‹ L'album du touriste [microforme]Chapitre 69 sur 140 · A EE · texte numérisé non relu

A EE

(ALGES AMERICANA.)

L'Crignal que Buffon nomme aussi l’Elan, par sa taille est le roi de l'espèce. Imaginez un ruminant colossal, peu élégant de formes, muni d’une tête lourde et massive, ornée d'un bois pesant 60 à 70 lives, portant ample crinière, aussi haut qu'un grand cheval, atteignant jusqu’à huit pieds en longueur et quinze centslivresen pesanteur, et vous avez un orignal adulte, un vieux mâle. Pendant les froids de l'hiver, il porte épaisse fourrure, brune, noirâtre et quelquefois grise, moins foncée au-dessous du ventre, sur le museau ou à l'intérieur deg oreilles. En été, le poil est court et lisse. Son nez se termine en une longue lèvre supérieure, fort flexible, que l’on nomme muffle, morceau fort prisé, ainsi que la langue, par les gourmets. Les oreilles ont près de douze pouces de longueur, et quand il marche, la corne de ses pieds est fendue si haute

qu'elle se divise en deux lorsqu'il met le pied à terre. Le bois se divise en ceps palmés qu’on nomme andouillers : chez les vieux orignaux, il atteint une grosseur prodigieuse. Ce développement se fait en douze ou quatorze semaines, le bois commence à croître en avril et se perd en décembre ou en janvier ; les mâles seuls le portent. En septembre, la couche de poil velouté qui le couvrait, tombe ; la corne se blanchit, puis se durcit et devient brune ou jaune. Le bois augmente en volume chaque année successivement et alteint sa plus forte croissance à la cinquième année d’existence : les andouillers deviennent palmés à la quatrième année. A la saison des amours, en septembre, les orignaux mâles se battent entre eux à outrance, avec leurs cornes : mais ils n’emploient que leurs pieds de devant et de derrière pour se défendre contre les chiens, et peuvent de cette sorte administrer des ruades à éreinter un bœuf.

Aux premières neiges, l’orignal regagne les hauteurs bien boisées et se prépare un circuit de terre de dix à cent âcres, au sein des taillis où abondent des sapins, une espèce d'érable bâtard, des jeunes cormiers et un arbuste, Le bois barré, que l'on nomme bois d’orignal : c’est là ce qui s'appelle «un ravage,» endroit curieux à contempler en hiver. Les arbustes y sont dénudés de la moitié de leur écorce et de leurs bourgeons, à une hauteur de dix à douze pieds, jusqu'où l’animal peut atteindre en se dressant sur ses pieds de derrière ; il n’y a généralement qu'un côté de l'écorce endommagé, indice qui sert au chasseur à déterminer par où la bête a passé dans sa course.

A mesure que la couche de neige s'épaissit et devient plus laborieuse à fouler, l’orignal restreint le circuit de son ravage et broutera de plus près les branches et sapinages. La femelle et ses faons font ravage à part, jusqu'à ce que les jeunes aient atteint une année en âge. Les mâles, depuis l’âge de trois à dix ans, font aussi bande à part, et les mâles très-vieux, ont des goûts prononcés pour la solitude, choisissant pour «ravage» le pic solitaire d’une montagne, ou bien pendant l'été, les bords d’un étang ou encore les rives d’un petit ruisseau retiré; on rencontre quelquefois, jusqu'à neuf mâles

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dans le même ravage. Une fois lancés par le chasseur (1) en raquette, ils partiront à la file, au trot, à la manière des Indiens ; dans la neige profonde, les derniers placeront soigneusement leurs pieds dans la trace de ceux qui les précèdent, de sorte qu'à tout autre qu'à un chasseur expérimenté, la trace ne semblerait que celle d’un seul orignal. Le chef de file devient-il las par la course? ilse jettera de côté, laissera passer le troupeau pour battre le sentier et clôra la marche. En ces occasions, les mâles sont toujours prêts à aider leurs compagnes ou les faons plus faibles qu'eux. Les mâles de deux ans paraissent avoir la plus longue haleine pour courir : les vieux, sont quelquefois si féroces, qu'ils refusent de courir et attaqueront le chasseur. La femelle donne beaucoup de lait ; les jeunes croissent avec une grande rapidité, pendant les trois premières années de leur vie. Doué d’une force prodigieuse, l’orignal endure de grandes fatigues ; à peine cependant, atteint-il l'âge de vingt ans, rarement même celui de quinze ans.

Voici un tableau fort animé de chasse, dû au pinceau de M. Dorval :

(1) ‘Nous avons reçu, l’automne dernier, la visite de trois orignaux ou cariboux ; malheureusement, ils ne nous laissèrent juste que le temps de les voir passer. Cependant, tout fut sur le qui-vive: on fondit postes et balles, on nettoya, on frotta, à qui mieux mieux, le fusil, excepté toutefois un chasseur, B. M., qui n’en fit rien. Cette première hospitalité, toute tacite qu’elle fût, fut prise sans doute, par nos orignaux ou cariboux, pour une politesse et une invitation, puisqu'ils sont revenus, ces jours derniers, à leur viandis d’automne (1).

‘ Hier, l'apparition de l’un d’eux fut ren:arquée ; celui de nos chasseurs quile vit le premier, s’en fût jeter le cri de guerre aux oreilles de trois amis. A la pointe du jour, on se mit en quête ; on trouva l’animal sur la terre de B. Simard, le nez en l'air et éventant tout venant. Une croûte durcie, polie comme un miroir, lui donne l’avantage de la course; il part, il trotte, il court ; on le suit; il ruse (2), il longe le bois de Cazeneuve ; il le tourne sans y entrer, de peur sans doute d’y enfoncer «ans la neige, qui y est moins compacte qu’en plaine ; il vient et revient comme l’orignal du nord dans son ravage (3) ; mais ruse pour ruse, nos quatre chasseurs sont là quile traquent, qui lui coupent le chemin : illes flaire de loin, repart au petit trot, broutant en passant ia mousse découverte par

(1) Viandis, pâture du cerf et des autres bêtes fauves.

(2) Ruser, en termes de chasse, se dit d’une bête qui, poursuivie, va et vient dans les mêmes voies, à dessein de se défaire des chiens.

(3) Ravage, nom donné pur nos voyageurs au lieu choisi, en automne, par uno bande d'orignaux. Ce lieu est ordinairement un bois de sapins, de pruche, ou d’épinette, dont ces animaux broutent la feuille pendant l'hiver ; leurs allées et venues autour de ce bois forment une battue durcie, dont ils ne s’éloignent point.

Ils ont une oreille fine; un singulier instinct les porte la auit à suivre et même à attaquer une personne qui porterait un flambeau. On les apprivoise et on les attèle à la voiture d'hiver ; mais il faut se garder de les insulter ou de les maltraiter, car ils sont vindicatifs. Le printemps, ils descendront dans le voisinage des lacs, pour brouter dans l’eau jusqu'au col, certaines algues marines, sous la surface de l'onde. Pendantet avant la canicule ils s’aventureront dans les lacs, presqu'à fleur d’eau, pour se protéger contre les mouches et la chaleur, et cela, la nuit aussi bien que le jour,

Pendant ces ablutions, les femelles cachent soigneusement leurs faons dans les halliers impénétrables aux mâles, à cause de leurs longues cornes à cette saison; autrement les vieux mâles les détruiraient. En septembre, l'orignal mâle devient féroce et quitte les lacs et les plaines, pour les hauteurs. C’est le Lemps de l’accouplement qui dure deux semaines :

la pluie, et mène, toujours au trot, nos quatre chasseurs à cinq milles du lieu de la levée. Les chasseurs ne se lassent pas ; on le suit à la piste, on l'approche... Ou le tire, mais de trop loin ; l’animal reprend son train... On le tire encore, moins B. M., dont le fusil, nettoyé juste à l'heure du départ, n'était pas sec et avait une aigrette d’étoupe dans la lumière... ilrate.……. il ramorce.…. et rate encore ; à chaque coup sec du chien qui frappe l’amorce, l’animal fait un bond : on l’a manqué... il se jette la tête en arrière et repart... tout court, et à trois heures et demie P. M. chasseurs et bête couraient encore, quand, enfin, derrière la Grosse Pointe, un dernier coup de fusil arrête la bête. Trois postes lui avaient brisé l’épine dorsale.

“ M. Maxime Longpré, de l’Assomption, aidé de M. Muloin, a eu l’honneur de la journée. Son coup abattit l’animal et le couteau de chasse de Muloin l’acheva.

L'animal tué pèse 200 livres ; il mesure six pieds et demi du nez à la queue et quatre pieds et demi du garrot au sabot,

‘“ On l’a promené hier, dans le village, sous le nom d’orignal..….. orignal c'était... chacun disait son mot, les femmes mêmes ont dit le leur, ce qui mena fort tard, quand enfin un curieux, après l'avoir visité, s’avisa de dire que cet orignal prétendu pourrait bien n'être qu’un caribou ; on discuta, on débattit, et le litige ne fut décidé que ce matin, par un vieux voyageur au Wépigon (1), qui, après avoir tâté le mufle (2) de l'animal, décida que c'était un caribou : c’est donc un caribou qui, à l’heure que je vous écris, rôtit et fume à ma cuisine ; ma femme croit encore et en conscience que c’est de l’orignal..……. Oh ! les femmes ! Mais M. l'Editeur, cet exploit n’est rien; ici, à l’Assomption, on tue les cariboux à coups de fusil, c’est tout vulgaire, c'est bien peuple ; mais à Repentigny, c'est

(1) Népigon, (poste au nord du Lac Supérieur).

(2) Mufle.……. le mufle de l’orignal est extrêmement prononcé et charnu, et c’en est la partie la plus délicate ; celui du caribou ressemble à celui du chevreuil,

lorsqu'il à lieu, sa crinière se dresse, se hérisse, comme ï celle d’un lion ; ses allures inspirent alors leffroi. L'Orignal ; se trouve dans la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, le Labrador, l'Etat du Maine, sur les deux rives du Saint-Laurent, plus bas que Québec, et à l'ouest de cette ville, sur les rives nord du Saint-Laurent et de l'Ollawa, jusqu'au lac Témiscaming , au nord-ouest, jusqu’à l'embouchure de la rivière Mackenzie, sur la mer glaciale, latitude 69°. Nos chasseurs de Québec aiment surtout à explorer, pour ce grand gibier, les hauteurs des terres, en arrière de la Baie Saint-Paul, connues comme les Jardins.

bien autre chose ! On y chasse à courre (1) ou chasse à l’antique; sans bruit, nji cor, il est vrai, c’est un peu prosaïque encore ; mais enfin, que le cri de chasse soit le rustique guette... guette... (2) de nos cnmpagues, ou bien le voi-le-cialler, rotte, valet, rotte (3), des barons de [a vicille Franco, “ en toute chose il faus considérer la fin, ?”

‘€ Le 5 du courant donc, à Repentigny, le nommé Narcisse Laporte, voyant passer près de sa maison un de ces animaux, qui patinait en trottinant, tant bien quo mal, sur la glace vive de son champ, attèle prestement son cheval et court sus à la bête, larejoint; son traîneau la heurte, luicasse une jambe et Martin-bäton l’achève,

” Comme je ne veux pas qu’une aussi longue histoire reste sans morale, j’infère de ce que dessus, que: 10. Mon ami B. M. (qui, je l’espère, me pardonnera cette petite leçon privée faite dans un journal), se souviendra dorénavant que le fusil du chasseur, tout comme celui du milicien, doit toujours être sans aigrette en lumière, et tous comme ceux de nos pères, qui ne rataient pas, dit-on ; 20. Que pour une aigrette en lumière, B. M. perdit son caribou, tout comme jadis, pour un point, Martin perdit son âne ; 30. Etenfin, que celui qui n’a jamais fait comme Martin, jette à B. M. la première pierre, après la mienne. ”

L'Assomption, 7 mars 1860. —(La Minerve.)

(1) C'est-à-dire, chasse aux bêtes fauves, À cheval et avec moute, c’est la chasse des nobles et des riches.

(2) Guette, guette, cri des chasseurs Canadiens à l'affût et par lequel ils s’avertissent de l’approche du gibier.

(3) Voi le-ci-aller, etc., cri de chasse à courre, ou à bruit, par lequel le chasseur, en France, remet ses chiens sur les voies du cerf, qu’il quête.

LE WAPITI. 197

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