CHAPITRE V
ADVERSAIRES DE l’aLCHIMIE. — DÉCADENCE DES OPINIONS HERMÉTIQUES
11 nous reste à rechercher de quelle manière les théories relatives à la transmutation des métaux se sont effacées peu à peu de la science, comment elles ont enfin disparu devant les progrès de la raison publique.
LÀl.(;illMlE ET LES ALCHIMISTES.
Bien que l’alchimie ait constitué, pendant un très-grand nombre de siècles, un dogme scientifique universellement, accepté, elle a cependant, à toutes les époques, rencontré sur sa route de sérieux adversaires dont la voix, longtemps inutile, devait finir par se faire écouter. Au quatorzième siècle, à une époque où elle brillait de tout son éclat, quelques esprits plus rigoureux s’efforcaient de la combattre. De ce nombre était un physicien de Ferrare, Pierre le Bon de Lombardie, qui composa, en 1530, dans la ville de Pola, de la province d’Istrie, un ouvrage cbimique : Margarita pretiosa (La perle précieuse servant d'introduction à la chimie). Pierre le Bon se servait, pour attaquer la cbimie, des armes de son époque, c’est-à-dire des arguments façonnés par la philosophie scolastique. Voici, par exemple, l’un des syllogismes que Pierre le Physicien oppose à la réalité de l’alcbimie : « Aucune substance ne peut être transformée en une « autre espèce, à moins qu’elle ne soit auparavant réduite en « ses éléments; or l’alcbimie ne procède pas ainsi : donc elle (I n’est qu’une science imaginaire. » Et ailleurs : « L’or et « l’argent naturels ne sont pas les mêmes que l’or et l’argent « artificiels; donc, etc. » Mais ce qui ôte un peu à la valeur des arguments de maître Pierre le Bon, c’est que dans le chapitre suivant du même ouvrage, l’auteur, afin de montrer toute son habileté dans l’emploi de la dialectique, s’attache à prouver, par des arguments inverses, que l’alchimie est une science positive.
La poésie essayait aussi, à la même époque, d’apporter son secours aux adversaires de l’alchimie. Les dernières éditions du Roman de la Rose renferment deux écrits alchimiques, en vers, que l’on attribue à Jean de Meung, surnommé Clopinel, qui vécut, comme on le sait, à la cour de Philippe le Bel en qualité de poëte du roi, et termina le Roman de la Rose, commencé par Guillaume de Lorris. Dans les deux écrits dont nous parlons, Jean de Meung cherche à mettre en évidence les erreurs contenues dans les ouvrages des alchimistes de
son temps. Il met en scène la Nature, qui se plaint d’ètn' trop négligée par les alchimistes, et les engage à s’occiqw'r d’elle comme le seul moyen d’arriver à de bons résultats ;
Comme Nature se complaint Et dit sa douleur et son plaint A ung sot soiifleur sophistique Qui n’use que d’art mécanique.
; Tel est le sommaire de la partie du poëme intituh' : Les j Remontrances de la Nature à l’alchimiste errant. La Nature I fait entendre à ralchiiniste quelques v('rités un peu dures, ainsi qu’on peut le voir par le passage suivant :
1 Je parle à toy, sot fanatique.
Qui te dis et nomme en praclique Alchimiste et bon philosophe :
Et tu n’as sçavoir ne estol'fe,
Ne théorique, ne science De l’art, ne de moy congnoissance.
Tu romps alambics, grosse heste,
Et tu brusies charbon qui t’entesie ;
Tu cuis alunm, nilre, atramens,
Fonds metaulx, brusies orpiments;
Tu fais grands et petits fourneaux,
Abusant de divers vaisseaux.
Mais au faict je te notifie Que j’ai honte de ta folie.
Qui plus est, grand douleur je souffre Pour la puanteur de ton soufre.
Par ton feu si chaull qu’il ard gent,
Cuides-tu fixer vif-argent,
Cil qu'est volatil et vulgal,
Et non cil dont je fais métal?
Povre homme, tu t’abuses bien !
Par ce chemin ne feras rien,
I Si tu ne marches d’autres pas.
L’alchimiste reconnaît .ses torts, et demande humblement à la Nature le pardon de ses erreurs. Cette réponse de l’ai-
chimiste est annoncée en ces termes dans h' sommaire de la seconde partie du poëme :
Comment l’artiste, honteux et doulx,
Est devant Nature à genoulx,
Demandant pardon humblement Et la remerciant grandement.
L’alchimiste repentant attribue ses erreurs aux préceptes faux contenus dans les livres de ses confrères; il promet en même temps de prendre la Nature comme le seul guide dans ses travaux.
Comment me pourray-je guider Si vous ne me voulez aider?
Puis dictes que vous doiz en suivre,
.Je le veulx bien; mais par quel livre?
L’ung dict ; Prends cecy, prends cela ;
L’autre dict : Non, laisse-le là ;
Leurs mois sont divers et obliques,
Et sentences paraboliques.
En effet, par eulx je voy bien Que jamais je ne sçauray rien.
Il serait superflu d’ajouter que dans le siècle où s’élevèrent ces faibles réclamations, elles durent trouver peu de faveur.
Ce n’est qu’au seizième siècle que les adversaires de l’alchimie commencèrent à se faire écouter. Ils essayèrent, par deux voies différentes, de s’opposer à la diffusion de ses doctrines et aux tristes conséquences qu’elles amenaient à leur suite. D’une part, ils s’attachèrent à démontrer, à l’aide d’arguments scientifiques, qu’il était impossible d’opérer la transmutation des métaux ; d’autre part, ils essayèrent de mettre à nu les fraudes employées par les adeptes pour faire croire à l’existence de la pierre philosophale.
Thomas Éraste, dont le traité Explicatio parut en 1572, est l’un des premiers qui se soient attaclK's à démontrer le
TRAVAUX DES ALCHIMISTES
néant des opinions alchimiques. S’élevant avec force contre les doctrines de Paracelse, il combattit, par de puissants arguments, la théorie des alchimistes relative à la composition des métaux, et s’efforça de prouver ainsi que la transmutation était une œuvre impossible.
Herman Conriiigius, dans son ouvrage intitulé Hermetica, reproduisit les arguments de Thomas Érasto. et fut un peu mieux écouté que son modèle.
Verner Rolfink, mais surtout le savant jésuite Kircher, se montrèrent, dans divers ouvrages, ennemis déclarés de l’alchimie.
Cependant toutes ces voix de la raison et du bon sens rencontraient peu d’écho dans l’esprit des contemporains en proie à une passion trop violente. Peut-être aussi les arguments invoqués par les adversaires de l’alchimie manquaientils des qualités suffisantes pour opérer une conversion si difficile. Afin de donner une idée fidèle de ces discussions, nous allons détacher de la Physique souterraine de Becher une curieuse page, dans laquelle cet écrivain prétend réfuter un argument que les adversaires de l’alchimie avaient élevé contre la réalité de cette science. On verra par cet exemple dans quel esprit et sur quel ton s’exercaient ces disputes.
On avait opposé à Becher, contre la réalité de l’alchimie, l’argument suivant qui avait produit, à ce qu’il nous assun', une impression considérable sur les esprits :
Si l’alchimie, avait-on dit, était un art existant réellement, le roi Salomon l’aurait connue, puisqu’il possédait, selon les Écritures, la sagesse réunie de la terre et du ciel. Cependant Salomon envoya des vaisseaux à Ophyr pour y chercher de l’or, et il leva des taxes sur ses sujets. Or, si Salomon avait connu la transmutation des métaux, il n’aurait pas eu besoin, pour se procurer de l’or, de recourir aux moyens précédents. Ainsi Salomon n’a pas eu connaissance de l’alchimie. Donc l’alchimie n’existe pas.
Voici comment procède l’auteur de la PMjsique souterraine
pour réfuter ce redoutable argument. 11 accorde la majeure, c’est-à-dire cette proposition qne le roi Salomon possédait toute la sagesse de la terre et du ciel, bien cependant qu’il lui paraisse douteux que la sagesse de ce roi embrassât la spécialité de toutes les connaissances humaines, attendu, ce qu’on peut nier, qu’il n’eut pas connaissance de l’imprimerie, de la poudre à canon ni d’autres inventions qui lui sont postérieures. Mais Becher rejette formellement la mineure, c’est-à-dire que le roi Salomon ne possédât point la pierre philosophale. De ce que Salomon a envoyé des vaisseaux à Ophyr, et de ce qu’il a imposé des contributions à ses sujets, on ne peut nullement conclure, nous dit-il, que ce roi ne possédait point la pierre philosophale. L’empereur l.éopold B", qui a fait de l’or, comme chacun le sait, a-t-il pour cela diminué les charges qui pesaient sur ses sujets? D’ailleurs, l’expédition d’Ophyr est-elle un fait bien établi, à une époque où l’on ne faisait pas encore usage de la boussole? Connaît-on parfaitement le but de cette expédition? En raison même des mystères dont elle s’entoure, elle serait plutôt, au dire de Becher, une preuve que Salomon possédait le secret de la pierre philosophale. Ne voulant point fabriquer de l’or dans ses propres États, Salomon a fait exécuter cette opération dans un pays voisin, pour faire ensuite rapporter en Judée l’or artificiellement produit. En effet, quels biens le roi Salomon aurait-il pu offrir en échange de cet or, que l’on prétend avoir été rapporté d’Ophyr? Pourquoi ces expéditions n’ont-ol les point continué sousRoboam, son successeur? En résumé, Becher demeure convaincu que Salomon a connu le secret de la science hermétique, mais que sa haute sagesse l’a empêché de le divulguer. Ainsi cette argumentation, dont on avait fait tant de bruit contre l’existence réelle de la pierre philosophale, est de tout point mal fondée.
C’est ainsi qu’au dix-septième siècle on discutait les points controversés de la chimie. C’était toujours, comme on le voit, la vieille forme du sophisme .scolastique : Un rat est
TRAVAUX DES ALCHIMISTES
uiio syllabe, — or une syllabe ne mange pas de lard, — donc un rat ne mange pas de lard. Argument qui ne se rt>torquait que par l’inverse ; Un rat mange du lard, — or un rat est une syllabe, — donc une syllabe mange du lard.
Au commencement du dix-huitième siècle, les adversaires de l’alcbimie procédèrent un peu plus sérieusement dans leurs attaques. Les écrits scientifiques dirigés contre ses principes augmentèrent en nombre, sans néanmoins produire encore beaucoup d’impression. C’est que les moyens d’argumentation étaient toujours bien indirects, et que les ouvrages destinés à les propager portaient de bien singuliers titres. M. Kopp signale les traités suivants comme ayant été écrits à cette époque contre les partisans de la science hermétique. « J. Ettner, nous dit M. Kopp, attaqua l’alchimie dans deux ouvrages. I.e premier parut sous ce titre ; Le Chimiste dé ■ voilé d’Eckhard fidèle, dans lequel sont relatés la méchanceté et l'imposture des adeptes. — Le Sage médicinal d'Ekhard fidèle ou le Charlatan dévoilé (1710). Un autre ennemi des alchimistes, J. Schmid, écrivait en 1706 : V Alchimiste qui porte un mauvais jugement sur Moïse, prouvant dans une relation appmjée sur les Ecritures que Moïse, David, Salomon, Job et Èlie n’ont pas été adeptes de la pierrephilosophale, ouvrage par lequel Schmid croyait donner le coup de grâce à l’alchimie. En 1702, parut un autre ouvrage intitulé : Fanfares d’Elie l'artiste ou Purgatoire allemand de l'Alchimie, écrit par un enfant de Vhlipuzli, qui veut mettre à nu l’honneur des gens hono7'ables et la honte de ceux qui sont bouffis d’orgueil ' . » Les partisans de l’alchimie ne laissèrent pas ces écrits sans réponse; ils répliquèrent par des ouvrages ornés de titres aussi fantastiques que les précédents. C’est ainsi qu’en 1703, parut ; Délivrance des philosophes du purgatoire de la chimie, Cest-à-dire critique, au nom des philosophes, de trois feuilles d' impressions vi-
' Geschichte der Cherme.
cieuses récemment publiées Æim 1705, en réponse au même traité de Schmid : Démolition et conquête du purgatoire alchimique, annoncée par l'ordre du pape chimique, au son d’une trompette d’Elie et de toutes les batteries élevées sur nie des injures.
Mais le meilleur moyen de s’opposer aux résultats funestes amenés par l’abus des pratiques alchimiques, c’était de mettre en évidence les nombreuses fraudes employées par les adeptes fripons pour abuser de la crédulité du public. C’est une tâche à laquelle les adversaires de l’alchimie ne firent point défaut. Dans son Explicatib, Thomas Éraste avait déjà dévoilé les impostures des charlatans alchimistes, et fait connaître les tours d’escamotage à l’aide desquels ils savaient mélanger de l’or aux métaux vils mis en expérience. Otto Tackenius, dans son Hippocrates chemicus, publié en 1666, dévoila aussi les tours d’adresse de ces empiriques. Nicolas Lémery, dont le célèbre Cours de chimie, publié pour la première fois en 1675, demeura si longtemps le code des chimistes praticiens, s’attacha à mettre les mêmes faits dans tout leur jour. Mais ce qui produisit l’impression la plus profonde et la plus utile sous ce rapport, fut un mémoire présenté en 1722 à l’Académie des sciences de Paris, par Geoffroy l’aîné, sous ce titre : Des Supercheries concernant la pierre philosophale.
« Il serait à souhaiter, dit Geoffroy, que l’art de tromper fût parfaitement ignoré des hommes, dans toutes sortes de professions. Mais puisque l’avidité insatiable du gain engage une partie des hommes à mettre cet art en pratique d’une infinité de manières différentes, il est de la prudence de chercher à connaître ces sortes de fraudes pour s’en garantir. Dans la chimie, la pierre philosophale ouvre un très- vaste champ à l’imposture. L’idée des richesses immenses qu’on nous promet, par le moyen de cette pierre, frappe vivement lAlhagination des hommes. Comme, d’ailleurs, on croit facilement ce qu’on souhaite, le désir de posséder cette pierre porte bientôt l’esprit à en croire la possibilité.
« Dans cette disposition où se trouve la plupart des esprits au •
sujet de cette pierre, s'il survient quelqu’un qui assure avoir fait cette fameuse opération ou quelque autre préparation qui y conduise, qui parle d’un ton imposant et avec quelque apparence de raison, et qui appuie ses raisonnements de quelques expériences, on l’écoute favorablement, on ajoute foi à ses discours, on se laisse surprendre par ses prestiges ou par des expériences tout à fait séduisantes, que la chimie lui fournit abondamment ; enfin, ce qui est plus surprenant, on s’aveugle assez pour se ruiner, en avançant des sommes considérables à ces sortes d’imposteurs, qui, sous différents prétextes, nous demandent de l’argent, dont ils disent avoir besoin, dans le temps même qu’ils se vantent de posséder une source de trésors inépuisables.
« Quoiqu’il y ait quelque inconvénient à mettre au jour les tromperies dont se servent ces imposteurs, parce que quelques personnes pourraient en abuser, il y en a cependant beaucoup plus à ne les pas faire connaître, puisqu’en les découvrant on empêche un très-grand nombre de gens de se laisser séduire par leurs tours d’adresse.
« C’est donc dans la vue d’empêcher le public de se laisser abuser par ces prétendus philosophes chimistes, que je rapporte ici les principaux moyens de tromper qu’ils ont coutume d’employer, et qui sont venus à ma connaissance. »
Geoffroy énumère alors la nombreuse série des moyens frauduleux employés par les adeptes pour opérer leurs prétendues transmutations V
Dévoiler les fraudes des alchimistes, c’était, sans aucun doute, un moyen excellent de prouver à tous l’inanité de leur prétendue science. Ce fut là, en effet, le coup le plus certain porté à une science qui commençait d’ailleurs à décourager ses défenseurs par la longue série de déceptions qu’elle avait infligée à leurs espérances. Un événement qui produisit beaucoup de sensation en Angleterre, contribua encore à ouvrir les yeux du public et à démontrer la n'-alité des accusations portées contre les adeptes. En 1783, le chimiste James Price, qui avait dix fois exécuté avec succès des
* Voyez à la fin du volume (Note II) le texte entier de ce Mémoire de Geoffroy.
i; ALCHIMIE ET LES ALCHIMISTES.
transmutations publiques, soumis par les membres de la Société royale de Londres à une surveillance plus sévère, et pressé de manière à ne pouvoir tromper les assistants, s’empoisonna sous les yeux même des personnes convoquées pour être témoin de ses prodiges. Ce fait produisit à cette époque beaucoup d’impression en Angleterre, et l’on nous permettra d’en rappeler les principaux détails.
James Price, homme riche et savant, était médecin à Guilford. 11 s’occupait de chimie, et son nom est resté attaché, dans cette science, à quelques travaux intéressants. Mais il eut le travers de se jeter dans les folies alchimiques, et il s’imagina, en 1781, avoir réussi à composer une poudre propre à la transmutation du mercure et de l’argent en or. Cette poudre avait de si faibles vertus, le profit qu’on pouvait en retirer était si médiocre, et les expériences si pénibles, qu’il hésita pendant deux ans à rendre publique sa prétendue découverte. 11 se décida néanmoins à la confier à quelques amis. Le père Amlerson, naturaliste zélé et chimiste habile, les frères Russel, conseillers à Guilford, et le capitaine Grose, connu par quelques écrits sur l’antiquité, furent ses premiers confidents.
Cependant, à mesure que le bruit de ses opérations se répandait au dehors, il s’enhardissait davantage, et il finit par acquérir une confiance en lui-même qui lui avait manqué . jusque-là. De l’art de se tromper soi-même à l’art de trom- i per les autres, il n’y a qu’un pas. En 1782, Price montrait à qui voulait les voir deux poudres rouge et blanche avec lesquelles il transmuait à volonté les métaux vils en argent ou en or. Il exécuta plusieurs transmutations publiques, et pour répondre d’une manière péremptoire aux objections qu’elles avaient provoquées, il institua une série d’expériences qui i furent exécutées à Guilford dans son laboratoire, en présence j d’un grand nombre de personnes distinguées de la ville. Cesj expériences, qui durèrent deux mois, consistèrent surtout à| agir sur le mercure ou sur des amalgames, au moyen de ses*
TUAVAUX DES ALCHIMISTES.
doux poudi'os. L’opérateur transmuait à volonté ce métal on argent ou en or. Il lAisait souvent usage d’huile de naphto pour ajouter au mercure, qui devenait mat et (‘pais par .son mélange avec ce liquide. Le borax et le charbon de bois jouaient aussi un rôle comme ingrédients dans les opérations. Les expériences ne donnaient en général que de petit('s quantités de métal précieux; mais, dans la neuvième séance, qui eut lieu le 30 mai 178‘2, et dans laquelle on laissa le chimiste opérer seul, on obtint, avec soixante onces de mercure, un lingot d’argent posant deux onces et demie. La quantité de poudre philosophale emplotme fut de douze grains. Le lingot d’argent provenant de cette expérience fut offert en présent au roi d’Angleterre, Georges III.
Pour donner toute publicité à ces expériences, James Price on lit imprimor, à Londres, les procès-verbaux détaillés sous le titre de Relation de quelques expériences sur le mercure, l'or et l’argent L Ces procès-v('rbaux portent la signature des principaux témoins des expériences; outre les noms do Russel, Amlerson et Grose, on y remar([ue ceux de lord Onslow, lord King, lord Palmerston, le chevalier Gartwaide, sir Robert Parker, sir Manning, sir Polie, le docteur Spenco, le capitaine Ilausten, les lieutenants Grose et Hollamby, les sieurs Philippe Clarke, Philippe Norton, Fulham, Robinson, Godschall, Gregory et Smith, noms aujourd’hui tous inconnus.
Cependant James Price était membre de la Société royale des sciences de Londres. Comme les croyances alchimiques avaient depuis (juclque temps perdu leur prestige, la société voulut savoir le fond de l’affaire. Le chimiste fut donc sommé de répéter ses expériences devant une commission choisie parmi ses membres et composée des deux
* A» account of sowe experiments o?i mercury, silver and gold, made at Guilford in may 178‘2, in lhe lahoratory of James Price, M.D.F.H.S. Oxford, 178‘i, iii-4°.
9ti
chimistes Kirwan et Higgins. James Price refusa de rë- |)ëter devant eux ses expériences de Guilford. Il donnait pour prétexte que sa provision de pierre philosophale était épuisée, et qu’il fallait beaucoup de temps pour en préparer d’autre. Il alléguait encore que, faisant partie de la société des Rose-Croix, il ne pouvait divulguer l’un des secrets de sa confrérie. Mais toutes ces défaites étaient jugées à leur véritable valeur, et ses amis le pressaient de toutes manières d'obéir au vœu de la Société royale. Un des membres les plus illustres de cette Société, sir Joseph Banks, insista surtout pour lui faire comprendre jusqu’à quel point son honneur et celui de la compagnie scientifique dont il était membre, étaient engagés dans cette affaire.
Ainsi poussé à bout, James Price se décida à recommencer ses expériences afin de préparer une nouvelle quantité de sa , poudre transmuta toire. Au mois de janvier 1783, il partit pour Guilford, afin de s’y livrer à ses recherches, annon- ! çant son retour pour le mois suivant. ;
Arrivé à Guilford, il s’enferma dans son laboratoire. Ensuite, avant de rien entreprendre, il commença par préparer ^ une certaine quantité d’eau de laurier-cerise, poison très-violent. Il écrivit ensuite son testament, qui commençait par ces j mots : « Me croyant sur le point de partir pour un monde ' plus sûr, je consigne ici mes dispositions dernières... »Cen’est qu’après ces préliminaires sinistres qu’il se mit au travail.
Six mois se passèrent sans que l’on entendît parler à Londres du chimiste Price. Au bout de ce temps, on apprit son retour; mais, comme on assurait qu’il revenait sans avoir réussi dans sa tentative, tous ses amis les plus cbers l’abandonnèrent au juste mépris que méritait sa conduite.
Ce ne fut donc point sans surprise que la Société royale reçut de James Price la prière de se rendre en corps, à un jour désigné du mois d’août 1783, dans son laboratoire. : Beux ou trois personnes seulement, parmi tous les membres de la Société, crurent pouvoir répondre à l’invitation de leur <
TRAVAUX DES ALCHIMISTES
collègue. James Price ne put résister à cette dernière marque de mépris; il passa dans un petit cabineDattenant à sou laboratoire et avala tout le contenu du llacon d’eau de laurier-cerise qu’il avait rapporté de Guill'ord. Quand on reconnut, à l’altération de ses traits, les signes du poison, ou s’empressa de lui cberfeher des secours ; mais il était tro[» tard, et les médecins qui accoururent le trouvèrent mort. Le docteur Price laissait, par son testament, une fortune de soixante-dix mille tbalers, avec une rente de huit mille tba- 1ers qu’il distribuait à ses amisL
A peu près à l’époque où cet événement, dont le dénoùment fut si tragicjue, venait de s’accomplir en Angleterre, une autre aventure, qui n’eut cependant rien que d’assez nqouissant en elle-même, se passait de l’autre côté du Rhin, et précipitait la décadence des opinions alcbimi(jues, en tournant contre elles l’arme assurée du ridicule. Un professeur d’une université d’Allemagne était publiquement forcé de convenir qu'il avait été, par le fait de ses croyances aux idées alcliimiques, le jouet d’une mystification grotesque.
Jean-Salomon Semler, savant théologien, était professeur à l’université de Halle. Enfant, il avait bien des fois entendu un ami de son père, l’alchimiste Taubenscbusz, raconter les merveilles de la pierre des philosophes, et sa jeune imagination en avait été vivement frappée. Lorsque, plus avancé eu âge, il se livrait à ses études tliéologiques et aux travaux de sa profession, il savait se ménager quelques heures de loisir [lourdes expériences chimiques. Ces expériences n’arrivaient jamais à lui démontrer la réalité du grand fait poursuivi |)ar la science hermétique, mais il se gardait bien d’en tirer aucune conclusion contre la certitude de ses principes.
Lorsque, ses études terminées, il put disposer d’un peu
' (ientlemen maguzine, 1791, p. 894. — Magasin scientifique de Collingue, 1785.
L’ALCHIMIE ET LES ALCIllMIS'l’ES.
plus de temps, il se mit à compulser les vénérables in-folio du moyen âge'. Nous ignorons ce que le jeune théologien trouva dans la méditation des écrivains hermétiques; mais, si médiocres que fussent ses découvertes, elles étaient bien suffisantes pour un homme qui avait eu la foi avant la science, et une foi si robuste, que l’on est contraint de la respecter, tout en regrettant qu’elle n’ait pas été récompensée par quelque miracle. Un incident, qui survint plus tard dans sa vie, ne put d’ailleurs qu’ajouter à la fermeté de ses croyances.
Somler était depuis peu professeur de théologie à Halle, lorsqu’un juif de cette ville amena vers lui un étranger revenant d’Afrique qui lui demanda quelque secours. Cet étranger lui montra avec mystère un papier portant une douzaine de lignes en caractères hébreux, mais dont les mots étaient turcs ou arabes. 11 comprenait, disait-il, parfaitement cet écrit ; seulement il y avait trois mots dont il ne pouvait saisir le sens, ce qui lui occasionnait un tourment inexprimable. Il raconta, en effet, qu’il existait à Tripoli, à Tunis et à Fez, un grand nombre de juifs qui avaient reçu, en héritage de leurs ancêtres, le secret de faire de l’or. Ces juifs conservaient précieusement ce secret, et n’en tiraient parti que pour leurs besoins les plus urgents, afin de ne pas éveiller l’attention des barbares. Lui-même avait servi longtemps chez un de ces juifs, et il aidait souvent son maître dans ses travaux de transmutation. L’écrit qu’il présentait à Semler contenait une indication exacte des opérations pratiquées par son juif ; par malheur, les trois mots dont il avait oublié la signification lui rendaient le reste inutile.
Avec trois mois qu’un juifm’npprit en Arabie,
Je guéris autrefois l’infante du Congo,
Qui, vraiment, avait bien un autre vertiyo.
Les trois mots du Crispin de Regnard étaient sans doute les mêmes dont cet aventurier se mettait si fort en peine.
TRAVAUX DES ALCHIMISTES
il!»
Le bon et crédule Semler fit tous ses efforts pour déchiffrer ce logogriphe. A bout de sa propre science, il invoqua celle des orientalistes les plus renommés de la ville et de l’université; mais ce fut en vain. Aussi, lorsque cinq jours après, le juif vint le revoir, il ne put que l’informer de ce résultat négatif. Notre homme s’en montra tout naturellement très-affecté, car il se voyait, disait-il, contraint de retourner en Afrique pour demander à son ancien maître le sens des trois mots. Or, en ce temps-là comme dans le nôtre, on ne faisait pas pour rien le voyage de Tunis.
Scbmieder, qui nous transmet ce petit épisode de la carrière alchimique du théologien de Halle, ne met pas en doute que ce juif ne fût un imposteur. 11 remarque, en effet, que don Domingo Badia, savant espagnol, qui, à la fin du dix-huitième siècle, voyagea dans le nord de l’Afrique, sous le nom d’Âli-Bey, témoigne qu’à cette époque les notions les plus vulgaires de la chimie s’étaient presque entièrement perdues chez les habitants de ce pays, juifs ou autres. Ajoutons qu’en 1830, après la prise d’Alger, les Français furent encore mieux édifiés quant à l’ignorance des ‘Arabes. Il est donc constant que cette histoire d’alchimie africaine n’était qu’un honnête prospectus de mendicité présenté par la fourberie du juif à la naïveté du théologien.
Semler tira néanmoins de ce fait une conséquence tout opposée; loin d’en recevoir une atteinte, sa foi robuste dans j la vérité de la chimie y puisa une force nouvelle dont les résultats ne se firent pas attendre.
En 1786, le baron Léopold de Hirschen venait d’annoncer au monde sa découverte d’une médecine qu’il décorait du nom de sel de vie. Semler s’adonna avec passion à l’étude de ce produit nouveau. 11 fit paraître successivement trois mémoires sur ce sujet. 11 prétendait connaître le sel de vie mieux que celui qui l’avait inventé. Benchérissant sur les assertions du baron de Hirschen, il y trouvait non-seulement 1 une médecine universelle, mais encore un agent de transmu-
tâtions métalliques. Avec ce nouveau produit, ni charbon, ni creuset, ni mercure n’étaient nécessaires pour faire de l’or ; il suffisait de le dissoudre dans l’eau et de l’abandonner pendant quelques jours à lui-même dans des vases de verre, entretenus constamment à une température un peu élevée. Dans ces conditions, l’or finissait par apparaître, il se déposait au fond de la liqueur.
Semler était professeur de l’université ; ses assertions ne pouvaient donc passer pour une opinion sans conséquence. Les faits qu’il annonçait devinrent le texte de discussions sérieuses. Les objections lui arrivèrent de tous les côtés, et les sarcasmes se mirent de la partie. Dans la position qu’il occupait, il ne pouvait les dédaigner. Aussi, lorsqu’on exigea de lui la démonstration, par l’expérience, du phénomène qu’il annonçait, se montra-t-il très-empressé de la fournir; il procéda à cette démonstration avec autant de bonne foi que d’assurance.
Le chimiste Fr. Gren s’était particulièrement fait remarquer en cette discussion; c’est à lui que Semler, en 1787, remit un vase de verre contenant un sel de couleur brune, le priant de vouloir bien le présenter à l’Académie de Berlin. 11 assurait que ce sel, dissous dans l’eau, ne tarderait pas à déposer de l’or; le fait était d’autant plus sûr que le même liquide lui en avait déjà fourni une quantité notable. Gren n’eut qu’à examiner le sel pour reconnaître qu’il renfermait, à l’état de simple mélange, quelques feuilles d’or. Mais, Semler ayant affirmé, de son côté, que ce métal était un produit spontanément formé au sein du liquide, il fut décidé que la difficulté serait soumise à l’appréciation de Klaprotb, professeur à Berlin et l’un des premiers chimistes de l’Allemagne.
Klaprotb soumit à l’analyse la liqueur de Semler, et reconnut qu’elle consistait en un mélange de sel deGlauberet de sulfate de magnésie, le tout enveloppé dans un magma d’urine et d’or en feuilles. Désireux cependant d’éclaircir
TRAVAUX DES ALCHIMISTES
tout à fait la question, Klaprolh pria le professeur de Halle de lui faire parvenir de nouveaux échantillons du même produit. Semler s’empressa de satisfaire à ce désir. Il adressa à Berlin deux vases renfermant, l’un un sel brun cristallisé où l’or ne s’était pas encore produit, l’autre une liqueur « qui contenait la semence de l’or et qui, par le secours de la « chaleur, féconderait le sel. » Ce sel, dissous dans le liquide et maintenu chaud pendant quelques jours, devait fournir de l’or. Mais, au premier examen, Klaproth n’eut pas de peine à reconnaître que le sel brun était mêlé de paillettes d’or, et que l’addition du liquide envoyé par Semler était parfaitement inutile pour en extraire le métal, attendu qu’on le séparait en le lavant simplement avec de l’eau.
L’alchimiste de Halle ne voulut point demeurer sous le coup de ce démenti; il envoya à son illustre correspondant de nouvelles feuilles d’or produites par le sel de vie: Les feuilles de cet aurum phüosophicim aê'reim étaient d’une grande dimension, car elles n’avaient pas moins de quatre à neuf pouces carrés. Semler priait le chimiste de Berlin de vouloir bien procéder à l’analyse de cet or au milieu d’une assemblée publique et avec tout l’éclat d’une large publicité. On comprend d’ailleurs son imperturbable assurance quand on sait que, de toutes les expériences qu’il avait exécutées avec son sel de vie, aucune n’avait jamais échoué et que l’heureux expérimentateur avait toujours retiré de son miraculeux produit de l’or au premier titre. Aussi écrivait-il à Klaproth :
« Mes expériences sont très-avancées. Deux de mes vases portent de l’or ; je l’enlève tous les cinq ou six jours, et j’en retire chaque fois de douze à quinze grains. Deux ou trois autres verres sont en bonne voie ; on y distingue déjà les feuilles de l’or qui percent par le bas. Tout cela me revient, quant à présent, assez cher ; car un grain d’or me coûte deux, quelquefois trois, et même quatre thalers ; mais cela tient sans doute à ce que je ne connais pas encore trèsbien la manière d’opérer. »
Suivant le désir du professeur de Halle, Klaproth procéda à l’analyse de cet or en présence d’une brillante assemblée. De grands personnages, de hauts fonctionnaires de Berlin, et même des ministres du roi, assistaient à cette réunion, impatients de connaître le résultat de la singulière discussion scientifique dont tout Berlin s’occupait. Ce résultat fut étourdissant. Klaproth, aux premiers réactifs qu’il lit agir sur le précieux métal du théologien, reconnut que ces feuilles d’or philosophique étaient tout simplement du chrysocale, c’est-à-dire de l’or faux composé avec une variété de laiton.
L’immense risée que cette déclaration provoqua dans l’assemblée fut bientôt partagée par tout le public de l’Allemagne. Le bon Semler fut ainsi contraint d’ouvrir les yeux, et, informations prises, la mystification s’expliqua comme il suit.
Semler travaillait à ses expériences dans une maison de campagne où il avait pour domestique un homme très-affectionné à sa personne. C’est à ce dernier qu’appartenait le soin d’entretenir la température de l’étuve où le sel d’or fructifiait. Le digne serviteur avait remarqué l’ardeur que le philosophe apportait à ses expériences et la joie qu’il éprouvait toutes les fois que le succès venait les couronner. Voulant donc contribuer au bonheur de son maître, cette bonne âme avait imaginé de glisser des feuilles d’or dans les vases mis en expérience. Mais notre homme était quelquefois forcé de s’absenter, car, en même temps qu’il était le domestique du professeur, il était soldat du roi de Prusse, et devait se rendre, de temps en temps, à la revue de Magdebourg. Dans ce cas, il passait la consigne et le mot d’ordre à sa femme, qui le suppléait dans sa fraude innocente. La dame finit, néanmoins, par trouver que tout cela revenait un peu cher, Pt, en l’absence de son mari, elle se décida à remplacer l’or ])ar le chrysocale, qui coûtait moins et produisait à l’œil la même apparence. Les feuilles d’or philosophique analysées
TRA\'AUX DES ALCHIMISTES
par Klaproth devant l’assemblée de Berlin étaient du l'ait de cette personne ingénue*.
Semler, qui s’était trompé de bonne foi, s’exécuta de bonne gr<àce devant le public. 11 nous a laissé, dans une autobiographie, la confession la plus candide de ses erreurs alcbimiques.Les habitants de Berlin ne se montrèrent pas d’ailleurs impitoyables envers lui ; on comprit tout ce qu’avait de pénible sa position, et on songea plutôt à le plaindre qu’à le railler. On eut même la justice, fort rare en pareille circon- .stance, de se rappeler les services qu’il avait rendus dans des sciences plus utiles que celles où il venait de faire ce long rêve interrompu par une si lourde chute. C’était là un louable effet de la bonté native des âmes germaniques. En France, où le ridicule est un malheur pour lequel on n’admet pas de compensation, l’honnête théologien n’eût ])as été sans doute aussi facilement absous.
Cependant cette homérique mystification fit dans l’opinion publique le tort le plus grave à l’alchimie. Le dénoûment de cette longue comédie où un professeur d’une universiD' d’Allemagne avait joué un si pitoyable rôle, joint au drame qui s’était passé peu d’années auparavant à Londres, achevèrent de dissiper les restes de confiance que beaucoup de personnes continuaient d’accorder aux artistes du grand œuvre; le gros du public, qui constituait leur appui naturel, fut, dès ce moment, éclairé sur leurs mensonges.
Enfin, le dernier fait qui contribua à provoquer l’abandon des opinions alchimiques fut la révolution salutaire opérée dans le système général de la chimie par le génie de Lavoisier. Tant que la théorie de Stabl s’était maintenue dans la science, les opinions alchimiques avaient pu trouver dans ses principes une sorte de justification, ou, si l’on veut, un prétexte de durée. En effet, dans la théorie du phlogistique, les métaux étaient considérés comme des corps composés ;
' Kcvuedu Moin, tome XITT. BerUo, 1789.
les principes de la science n’erapèchaient donc point d’admettre qu’à l’aide d’actions convenables on pût modifier la composition des métaux, de manière à les transformer les uns dans les autres. C’est ainsi qu’en 1784 Guyton de Morveau, qui demeurait encore fidèle à la théorie de Stahl, y trouvait les motifs suffisants de proclamer la possibilité de changer l’argent en or. C’est par suite du même principe que Bergman, dans son Histoire de la Chimie, n’osait point mettre en doute la réalité de la science hermétique, et, rappelant la transmutation opérée en 1667 par Helvétius, et les événements du même genre attribués à Van Helmont et à Berigard de Pise, faisant enfin allusion aux projections faites en 1648 par l’empereur d’Allemagne, Ferdinand III, et en 1658, par l’électeur de Mayence, ajoutait : « Nous ne pou- « vons révoquer ces faits en doute, sans refuser tout crédit à « l’histoire. » Mais lorsque Lavoisier eut renversé le système d’idées qui avait présidé jusque-là à l’interprétation des faits chimiques, le fondement scientifique sur lequel l’alchimie avait pu continuer d’asseoir son hypothèse, lui manqua tout d’un coup. Dans la théorie de Lavoisier, qui devint en peu d’années la théorie universelle, les métaux étaient considérés comme des corps simples, c’est-à-dire comme des éléments indécomposables ; de là l’impossibilité proclamée par la nouvelle science de faire varier à volonté la nature des métaux. C’est donc à la création définitive de la chimie qu’il faut attribuer l’honneur considérable d’avoir fait disparaître les derniers vestiges des opinions alchimiques. A dater de ce moment, les savants sérieux rompirent avec toute idée de ce genre, et l'alchimie fut décidément rayée du domaine de la science.
Il ne faudrait pas croire cependant que les pratiques alchimiques aient entièrement cessé depuis la fin du dernier siècle. En dépit des principes de la chimie nouvelle qui condamnait leurs tentatives, un certain nombre de personnes ont continué de s’adonner jusqu’à notre époque aux recher-
TRAVAUX DES ALCHIMISTES
ches pratiques de la transmutation des métaux. Seulement, ces travaux se sont accomplis dans l’ombre et sont restés à peu près ignorés au dehors. L’institution et les progrès d’une société alchimique qui a existé en Westphalie au commencement de notre siècle, et qui n’a pris fin que vers l’année 1819, apportent à l’appui de ce fait quelques renseignements curieux. Comme les travaux de la Société hermétique de Westphalie montrent très-bien avec quelle ardeur quelques savants ont continué à défendre jusqu’à nos jours les opinions des derniers siècles, on nous permettra, pour terminer cet article, de rapporter, d’après M. Kopp *, la singulière histoire de cette association des disciples attardés du dieu Hermès.
En 1796, un journal alors fort répandu en Allemagne, le Reichsan%eiger, annonça qu’une grande association hermétique venait de se constituer; les amateurs de l’alchimie étaient invités à se mettre, sans retard, en rapport avec elle et à lui communiquer le résultat de leurs travaux. On voulait appliquer aux progrès de la science hermétique le principe de l’association dont on commençait à comprendre les avantages dans toutes les branches de l’activité sociale. L’appel de la feuille germanique fut promptement entendu. Quinze jours après son annonce, arrivèrent de tous les côtés de l’Allemagne des lettres d’individus qui appartenaient aux professions les plus diverses. 11 y avait parmi les signataires de ces épîtres des médecins et des cordonniers, des jurisconsultes et des tailleurs, des conseillers intimes et des serruriers, des officiers et des maîtres d’école de village, des princes et des barbiers. Quels que fussent d’ailleurs leur qualité et le rang qu’ils occupaient dans le monde, la teneur de leurs épîtres était la même. Chacun s’empressait de déclarer qu’il n’avait rien découvert; tous priaient avec instance qu’on voulût bien leur communiquer, par le retour du courrier.
(1) Gescbichte der chemie.
un procédé sûr pour préparer la pierre philosophale, avec promesse, sous serment, de ne point divulguer cet utile secret.
La Société hermétique acquit promptement de l’importance ; elle entretint une correspondance active et distribua beaucoup de diplômes. Seulement elle n’accordait que le titre de membre correspondant, et voici pour quel motif.
La Société hermétique ne se composait en réalité que de deux membres, les docteurs Kortüm et Baehrens. Convaincus tous les deux de la vérité de l’alchimie, ils pensaient néanmoins que la découverte de la pierre philosophale ne pouvait se faire que par le concours d’un grand nombre de recherches effectuées en commun. Afin de réunir en un seul faisceau les travaux isolés de leurs confrères, ils avaient imaginé de faire croire en Allemagne à l’existence d’une vaste association d’alchimistes. Ils eurent l’art d’entretenir longtemps cette opinion, et parmi leurs nombreux affiliés, personne ne soupçonna jamais la vérité.
La Société de Westphalie provoqua dans plusieurs villes de l’Allemagne la formation d’académies semblables. Les plus importantes sont celles de Kœnigsberg et de Carlsrühe. On institua dans cette dernière ville des cours publics d’alchimie.
L’enseignement de la Société alchimique de Carlsrühe était basé sur les principes d’un livre fort singulier d’un certain Eckartshausen, dont on nous permettra de dire un mot. Cet écrit, intitulé : Le Nuage qui plane au-dessus du sanctuaire, appartient au plus mauvais côté de l’école alchimique, c’està-dire aux doctrines qui invoquaient surtout les qualitt's occultes dans l’interprétation des phénomènes matériels. En fait de ridicule et d’extravagance, il dépasse d’ailleurs tout ce qu’il est possible d’imaginer. 11 traite de la composition chimique des péchés. Basile Valentin, dans l’un des accès les plus bizarres de son mysticisme alchimique, avait considéré d’une manière générale les péchés de l’homme comme le
TRAVAUX UES ALUUIMISTES.
résidu de la sublimation de ses parties célestes K Eckartshausen va ])lus loin, il détermine la composition de chacun de nos péchés. On ne devinerait jamais quelle est la matière qui produit en nous les dispositions au mal. Notre auteur assure que c’est le gluten. Suivant lui, cette substance qui existe, comme on le sait, dans la farine des céréales, se trouve aussi dans le sang de l’homme, et c’est elle qui, en se modifiant diversement sous l’inlluence des désirs sensuels, provoque tous ses mauvais penchants.
« Dans notre sang, dit-il, est cachée une matière tenace, élastique, le gluten, qui a plus d’affinité pour l’animalité que pour l’esprit. Ce gluten est la matière du péché. Il peut être modifié par les désirs sensuels, et, selon la modification qu’il subit, il nait dans l’homme des dispositions différentes pour le péché. Dans son état de dilatation le plus grand ce gluten produit en nous l’orgueil ; dans son état d’attraction, l’avarice et l’égoïsme; dans son état de répulsion, la rage et la colère ; dans son état de rotation, la légèreté et la luxure; dans son état d’excentricité, la gourmandise et l’ivrognerie, » etc.
Ce livre bizarre, qui ferme glorieusement dans notre siècle la liste des productions alchimiques, était pris pour base de l’enseignement dans les cours publics de Carlsrühe. L’alchimie continua d’ètre professée dans cette ville jusqu’en 181-1, sous la direction d’un certain baron de Sthernhayu, adepte fougueux (jui se disait plus fier de son titre de membre correspondant de la Société de Westphalie que des parclumiins de sa noblesse.
Pour confirmer la croyance générale à l’existence de la grande Société hermétique, Kortüm et Baehrens entreprirent
' « Pour nous, pauvres humains, nous sommes salés sur la terre à cause de nos pécliés (ce que nous avons bien mérité), jusqu’à ce que, putréfiés par le temps, nous soyons ranimés par la chaleur divine. Alors, suffisamment clarifiés, nous pouvons nous élever par la sublimation céleste qui sépare tous nos fecès, tous nos péchés et toutes nos impuretés..» [Chaide triomphe de ï antimoine.)
L’ÂLCHIMIE ET LES ALC IMISTES.
la publication d’un journal alchimique. Le premier volume de ce recueil a paru en 1802. il contient les dissertations dont voici les titres : Sur la Dissolution philosophique; - Sur la Théosophie chimico-mystique ; — Description du procédé universel d'après Toussetaint; — Ëpître de Josua Jobs aux pèlerins de la vallée de Josaphat ; — Système de l'art hermétique. C’est par ces manœuvres singulières que la Société de Westphalie continua de prospérer et de s’enrichir de nouveaux membres, toujours correspondants. Ses travaux ont été poursuivis jusqu’à l’année 1819; vers cette époque, les alchimistes, détrompés de leurs espérances, cessèrent tout rapport avec elle.
11 ne serait pas difficile de conduire jusqu’à nos jours la trop longue série des derniers partisans du grand œuvre. Dans un long article inséré dans le Journal des Savants, à propos de la publication d’un ouvrage sans valeur et fort peu digne de tant d’attention*, M. Chevreul assure avoir connu plusieurs personnes bien convaincues de la vérité de l’alchimie, parmi lesquelles il cite « des généraux, des mé- « decins, des magistrats et des ecclésiastiques. » Ajoutons qu’en 1852, parut une brochure intitulée -.Hermès dévoilé,
dans laquelle l’auteur, M. G , assure avoir enfin réussi,
après trente-sept ans de travaux, à exécuter une transmutation en or. L’opération eut lieu le jeudi saint 1 831 .
Restons-en, ami lecteur, sur la douce impression de cet événement bienheureux.
Nous avons résumé, dans cette première partie, les doctrines de la science hermétique, les considérations et les faits
' Cours de Philosophie hermétique nu d' Alchimie en dix-neuf leçons, par L.-P. GalDiiel, 1843. ln-18 de ‘2ÜU pages.
TRAVAUX DES ALCHIMISTES
que les adeptes présentaient à l’appui de leurs vues. Quand on embrasse l’ensemble de ces idées, on ne peut se défendre d’un regret amer. L’alcbimie a longtemps arrêté la marche de l’esprit humain dans la connaissance des vérités naturelles. A ce titre elle a encouru une juste réprobation. Cejiendant celui qui voudrait instruire son procès impartial aurait à rechercher si la plupart de ses erreurs ne furent point la conséquence de la mauvaise philosophie du temps. L’institution définitive de l’alchimie, le beau temps des pratiques de l’art correspondent à la seconde moitié de la période historique du moyen âge, c’est-à-dire à l’époque où le platonicisme restauré et l’aristotélisme nouveau dominaient exclusivement dans les écoles. Les propriétés dynami(jues attribuées à la pierre philosophale, les moyens bizarres employés par les adeptes pour la recherche de cet agent merveilleux, ne doivent aujourd’hui-nous apj)araître que comme la suite naturelle de la philosophie de cette époque, de même que les spéculations de ralchimie mystique sont la conséquence de l’exagération des passions religieuses du même temps. Ce n’est pas seulement en effet dans l’alchimie que l’on remariée ces aberrations étranges. Jusqu’au seizième siècle les médecins ont attribué aux astres une action directe sur les organes du corps humain ; le soleil inlluençait le cœur, la lune agissait sur le cerveau, etc. Qui ne connaît la singulière thérapeutique du moyen âge, fondée sur les ressemblances extérieures des médicaments et des organes malades, ou sur ce que l’on appelait avec Oswald Croll et Cardan, les signatures extérieures des choses ? La physique et l’histoire naturelle étaient remplies de chimères analogues. Si presque toutes les sciences, au moyen âge, ont participé de ces rêveries, il faut évidemment reconnaître là l’influence commune de la philosophie de cette époque. Cependant l’alchimie rachète une partie, tant faible soit-elle, de ses longues erreurs, par deux éminents services qu’elle a rendus à la philosophie naturelle. Elle a eu sa part incontestable
d’utilité, à la lois dans son origine et dans son résultat. Elle a manifesté la première l’éveil de la pensée scientifique en Europe. Les alchimistes ont les premiers mis en pratique le grand art d’arriver à la découverte d’une vérité physique par un système d’observations et d’inductions raisonnées. Enfin leurs travaux ont donné naissance à la chimie moderne et à toutes les sciences qui s’y rattachent. Il est donc juste de faire remonter jusqu’à eux quelques-uns des bienfaits réalisés par les sciences dans la société moderne, de leur réserver une certaine part de gloire dans ces conquêtes précieuses de l’humanité.
Telles sont les considérations qui peuvent, selon nous, relever en partie les travaux alchimiques du mépris, ou, si l’on veut, de l’ouhli où ils sont tombés de nos jours. Telle est aussi notre excuse pour avoir essayé de réveiller ici ces vieilles croyances oubliées qui n’appartiennent, en lin de compte, qu’au domaine immense de nos erreurs. On a toujours attaché de l’importance à marquer le chemin suivi par les idées qui portaient les grandes vérités au monde. Parvenu au but désiré, on aime à mesurer les écueils de la carrière heureusemènt franchie. C’est ce charme dont parle Lucrèce ;
Suave mari magno lurbanübus æquora vends,
E lerrâ magnum allerius spectare laborem.
C’est le secret et involontaire plaisir du spectateur qui, du tranquille rivage, contemple les luttes du navire en détresse contre les flots soulevés. Mais le poète n’a pas tout dit. H est un plaisir plus pur et plus vif à la fois : c’est de signaler les écueils aux navigateurs à venir.
L’ALCPJIMIE