ORDRE EC
saison. Tout était propre à me contrister. Les algues de la rive, les lis sauvages, si brillants en juin, étaient flétris ! Mes bonnes amies, les fougères, sans en excepter la plus grande, la plus belle variété, l’Aigrette du Prince de Galles, étaient défaillantes, jaunes et fanées.
Quelle transformation ! quelle soudaine, quelle irrémédiable décadence !
Aux canapés de verdure, aux voûtes touffues, naguère pleines d'ombre et d'harmonie, avaient succèdé les mornes silhouettes des hûtres et des érables dénudés, et les troncs gris des chênes, aux rameaux desquels adhéraient de rares guirlandes de feuilles d’un brun marron.
L'été de la Saint-Martin, la chûte des feuilles avaient en lieu ; la partie était finie ! Tout avait cessé de chanter ou de bruire.
Le grand sommeil de la nature enveloppait les gaies cigales : les grillons chanteurs, où étaient-ils ? Le breck breck des grenouilles était muet. « Préparez-vous, lhiver approche ! » à était écrit partout : sur le gazon; les squelettes des arbres ; dans les airs ; jusque dans le bourdonnement des feuilles mortes, dans les avenues désertes de mon jardin attristé.
En traversant un pont, sur un petit cours d’eau, je vis \ s'enfuire sous une souche, un écureuil au dos rayé, les joues | gonflées de fénes. Lui aussi, l'hiver le préoccupait : il faisait
ses préparatifs contre la faim, pendant les froides journées, les nuits encore plus froides, lorsque le gazon est durei comme la pierre, que l'aquilon siffle, que la neige blanehit les Loits. n. La veille cinglait vers le sud, une volée de bruyantes outardes, rasant les cimes de mes grands pins: elles s'étaient rapprochées de terre, à la vue de mes outardes domestiques, qui semblaient leur erier, mais en vain «Attendez nous ! » «Hein ! me suis-je dis, ces émigrants qui reviennent avec leurs familles des jones du lac Saint-Jean, des rives de la rivière MeKenzie ou des humides solitudes du Labrador, pourront sous peu, se confieren sûreté aux plantureuses lagunes de la Floride, ou faire retentir de leur martiale réclame les rescifs des Bahamas, ou les battures du Golfe Mexicain. Puis, en détournant la tête, je vis s'abattre sur l'herbe de mon pré,
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un camp nombreux de corneilles croassantes : elles s’égosillaient à qui mieux mieux. Elait-ce pour se plaindre du passage d’un téméraire émérillon alléché par la vue d'un merle posé sur un labour voisin ? Etait-ce pour ces oiseaux, le bruyant conciliabule d'automne, lorsqu'il s'agit de régler d'avance les étapes de la route, pendant le grand voyage de l'année tombante ?
Ceux qui de nos hivers redoutent le courroux,
Vont se réfugier dans des climats plus doux,
Ne laisseront jamais la saison rigoureuse
Surprendre parmi nous leur troupe paresseuse,
Dans un sage conseil par les chefs assemblés,
Du départ général le grand jour est reglé.
Il arrive ; tout part : le plus jeune peut-être
Demande, en regardant les lieux qui l’ont vu naître,
Quand viendra *e printemps, par qui tant d’exilés,
Dans les champs paternels se verront rappelés.
Quelqnes instant plus tard, je remarquai, les ailes immobiles et voguant majestneusement en spirales vers le sud, plusieurs grands oiseaux de proie : eux aussi, ilsétaient en route, et le naturaliste Cassin en a décrit, avec exactitude, leur mode de migration en octobre. À peine eu-je le temps de me laisser cheoir sur un siège rustique, appuyé à un bouleau, près du ruisseau plus haut décrit, avee mon chien à mes pied, qu'un grincement fort désagréable se fit entendre: c'était la voix stridente de deux geais bleus, pronostic de pluie : ils étaient perchés sur un arbre voisin, au tronc duquel je remarquai suspend un joli Grimpereau (Certhia Americana). I frappait, frappait à coups redoublés de son bec, l'écorce, dont il extratravait des larves et des vers. Quelques pinsons rouges (earpodocus purpureus\ ia hippe droite, gazouillaient au sommet, sinon avec tout Pentrain de mai, du moins d'un air pénétré et reeuilli.
I y avait aussi une bande errante d'oiseaux, au haut des airs ; ils s’abattirent au sommet d'un chène dénudé, et une passée de lumière plus vive me permit de constater que c'étaient des Récollets {Ampelis cedrorum.)
Plus de fraises, de cerises, de poires, de merises, pour vous, MM. les viveurs. Qui vous amène ici en octobre ? Sont-ce ces grappes de sorbier (masquabina) couleur feu ? ou bien ces
festons rouges, acidulés, du Vinettier ? ou bien ces pommes de Sibérie écarlattes, que mon jardinier à instruction d'oublier au haut des arbres, après la cueillette des fruits, pour l'approvisionnement de nos pensionnaires aîlés, pendant Les froids de l'hiver ?
Fuyez, petits oiseaux, dont l’épaisse feuillée
Ne peut plus recueillir l’amour comme au printemps ;
Des bouleaux, pour vos nids, la branche cest dépouillée, Et le froid aquilon siffle dans leurs troncs.
Bientôt, mon chien dresse l'oreille, flaire, devient impatient, attendant l'ordre de son maitre.
Que vois-tu done ? Est-ce un écnreuil ou une souris qui se faufille dans cette épaisse haie de lilas que voici? Sois tranquille, ne l’hérisses pas le poil ? C’est tout simplement, notre ami, le petit roitelet, le Troglodyte d'hiver, qui vient présenter ses adieux avani le départ.
A cetinstant, le vieux jardinier m'accoste avec précipitation : «Ne nous permettrez vous donc pas de tirer sur ce superbe perdreau, que je vois chaque jour, dans le taillis ? Si nous ne le trappons pas, le voisin l'aura ?
«Non, dis-je, c’est un des jeunes de la couvée de l’année : si nous voulons que le couple revienne nicher dans nos bois, ne les harcelons pas. » Au même moment, passait une petite volée de Nonnes, (Junco hyemalis) auxquelles se mêlent, un pinson chanteur {Melospiza melodia), et un ou deux pinsons à poitrine blanche (Fringilla Pennsylvanica } Où done est le beau pinson fauve (Fringilla illiaca), en ces jours de mélancolie ? Par où passera, en regagnant les chaudes latitudes, toute cette nombreuse et brillante famille de moucherolles, qui, en Mai, laissait couler des flots de 1 ‘odie, de chaque taillis, de chaque arbuste, pendant la migration printanière vers le nord ? Qui done alors les appelait dans ce froid pays de la Bate d'Hudson ? Est-ce que la température en Août, y est plus favorable pour la mûe d'été? Est-ce que la vie y est moins agitée en Juillet? le comestible plus abondant ? les matériaux de construction, mieux adaptés, plus soyeux? les nids plus doux ? Qui donc nous donnera la clef de cet incompréhensible mystère de la migration ?
J'ai dis les nids. Il y aurait de fort intéressantes études à
faire sur les nids. Les uns, modèles de solidité, comme ceux du pic, dénotent l'art du charpentier ; d’autres comme ceux de l’hirondelle de rive, accusent le mineur, tandis que celui de l'hirondelle domestique, aux parois d'argile, indique à la fois, le potier et le maçon. Le vireo, suspend le sien entre les rameaux mobiles d'unhêtre ou d’un bouleau, comme un panier retenu par ses anses. Le merle, personnage démocratique, se contente d'une hutte en terre, qu'il tapissera d'un matelas, de racines doublé de fin foin, en guise de lit de plume. Le logis de la future famille, il le confiera hardiment à la fourche d'un pommier, à la maitresse branche d’un chène, à l'angle du belvèdère, à la charmille de la piazze, à la clôture même du grandchemin, partout enfin où règne l'homme.
Mais nul, dans le monde des oiseaux ne sait mieux que le pic se garantir contre la maraude des corneilles, du geai, du hibou. Un jour, je passais dans la forêt ; le bruit de coups redoublés frappe mon oreille. «lei, l’on bâtit, me dis-je. Charpentier où es-tu ? » Par hasard, mon pied heurte une branche sèche, le bruit cesse et au haut d'un hêtrerompu,dansun trou gros comme celui d'une tarrière d’un pouce et demi, je vis une tête écarlate qui m'observait, Cet oiseau choisit un arbre dont le cœur est tout juste assez carié, pour se travailler avec facilité ; puis il le creuse consciensieusement. L'oriole de verger se bâtit une demeure suspendue : après un château en Pair, quoi de plus poétique qu'un nid suspendu ?
Le chef-d'œuvre du genre, c’est le gracieux receptacle que l'oiseau-mouche prépare à ses petits, une merveille de solidité, d'élégance, Trouver un nid d’oiseau-mouche fait époque dans la vie d'un naturaliste: ç'a équivaut presque, par sa rareté, à la découverte de l'aire d’un aigle, sur la cime des monts.
Quelques valatiles comme les corneilles occuperont le nid de l’année précédente ; d'autres, comme l’aigle-pêcheur, ajouteront une étage au vieux nid, lequel après quelques années atteindra ur volume incroyable, D'autres encore, comme l'étourneau, s’en remettront à leurs voisins de léclosion, de l'œuf et de l'éducation de la famille, Parmi les espèces aquatiques, la construction du nid, est chose facile, un mince détail de ménage. Le creux de rocher, l'abri d'une touffe d'herbes,
quelquefois le sable chaud du rivage, suffira: ainsi en agit le goëland. Mais pourquoi vous entretenir des nids, des nids harmonieux du printemps? Quelques nids déserts, à moitié remplis de feuilles où de cônes de pins, voilà ce qui me reste maintenant, pour me rappel:r mes mélodieux, mes nombreux familiers de Ja belle saisou: je dis nombreux, et je sais où les trouver à presque toutes les heures du jour.
«L'on voit, » dit an naturaliste, « un sourire d’incrédulité errer sur les lèvres de la plupart de ceux à qui l'on énumère le nombre d'oiseaux qui visitent annuellement notre climat. Bien peu se doutenut de la présence de la moitié des bardes ailés qui fréquentent les environs de leur demeure. Quand ils traversent la fôrêt, ils sont loin de soupçonner combien de secrets ornithologiques les entourent ; combien d’oiseaux rares et beaux du Mex'que, de l'Amérique centrale et méridionale, tiennent ieurs réunions dans les alcôves au dessus de leur tête, ou se livrent aux joies de l'existence sur le sol, à leurs pieds. » Rien de plus vrai.
Je n'oublierai jamais une promenade sous ces mêmes bois, que je fis au début de mes études d'histoire naturelle, en compagnie du célèbre naturaliste de Boston, Henry Bryant : dans moins d'une demi-heure, il m’eût fait faire connaissance avec, et identifier parfaitement, plus d’une douzaine d’espèces, qu'auparavant je ne connaissais que dans les livres.
Je savourais en ce moment ces rayons expirants d’un beau soleil d'automne, lorsque je fus tiré de ma rèverie par un murmure de douces voix dans la haie de lilas avoisinante: c'était une petite troupe de mésanges, r‘nétant allègrement leur QQu'es-tu » ? Ma présence les embarzassait : je me mis en marche vers le logis, lorsque notre marmotte domestique vint brusquement me demander protection: elle paraissait mierrée des cris rauques d'un petit oiseau de proie, que 2 reconnus facilement à son vol troublé, incertain, pour la pte-grièche ou grand écorcheur boréale : nous le voyons d'ordinaire en octobre. Comme je tournais un angle du jardin, je recucillis bien haut dans les airs, la note mélancolique de lortolan
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(alouette de Virginie) : les voyageurs, regognaient les chaumes de la patrie. J'ai aussi remarqué avec surprise, ces jours derniers, une troupe de chardonnerets : d'ordinaire, ils nous laissaient en août, au plus tard au commencement de septembre.
Vis-à-vis mon étude, il v a uve baic touffue : en avant, quelques vertes épinettes. Un chant flüté, faible, mais, d’une incomparable douceur s'en exhala, Parmi les ménestrels voyageurs, quel était done, à celle triste saison, le vertuose au gosier si mélodieux ? Élait-ce Ja grive solitaire que nos paysans, à cause de sa voix liquide, ont surnommée la flûte ? Eh bien, oui ; c'était elle. De son grand œæil-noisette, elle me contemplait, tristement posée sur une branche sèche avant de se mettre en roule. Oiseau gentil, étais-tu done un de ceux qui, aux premiers rayons de l'aurore, en mai dernier, venait sous ma fenêtre m'enivrer de la céleste harmonie ? et ces sons divins, tu les prenais.
Dans le gazouillement des flots, Dans les frémissements des feuilles, Dans les bruits mourants des échos, Dans l’eau qui filtre goutte à goutte Du rocher nu dans le bassin
Et qui résonne sous sa voûte En ridant l’azur de son sein.
À revoir ! à revoir! mélodieux ami, avec Reboul, je te dirai :
Oiseau de longue connaissance Ah! dis-moi, quand reviendras-tu ?
Sillery, 30 octobre 1871.
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