison en maison et s'ils t

n’eussent été arrêtés, ils seraient parvenus à celle qui faisait le coin de la barrière, mais M. Alexandre Dumas, qui était un capitaine, ordonna de s'emparer de cette maison. Dans l'instant, le sieur Dambourgès monta par une fenêtre, par le moyen des échelles enlevées à l'ennemi, suivi de plusieurs Canadiens, défonça la fenêtre du pignon de la maison ; il y trouva déjà by plusieurs Bostonnais. Après avoir tiré son coup de fusil, i se ? précipita avec sa baïonnette et entra dans la chambre avec

plusieurs Canadiens quile suivaient, armés du même courage ;

ils jetèrent la frayeur parmi les habitants qui se rendirent pri-

sonniers. Sur ces entrefaites, le général Guy Carleton fit sortir deux cents hommes par la porte du palais, commandés \ par M. Law, afin de couper la retraite aux Bostonnais, s'ils voulaient s’en retourner, et les mettre entre deux feux. On en

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