LE CARDINAL
Je signalerai, en passant, l'apparition dans mon jardin d'une des plus belles, des plus brillantes espèces que la Floride et la Louisiane voient nicher surleurs orangers aux fruits d'or, J'ai dit le Cardinal, La première fois que je le vis, il élait posé à la cime d'un dalhia souffre, encore toute humide de rosée, comme un globe enflammé ; les gouttes perlées, illuminées du soleil levant, l'entouraient comme d'un diadème resplendissant. Je n'ai jamais vu un contraste aussi ravissant : la famille entière accourut pour contempler cette céleste vision, Il nous fut facile de reconnaitre, au premier coup d'œil, par son chant, sa resplendissante livrée et sa huppe écarlate, le bel étranger : on m'informe que d'autres individus ont encore été vus à la Pointe-aux-Trembles et au township de Gosford ; mais j'en doute. Qui donc pousse, qui retient ces rares visileurs si loin de leur patrie ? Beaux étrangers, n'avez-vous pas remarqué le souffle pernicieux de l'automne, sur le feuillage jauni de Farbre où votre joyeuse cavatine naguère devançail l'aurore ? N’'avez-vous pas déjà tressailli du froid, pendant nos fraîches nuits, voisines de septembre ? En route, aiègres cardinaux ; cinglez vers la Floride, où luisent des soleils plus cléments, des printemps perpétuels ; à moins que vous ne séjourniez ici, comme délégués à quelque grand (1) concile ornithologique.
Tout difficile qu'il soit de trouver les nids dans Therbe des prairies ou dans les épais faillis, ou au haut des pins touflus, mes enfants, oiseleurs émérites, en ont découvert au-delà de vingt, Nous comptons près de dix nids de merles, dont quelques-uns bâtis dans des endroits qui accusent chez ces oiseaux une confiance sans borne dans l'homme ; père et mère, jeunes et vieux, arpentent les parterres du jardin, surtout aux premières heures du jour. Quant à moi, je n'hésite point du tout à affirmer que c’est le sentiment de Ia protection pour leurs jeunes, qui pousse certains oiseaux à confier leurs nids aux arbres les plus voisins du toit domestique et les moins cachés. Les geais, les éperviers,! les corneilles surtout, qui explorent sans relâche les grands bois, sont trop prudents pour se
() Vers ce temps, nos évêques et théologiens songeaient à se mottre en routa pour Rome, pour prendre part au Concile œeuménique de Pie IX.
risquer dans le voisinage immédiat de l'homme pour perpétrer leurs forfaits, Le gazonabrite les nids de grand nombre de niverolles de Wilson, la nonne ; il est facile d'identifier ce joli pinson, surtout au vol, par les deux plumes blanches de sa queue el sa couleur d'ardoise, foncée, La nonne nous est chère ; eUon estime bien moins les récollets (jaseur du cèdre) (1). Ce sont de vrais abbés de la régence, gourmands, insatiables, sans principes ; il leur faut les plus belles fraises du jardin ; de vrais gargantuas pour les cerises, je vous le jure ; on les lolère, voilà tout, Le pinson à couronne blanche, eelui à poitrine blanche, les nonnes et le pinson ordinaire deviennent fort intimes dans leurs relations quotidiennes ; je viens d'en avoir la preuve. Un matin, tout récemment, où je déjeunais dans mon salon qui donne sur un plateau recouvert en gravois, ma fille cadette, espiègle de dix printemps, avait voulu me ménager une surprise. Je remarquai bientôt, par la croisée entr'ouverte, que nos familiers, auxquels nous sommes dans l'habitude de jeter des miettes de pain, becquetaient en bien plus grand nombre qu'à l'ordinaire, le gravois près des fenêtres ; ce qui me frappa d'avant ce fut de voir la disposition symétrique des convives autour du banquet ? il y avail trois espèces de pinsons el deux nonnes, posés en cercles. Pas un coup de bec ne portait à faux. L'enfant me pria de regarder attentivement, que je verrais que le déjeüner était disposé sur un cercle magique qu'une fée charitable avait tracé. Les mets, entremets et pièces de résistance se composaient d'une foule de boulettes de pain, taillées en carrés, en ronds, en triangles,
Je conclus de là que l'histoire naturelle a des secrets et des aperçus dont les livres ne font pas mention; que cette science peu offrir de l'intérêt non-seulement aux Linnée, aux Audubon, aux Waterton, aux Buffon, aux Cuvier, mais encore au commun des mortels, comme vous et moi, cher lecteur, à tous les âges de la vie,
Mais terminons celte causerie intime, qui pourrait devenir
(1) Au moment où j'écris, mes enfants m’apportent un jeune récollet mort au
pied d’un arbre, d’une indigestion de cerises à grappe ; il en a la falle si remplie qu’ils lui sortent par le bec.
prolixe ; disons un mot sur ce que nos municipalités rurales peuvent faire pour protéger les oiseaux utiles à l’agriculture. D'abord, l'on sait que la loi est bien sommaire, que chacun, aux périodes closes, peut briser les geôles, lacets, trébuehets, tendus pour les oiseaux insectivores mentionnés au Statut. Il serait facile de faire préparer des formes de poursuite el de les distribuer parmi les différentes municipalités rurales. Les clubs pour la protection du gibier et la géntrosité de quelques amaleurs pourvoiraient bientôt aux dépenses fort minimes que réclamerait cetie mesure. Enfin, que les municipalités éloignées affeetent quelques piastres, comme les municipalités autour de Québec l'ont fait, et ce qui, en France eten Angleterre, coûte le fortes sommes, nous pourrons l'avoir presque gratis en C:nada. La protection des oiseaux utiles à l’agriculture !
Spencer-Grange, près Québee, août 1869.
Parune douce matinée, le 21 août je crois, en l'année 1842, mon sommeil fut interrompu par un jet lumineux s’infiltrant à travers le damas de ma fenêtre qui avait vue sur lorient, e’était de l'aurore, un rayon tiède et rose. Il pouvait être au plus quatre heures et demie du matin: déjà le murmure cadencé de la mer rentrante, roulant sur les galets, m'annonçait que je n'avais pas un moment à perdre, si je voulais tirer partie de la grande mer d’août, cette haute marée que l'on a nommée, si à propos, grande mer des alouettes.
[est vrai, j'avais peu loin à aller pour me rendre au théâtre de mes futurs exploits. Besoin n’était que de descendre la pente de la petite éminence dont le pied est baigné par les hautes eaux du fleuve et dont le sommet, coiffé de peupliers de Lombardie, laisse apercevoir une longue maison blanche, à toiture noire et à persiennes vertes, C'était ie manoir du Seigneur, mon vieil oncle qui, depuis un quart de siècle, entouré de sa famille, y coulait des jours dorés. Mes vacances de sé-
. minariste étaient dejà fort entammées, sans que j'eusse eu le