‹ L'album du touriste [microforme]Chapitre 83 sur 140 · P. LEMAY · texte numérisé non relu

P. LEMAY

Ajournons au 15 mai, l'arrivée des tourtes. C'est aussi vers cetic époque que nous verrons passer nos amies aux livrées les plus éclatantes : les fauvettes. Observons-les de près, car pour quelques-unes, l'étape sur la lisière de nos bois et dans nos jardins, ne durera au plus qu'une semaine ; le mystérieux instinct de la reproduction les pousse vers les glaces du nord, pour la nidification, comme si notre printemps n'avait pas assez de zéphyrs, nos bosquets assez d'ombrage, pour leurs doux nids. L

Que de mystères dans le grand déplacement annuel de cette intéressante portion du règne animal, les volatiles ? Les instincts, créés par la nature, tentent, même en captivité bien qu'en vain, de revendiquer leurs droits.

Plusieurs espèces de pinsons, dans ma volière, indiquent à époque fixe, le retour de la belle saison, par de vifs mouvements de va-et-vient ; des trémoussements d'ailes ; d'incompréhensibles soubresauts, d'un bout à l'autre, de leur trop étroile prison.

Pour les oiseaux doués d’une puissance d'aile faible, tels que pinsons chanteurs, pinsons à poitrine blanche (1), pinsons à couronne blanche, comment s'opère l'ardu et le long voyage des latitudes tropicales aux forêts du Canada ? Le parcours se fait-il sans étape, sans arrêt, d’un essor non interrompu ? C'est impossible,

Ces frèles, mais mélodieux ménestrels, vont-ils de buisson en buisson, d’un bois à un autre, d'une commune à sa voisine, sur l'aile des zéphyrs, bercés chaque nuit, pendant leur sommeil, par l'haleine chaude du printemps, sous l'ombre des «murmurantes » forêts? moins fortunés que ces harmonieux

(1) Zonotrichic leucophrys.

troubadours du moyen-âge, acelamés à leur passage à chaque château féodal, voyageurs admirés et chéris.

Bien des variétés, comme les grives, les ortolans de riz (goglus), ne se fixent que là où le sol s'émaille de prés verdoyants, là où le laboureur compte de: guérets aux moissons opulentes.

Où donc nichaient les innombrables essaims de goglus de la Virginie et des Carolines, aux âges antérieurs aux grandes plante .ons de riz, aux gigantesques défrichements du seizième siècle? Le problème se présente même en notre Canada. Il est contaté que l'ortolan de riz était inconnu à Ottawa, il y a trente ans, et qu'il n’a élu domicile aux environs de la métropole forestière que depuis que la main de l’homme a remplacé la noire forêt par des vertes prairies, de radieuses villas.

Où nichait en Amérique l'hirondelle des cheminées, avant qu'il y eut des cheminées, antérieurement à l'ère de Christophe Colonvb ?

Voilà qui est encore plus curieux : au dire de certains éminents natural’ ‘es, il n'y a pas que les oiseaux qui se construisent des nids. Certains poissons, récemment découverts dans le golfe du Mexique, par le docte Agassiz, déposent leur frai dans de singulières structures d'algues marines. Ces berceaux flottants voguent au gré des vents et des courants, dans les latitudes tropicales. Les expériences que ce savant vient de faire sur les embryons recueillis dans ces mobiles palais, indiquent que l'espèce appartient au genre chironectes, poissons munis de nâgeoires, en forme de mains. Quel nouveau champ de conjectures pour Darwin, et ceux qui croient à la transformation iles espèces!

Quelle portion de l'humanité présente, les savants des âges faturs rencontreront-ils flottant au haut de labime, dans les latitudes tropicales ? Et les chironectes d'aujourd'hui, étaientils des Incas et des «Fils du soleil» au temps de Pizarre etde Montezuma ! M. Darwin, de grâce éclairez-nous, si vous le pouvez !

Sillery, 18 avril 1872.

Le gibier, dans nos bois, commence à se montrer, Vite, point de lenteur, il le faut rencontrer :

COECCCECEECER CEE CCE EEE EEE TENTE EEE TEE EN TT]

Quand nous verrons venir les tourtes à foison, Les timides perdrix errer sur nos côteaux, Les pluviers abonder auprès de nos ruisseaux.

—Epître de M. Bibaud à M, H. H......y.

Chaque année, septembre nous ramène une chasse qui, sans être bien fructueuse, ni bien aventureuse, a ses charmes. J'ai nommé la chasse au tétras gris, connu au peuple sous le nom de perdrix grise. Pour ce, ayez un bon chien, pour faire brancher le gibier, surtout avant la chûte des feuilles. Dans la forêt dénudée au commencement d'octobre, l'œil découvre au loin, même sans le secours d’un chien, soit sur les rameaux des arbres, soit à terre, l'oiseau qu’il convoite, lequel, fort souvent, est d’un abord facile et va par bande, ou couvée, de huit à dix individus et plus.

J'ai vu faire d'excellentes parties de chasse dans les Bois- Francs des Cantons de l'Est, ainsi que sur les versants des Laurentides, en aval de la baie Saint-Paul et de la Malbaie. À mon sens, rien de plus délectable, de plus favorable à la santé, qu'une course de trois à quatre lieues, en quête de perdrix, sous un beau soleil d'automue, sur les hauteuas giboyeuses et bien boisées, où croît l’érable et le pin en Canada. Si, au lieu de pouvoir ti-er le gibier presqu'aux portes de Québec, comme cela se faisait en 1648 (1), il faut pénétrer au fond des lointaines forêts, jusqu'au lac Saint-Jean même, pour l'avoir en abondance, la faute en est à ces misérables qui prétendent le tuer en tout temps. Dès 1721, existaient d’excellentes ordonnances de chasse en la colonie, que l'on aurait dù

(1) Un jeune chasseur canadien, M. Junot, nous informe que le nombre des gélinottes ou perdrix blanches tuées l'automne: dornier, au lac Saint- Jean, a dû atteindre le chiffre de 10,000. Ilena lui-même amené une charge de cheval au marché de Québec. On tire ce lagopède, avec du gros plomb, le matin, lorsqu'il sort de son trou dans la neige, où, la nuit, il a cherché abri contre le froid. Il est farouche et dur à tuer.

Aux premiers temps de la colonie, on les tuait par centaine à Beauport. Lo Journai des Jésuites pour 1648, dit qu’ ‘en 1648, il y eut une quantité prodigieuse de perdrix blanchee : on en tua 1,200 dans un mois, à Beauport.”

mettre en force (1). Ecoutons la voix prophétique de Frank Forrester, foudroyant ceux qui massacrent le gibier à la saison de la reproduction des espèces : au temps où il écrivait, les Clubs pour protéger le gibier ne faisaient que naître. « Dans moins de dix ans, » dit-il, « si l'on ne prend des mesures plus efficaces que celles qui existent pour sauvegarder la bécasse rouge, on la comptera au nombre des races éteintes, partont dans un rayon de cent milles des plages de l’océan atlantique ten moins de cinquante ans du jour où j'ecris (1848), je suis convaincu que la bécasse rouge sera aussi rare dans les Etats de l'Est et du Midi, que l’est maintenant le dindon sauvage et le Tétras de prairies (Tetras Cupido). La caille durera un peu plus longtemps et le Tétras gris (notre perdrix grise), périra le dernier : mais le commencement du vingtième siècle verra nos grands bois, nos vastes savanes, les versants de nos montagnes, sans gibier, mornes et désolés (2). »

Ses prédictions sont en train de se réaliser.

Mon journal de chasse me fournit l'extrait suivant :

«Je compterai toujours parmi mes chasses, sinon les plus fructueuses, du moins les plus agréables, une excursion que je fis avec un mien ami, une fraîche matinée de septembre, dans les érablières qui tapissent le versant sud des montagnes du Château-Richer, côte de Beaupré.

C'était l'heure où les bois s'éveillent aux ramages Des ruisseaux babillards et des oiseaux sauvages ; Où, du soleil levant, les radieux reflets,

Redonnent leur couleur aux feuilles des forêts. L. P, LEMAY,

(1) “Philippe de Rigaud, ete., et Michel Bégon, etc.

‘ Ayant été informé que, depuis le 15e mars jusqu’au 15e juillet, il se fait une très-grande destruction de perdrix dans le temps qu’elles s’accouplent, par la facilité qu’il y à de les tuer, faisant alors connaître, par leur battement d'ailes, les endroits où elles sont, et pour empêcher la continuation de cet abus, dont s’ensuivrait infailliblement l’entière destruction de ces oiseaux dans la colonie, ce qui priverait le public d’une grande douceur pour la vie; nous défendons à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles soient, de tuer des perdrix depuis le 15 mars jusqu’au 15 juillet, à peine de cinquante livres d'amende, applicable au dénonciateur ; et pour ôter tout prétexte d’en tuer, nous défendons sous ln même peine, à toutes sortes de personnos d'en vendre ou acheter pendant le dit temps, et d’en apporter dans les villes et autres lieux de cette

colonie, et de les exposer en vente... .

B£cox.’” Fait à Québec, 28 janvier 1721.”

(2) Frank Forrester’s Field Sporte,

If Feu :

Qt qi if

«L’astre radieux du jour, vainqueur des brumes du matin, dorait en ce moment les cimes sombres de quelques chênes rabougris laissés dans les pâturages au pied des côtes, pour donner ombrage aux troupeaux ; la chûte des feuilles approchait, c'était donc l’époque où les forêts du Canada se drapent dans leurs habits de fête. Vous êtes-vous jamais, cher lecteur, rendu compte du coup d'œil éblouissant qu'elles présentent chaque automne à l'approche de ces jours alcyonniens, enivrants de mélancolie, que le paysan nomme l'Eté de la Saint Martin. On a bien raison de dire qu'à cette saison, la chaumière du plus pauvre bücheron canadien est encadrée de splendeurs telles que l'Europe chercherait en vain dans ses parcs les plus fastueux. Avez-vous noté l’incomparable beauté des pins à cette saison ? les avez-vous vus, au moment où les autres arbres forestiers tout tristes paraissent s’étioler, revêtir leur livrée la plus vive, la plus séduisante ? Qui peindra l'effet ravissant de l'aurore, versant, à pleines mains, une pluie d'or sur leurs vertes chevelures émaillées de perles, ruisselantes de rosée, tandis que le côté de l'arbre, opposé au soleil, semble incrusté de bronze? Sous certains rayons de lumière, le vert foncé invisible, prédomine ; sous d’autres, cette nuance se confondra avec l'acanthe. Dans cette partie de la forêt, quelques rares épinelles semées avec un beau désordre parmi des groupes d’érables, de hêtres ou de bouleaux, donneront matière à de merveilleux contrastes ; dans cette autre région, une plaine brillante de jeunesse et de verdure, étalera à sa cime une touffe de feu'iles rousses, irrisées de violet: magiques guirlandes, bouquet féerique ! C’est la forêt enchantée d'Armide, moins les cyprès saignants et les myrtes mystérieux? Ici une feuille aura un côté carmin ; l'autre, marron. Là, un svelte érable ceindra son sommet verdoyant d’une zone écarlatte ou d'un nuage d'or. Voyez-là, bas, ce solitaire, vieux géant de la montagne, aux ramées pendantes, au vert feuillage, abandonnant son tronc noueux aux caresses des vignes sauvages dont les festons empourprés l’enlacent, l'étreignent en tout sens ; bref, les monts semblent avoir dérobé à l'Empyrée son inimitable coloris; à fris, sa ceinture; partout, des teintes à désespérer le pinceau de l’homme. Vous pourriez, peut-être,

si vous étiez Kreikoff (1), transférer à la toile quelques-uns des détails, mais l’ensemble, la vivacité des contrastes, la délicalesse des nuances, le divin afflatus qui vivifie ce tableau, qui me le donnera? Pouvez-vous maintenant concevoir quelques unes de nos gloires, les reflets de l'aurore illuminant nos grands bois pendant une belle matinée d'automne,

« Nous cheminions rapidement Pun devant l'autre dans le sentier de la montagne, au sein des fougères et du thé sauvage dont les tiges nous inondaient d'une abondante rosée. Soudain notre chien d'arrêt d'aboyer énergiquement, puis: Wir-r-r1 Glouc! Glouc! la note d'alarme de la perdrix, parmi les feuilles ; nous fimes feu ensemble el un beau jeune coq, à l'œil noisette, à la fraise noire, tomba palpitant sur la rive d’un cours d’eau voisin. Mon camarade, bon luron, de s’écrier: «Excellent augure ! et pour nous préserver du rhumatisme et del’humidité, trinquons à la naïade du ruisseau, qui nous à valu ce coup ; puis nous mettrons à la broche notre perdreau pour notre repas du matin.»

Arrivée des Merles.—Effets de la protection sur les Oiseaux.—Waterton et son Parc.—Un Cardinal.—Des Nonnes.—Un Récollet.=Bandquet magique préparé par une fée bienfaisante.—Avis aux municipalités qui protègent les oiseaux insectivores.

Ici l’on à mis au ban, La corneille, tout forban, Môme le chat traître ; Sur la couvée etles nids De ses hôtes favoris, Veille l'œil du maître.

— (LES OISEAUX DE SPENCER-GRANGE, À, Marsais) (2), Plus d’une fois, il m'est arrivé d'attirer dans la presse, lattention des amateurs sur les résultats obtenus par la protection

(1) Artiste Canadien, célèbre ici et aux Etuts-Unis par la vivacité de son coloris dans les paysages forestiers. Ilexpira subitement en mars dernier, à Chicago.

(2) Parmi les figures que l’on eut pu rencontrer naguère, sous les ombrages de Spencer-Grange, il y manque la loyale figure d’un aimable vicillard, le poëte Marsais. Son inépuisable verve valut un poïme entier AUX OISEAUX DE SPENCER- GRANGE. Merci pour nos favoris dy Canada, à poëte des rives de la Seine,

226 CHARLES WATERTON.

offerte à nos oiseaux indigènes au printemps : le speetacle qui frappe mes yeux autour de ma demeure, depuis le retour des espèces chantantes, en avril dernier, m'étonne chaque jour autant qu'il me réjouit.

A ceux de mes amis qui sont familiers avec mes bocages, i! serait superflu de détailler les accidents du sol, la configuration des lieux, ete. Ma propriété avoisine Spencer-Wood, dont ellefaisait partie, il Ya quelques années. Lesarbres sont : érables, pins, sapins, bouleaux, quelques ormes, beaucoup de chênes (le chône rouge), haies de lilas, haies de sapins, prairies arrosées par le ruisseau Belle-Borne chez moi, par le ruisseau Saint- Denis à Spencer-Wood. Mêmes arbres aux deux places ; même exposition vers le sud ; même alimentation pour les oiseaux ; et cependant comment expliquer l'abondance de ces derniers chez moi, comparé au petit nombre que l'on voit à Spencer-Wood. La cause pour moine saurait être un mystère, A Spencer-Grange, sécurité parfaite, proteelion entière pour Ja gente ailée, avant, pendant, après la saison des œufs, J'éclosion des petits. Au temps de la nidification, guerre sans trève aux corneilles, ces ravisseurs impitoyables d'oisillons. Pas même de chats pendant l'été : mes enfants ont vu, en mai dernier, sans une larme, le bannissement d’un superbe chat d'Espagne, —Nemrod redoutable pour les merles et les rossignols; —en recevant de moi l'assurance que cette mesure répressive était une condition sine quà non de l'existence de leurs mélodieux favoris ! A Spencer-Wood, peu ou point de proteclion : quand le jardimier est à une extrémité du jardin, un gamin s’introduira furtivement à l'autre, tirera des pierres aux fauvettes, aux merles des coups de fusil !

Ceux qui tiennent à connaître jusqu'à quel point le sentiment de la sécurité, et l'absence du bruit, peuvent contribuer à attirer dans un lieu propice, les espèces ailées, en apparence les plus sauvages, parcoureront avec -intérêt les éloquentes pages tracées par le célèbre et véridique naturaliste Waterton.

Charles Waterton, mort en 1865, à l'âge de 83 ans, avait hérité. dans le Yorkshire, d’un de ces vastes domaines féodaux qui donaent aux fertiles campagnes de l'Angleterre, une physionomie toute particulière: quelques centaines d'acres de

CAUSERIE ORNITHOLOGIQUÉ. 297

terre bien boisés, renfermant cours d'eau, collines, pares, jardins, chaumes, héronnière, viviers; au centre, sur une ile pittoresque, un château somptueux, avec chapelle, bibliothèque et musée, Walton-Hall. Tel, vivait au siècle dernier, de l’autre côté de la Manche, dans son château de Montbard, un autre célèbre naturaliste, le comte de Buffon.

En 1812, à son retour de la Guiane hollandaise, dont les serpents, les oiseaux et les forêts lui avaient fourni les matériaux de son intéressant volume (1), Waterton, possesseur d'une ample fortune, sans ambition pour les charges publiques, dont son titre de catholique l'excluait, se laissa aller à la pente qui l'entrainait vers l'étude de l'histoire naturelle,

Pour mieux étudier le règne animal, il se décida à faire de grandes dépenses dans le but de protéger efficacement le gibier de son domaine. I lentoura d'un mar solide, haut de huit pieds, au coût de £9,000 sterling. Certes, pour un millionnaire lettré et laborieux, possédant château, bibliothèque et pare, la carrière d'un naturaliste ne semble pas être bien aride, et Waterton était riche, laborieux et lettré ; or donc, les oiseaux, les poissons, les animaux, goûtaient un bonheur sans mélange dans ce pelit paradis terrestre. Les faisans couvaient daas les taillis, sans craindre les renards ; les tourterelles nichaient dans les charmilles sans redouter le lacet du braconier ou son plomb meurtrier.

Il ne faut donc pas s'étonner si, avec le temps, les oiseaux affluaient de cent lieues à la ronde. Citons plutôt les paroles du savant el consciencieux Waterton :

« Pendant l'hiver, le nombre des espèces aquatiques à Walton Hall est vraiment merveilleux... Jai compté un jour, en janvier, sur mon lac qui à une étendue de vingt-cinq arpents, seize cent quarante canards sauvages (mallards) en compagnie de sarcelles et de macreuses, trente foulques, vingt-huit oies (outardes) du Canada, et il a dù y en avoir plusieurs autres que je ne pouvais apercevoir des fenêtres du château. La bande se recrutait aussi généralement de quelques cormorans, harles, canards huppés et d’une multitude de poules d'eau...

(1) Waterton’s Wanderin,'e.

PS ee SR

= RS à

298 CHARLES WATERTOY.

« La nuit venue, tous ces hôtes s’envolaient là où ils avaient habitude de se procurer des aliments, à l'exception desfoulques etdes poules d’eau. IT y avait un endroit du pare où, pendant une heure entière, vers le crépuscule, l’on entendait au-dessus de nos têtes, le bruissement incessant de leurs ailes fendant l'air dans leur passage. »

Waterton, s’énorgueillissait de n'avoir jamais déchargé une arme à feu dans son pare : ni chiens, ni gardes-forestiers n'interrompaient la solitude des bois ; jamais canot ne fut lancé sur le lac à la saison du gibier. Mais citons encore quelques lignes de cet amant passionné de la nature et de la gente ailée,

«Dans mon paisible vallon, » dit-il, « vers Ja mi-mai, le naturaliste peut observer, quand il voudra, la corneille, le geai, la pie et le choucas, recueillant à loisir des vermisseaux et des insectes.

«Au moment où j'écris ces lignes, l’on peut voir ici un canard sauvage couvant sur une déclivité boisée de la rive, tandis qu'une corneille a fait son nid dans un sapin à dix pas de l'endroit, et qu’un oïseau de proie a niché dans un autre sapin, à six verges du nid du canard; du côté opposé, à quarante pas du nid de la corneille, un effraie a déposé ses œufs dans la cavité d’un chêne, et à vingt verges de l'aire de l'oiseau de proie, un autre effraie (hibou blanc) a construit le berceau de ses jeunes à l'intérieur vermoulu d’un chène colossal.

«Bien que tous ces ménages vivent en paix, je n’entends pas pour tout cela, affirmer que leurs relations leur permettent de se visiter.

«A un autre endroit du bois, un hibou à aigrettes longues s’est installé dans le vieux nid d'une corneille. Pendant le sommeil, la mère tient les plumes droites sur le haut de la tête, mais elle les abaisse avec soin quand on la regarde,

« Cette année, un canard sauvage niche à douze pieds de terre, dans un chêne, près de la rivière ; et plusieurs pies élèvent leurs familles aux environs, dans une sécurité parfaite (1).»

Ailleurs, le naturaliste nous avertit qu'il a réussi à s'assurer

‘dant plusieurs jours, sur son lac solitaire, la compagnie de

“says on Natural History, Waterton, p. 305.

cinquante-deux cygnes sauvages. Pour moi, qui n'ai ni la finance, ni le lac, ni le «paisible vallon» de Waterton, à offrir au monde ailé, je dois renoncer aux phénomènes de Walton-Hall ; cependant mes tentatives ont été loin d'être infructueuses.

C’est surtout parmi les oiseaux chanteurs, que j'ai cherché des amis : notons les plus connus.

D'abord, le chantre le plus infatigable et qui laisse entendre sa mélancolique ritournelle du haut des érables, depuis l'aube jusqu'à la tombée de la nuit, pendant la belle saison, le moucherolle olive (1) ou Vireo; puis ces deux belles rives, à voix liquide et vibrante que les ornithologistes nomment grive de Wilson et grive cendrée ; les paysans, la flûte et le hautbois. Puis la grive erratique, notre mélodieux merle, sans lequel les jardins seraient incomplets au mois de mai ; sans lequel, le grand orme de la commune semblerait triste aux premiers feux de Paurore, et le chène centenaire, la gloire du manoir seigneurial, aurait, comme autrefois ceux de Dodône, le droit de gémir, de se plaindre.

Notons également le pinson à poitrine blanche, le bruant rose (2), le pinson à couronne blanche, le pinson fauve, le pinson chanteur (notre rossignol), le moucherolle doré, la fauvelte jaune, l'oiseau bleu ou ministre, aux nuances azurées ; l'oiseau bleu à poitrine rousse, la fauvette rayée, la fauvette milrée, la fauvette couronnée, le titiri, la fauvette des pins, le Aiaryland yellow throat ou fauvette trichas, assez abondante ; le roitelet rubis, la fauvette à collier, le roitelet huppé, la piegrièche boréale ; un petit escadron de pics dorés—(pivarts), lesqu:ls, Lout en épurant les allées des fourmis, nous annoncent la pluie du lendemain; le troglodite œdon qui se faufile dans les haies, alerte, la queue retroussée; lon dirait une souris emplumée.

Parmi les individus de la famiile ailée, qui séjournent ici, hélas! d'une manière trop éphémère, je dois signaler notre Tetras gris, la perdrix grise (Bonosa Umbellus). Aux derniers jours d'avril dernier, je rencontrai sur la

(1) Vireo Oliraceus. Voir l'Ornithologie du Canada, page 160.

(2) Carpodacus purpureus,

930 LE TETRAS GRIS.

lisière de l'avenue, un superbe tetras mâle. Son noir jabot au vent, 1 marchaitla tête haute, avec la dignité d'un roi......des bois, Inutile de dire que je me gardai bien de le molester, de le considérai comme un énergique père de famille, préoccupé des soins du ménage : e’était probablement le mâle du couple qui, depais nombre d'années, niche dans nos taillis. Sinous pouvions soustraire à un trépas prématuré, chaque automne, sa tendre couvée, au lieu d'un, nous complerions probablement, chaque printemps, plusieurs nids, Vain espoir !

Aux jours d'autrefois, le ruisseau Belle-Borne alimentait, à Spencer-Grange, un petit lac artificiel, source d'amusements pour la jeunesse, Desmalentendus de voisins le firent supprimer. Pendant une radieuse matinée de juillet, il m'est plus d’une fois arrivé d'entendre à cet endroit, bien haut dans les aire, la note grinçcante du martin-pêcheur, déçu sans doute, dans sa vaine recherche de étang asséché, Au elair de la lune, le quac où héron de nuit s'y faufile encore à la dérobée, et pendanties brumeuses nuits de la fin d'août, le ert de la bécassine, du haut des airs, m'est aussi parvenu. Je ne puis me défendre de croire, que si je restaurais l'attrayant lac des anciens jours, tout petit qu'il fut, Aleyone, la fille d'Eole, aussi bien que le solitaire héron et la vagabonde bécassine, en fréquenteraient comme autrefois les humides bords.

J'avoue que ma curiosité serait grande de voir la pauvre Alcyone bâtir son nid, comme au temps d'Ovide, sur la surface de l'onde :

Perque dies plucidos hiberno tempore septem lneubat Haleyone pendentibus æquore nidis.

Ovin, Met. lib. xx.

Une petite bande de geais bleus vient de temps à autre, ordinairement avant l'orage, émettre leur note stridente : n'oublions pas le gai chardonneret, portantealotte noire et mantille jaune, qui se suspend, la tête en bas, aux chardons en fleur. Les dégats de margot parmi le jeune maïs et parmi les nids d'oiseaux nous ont forcé, ce printemps, de lui retirer notre protection: la corneille est mise au ban, ainsi que les buses, autours et éperviers, et pour cause.

La migration printanière des merles s’est prolongée jusqu’au milieu de mai ; comme elle s'estopérée sous des circonstances

id

exceptionnelles. J'en dirai quelques mots. Deux cents émigrants, c'est-à-dire cent couples ou plus, composaient ce printemps le gros de la bande: club gai, bruyant, ami de la bonne chair, avec programme arrêté pour chaque jour. Au lever du soleil, un bain dans l'onde limpide du ruisseau Belle-Borne, puis un copieux déjeûner aux vermisseaux, scarabés, limacons, le tout servi à point, au frais, dans la prairie voisine. Chacun de courir, chantant, sautillant parmi la rosée, Monsieur et Madame, se comptant fleurette, s'agaçant du bec, se culbutant, se promettant les joies inénarrables de la famille dès que la colonie se sera établie au sein des cfières et mélancoliques solitudes de la Baie d'Hudson,» où plus tard lon comptera bien des nids jaseurs ! Pendant les trois semaines que ces aimables voyageurs ont séjourné chez moi, ce printemps, pas un coup de fusil n'est venu troubler le cours de leur sereine existence: chaque jour, pour varier la scène, la troupe allait faire ses ébats à Spencer-Wood ; que sais-je ? valser et [lirter dans les avenues ombreuses, sur les vertes pelouses où naguère Milaay Monk recevait sa compagnie !

Un matin, spectacle nouveau pour moi, je trouvai dans la prairie, mêlé aux merles, un groûpe assez nombreux de‘ces beaux oiseaux noirs lustrés, les mainates pourpres ; puis, le repas fait, ils accompagnaient leurs commensaux au haut des grands arbres, où, soiret malin, ils exécutaient leur partie dans le eoncert assourdissant de ces derniers. Quand, le soir, mon oreille recueillait, de mon étude, ces ravissantes symphonies, ces roucoulements exécutés par trois cents meæstro, j'eusse donné mer etmonde pour avoir à mes côtés un de mes amis des vieux pays, quinaguère au nombre des ennuis qu'il éprouvait dans la colonie, mettait l'absence des oiseaux chanteurs en Canada. Enfin, peut-être par reconnaissance pour les bons moments que Ja protection légale avait assurés aux merles à Spencer-Grange, un détachement de la bande principale, pour le moins double de celui des années précédentes, a placé, autour de ma villa, le berceau de ses petits. Malheureusement, pas un seul des mainates ne s’est encore décidé à tenter la nidificalion dans cette nouvelle contrée qu'ils ont visitée pour la première fois depuis dix ans, à ma connaissance. Les beaux voyageurs reviendront-ils plus tard ? Qui le sait ?

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