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CHAPITRE PREMIER

IMPOBTANCE DE l’ ALCHIMIE PENDANT LES TROIS DERNIERS SIÈCLES. — PROTECTEURS ET ADVERSAIRES DE CETTE SCIENCE. — l’aLCHIMIE ET LES SOUVERAINS. — LES MONNAIES HERMÉTIQUES.

Ce n’est qu’au quatorzième siècle que l’alchimie a commencé à prendre de l’importance en Europe. Les écrits d’Albert le Grand et de Raymond Lulle, composés au treizième siècle, avaient jeté dans le monde savant les premiers principes de cette science; pendant le siècle suivant, les richesses de Nicolas Flamel, attribuées par le vulgaire à une origine hermétique, avaient répandu les mêmes croyances dans l’esprit du peuple. Enfin, au seizième siècle, les nombreux disciples de Paracelse popularisèrent par leurs discours et par leurs écrits les mêmes idées dans tout l’Occident. Un certain nombre d’adeptes, qui se vantaient d’avoir réalisé à leur profit l’œuvre de la transmutation, et qui le témoignaient à tous les yeux par des faits en apparence irrécusables, parcouraient alors les grands États de l’Europe, excitant sur leur passage une émotion universelle. C’est donc au seizième siècle qu’il faut se reporter, si l’on veut prendre une idée exacte de l’étonnante influence que les idées alchimiques ont exercée sur l’esprit des hommes. A cette époque, en ef-

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fet, la passion des travaux hermétiques avait pénétré dans tous les rangs. Depuis le paysan jusqu’au souverain, tout le monde croyait à la vérité de l’alchimie. Le désir des richesses, la contagion de l’exemple, excitaient partout le ilésir de se consacrer à ses pratiques. Dans le palais comme dans la chaumière, chez l’humble artisan comme dans la maison du riche bourgeois, on voyait fonctionner des appareils où l’on entretenait pendant des années entières l’incubation de Vœuf philosophique. La grille même des monastères n’opposait point d’obstacle à cette invasion ; car, .selon un écrivain moderne, « il n’existait point de cou- « vent dans lequel on ne ti;ouvât quelque fourneau consacré « à l’élaboration de l’or*. » Les médecins, en raison de leurs connaissances plus étendues, éprouvaient pour l’alchimie une prédilection toute particulière, et leurs idées, sous ce rapport, sont suffisamment caractérisées par le vœu qu’exprima au seizième siècle le savant docteur Joachim Tancke de créer dans toutes les universités une chaire d’alchimie, et de faire commenter publiquement Géber et Raymond Lulle à côté d’Hippocrate et de Galien.

Cette diffusion extraordinaire des procédés de leur science déplaisait beaucoup aux alchimistes de profession, et plusieurs d’entre eux ont exhalé en prose et en vers leurs plaintes à ce sujet. C’est ainsi que Franz Gassmann dit tians son Examen alchemisticim :

« Presque tout le monde veut être appelé alchimiste.

Un grossier idiot, le garçon et le vieillard,

Le barbier, la vieille femme, un conseiller facétieux.

Le moine tondu, le prêtre et le soldat. »

Ce qui avait contribué à augmenter le nombre des alchimistes, c’est que les adeptes s’emparaient du plus léger prétexte pour enrôler sous leur bannière tous les personnages

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remarquables de leur temps. Ainsi se trouvèrent fau.'^sement rangés parmi les sectateurs de l’art hermétique, un grand nombre d’hommes éminents qui ne durent ce dangereux honneur qu’à la célébrité de leur nom ou à la sainteté de leur vie. Vincent de Beauvais fut à ce seul titre déclaré alchimiste. Le pape Jean XXII, à qui l’on attribua un ouvrage d’alchimie, Ars transmutatoria, publié en 1557, fut convaincu de la même manière d’avoir transformé son palaisd’Avignoii en un laboratoire immense consacré à la fabrication de l’or. Saint Jean l’Évangéliste fut proclamé possesseur de la pierre philosophale, parce qu’il existait dans l’ancienne liturgie une hymne composée par Adam de Saint-Victor en l’honneur de ce saint, où l’on trouvait une métaphore susceptible d’une interprétation alchimique. Ce fragment, trèscourt d’ailleurs, est le suivant :

InexhauslHm fert lliesaurum Qui de virgis fecit aurum.

Gemmas de lapidibus.

C’est par suite du même principe que le roi Charles VI, malgré son aversion pour les faiseurs d’or, fut placé dans leur catégorie; on lui attribua l’un des ouvrages herméti- ([ues publiés dans la collection du Cosmopolite, qui a pour titre : Œuvre royale de Charles VI, roi de France. Nicolas Flamel et Jacques Cœur furent rangés parmi les adeptes heureux, parce que, dans ces siècles de crédulité et d’ignorance, on ne savait expliquer que par la possession de la pierre philosophale de grandes richesses acquises rapidement.

Lorsque les noms contemporains faisaient défaut, on empruntait à l’antiquité ses plus célèbres personnages poui' abriter, sous leur imposante égide, les plus absurdes rêveries. C’est ainsi que furent invoqués les noms d’Hermès, d’Iliram et de Salomon, parmi les rois ; de Pythagore, de Zoroastre et de Démocrite, parmi les philosophes; de Galien et d’Hippocrate, parmi les médecins de l’antiquité. On lit

paraître, au seizième siècle, diverses éditions de livres sortis de la plume de quelques moines ignorants, et qui se décoraient des noms empruntés de Démocrite, d’Hippocrate et de Galien. Pour expliquer la découverte tardive de ces documents, on avait recours à des contes ridicules. C’est ainsi que Paracelse assure qu’on lui montra à Braunau « un (( livre long de six palmes, large de trois et épais d’une et K demie, contenant les véritables commentaires alchimiques « de Galien et d’Avicenne. )> S’il faut en croire le même auteur, ces manuscrits originaux de Galien et d’Avicenne, écrits sur des écorces de poirier et sur des tablettes de cire, avaient été recueillis et conservés dans la famille d’un bourgeois de Hambourg. C’est en multipliant les mensonges de ce genre qu’on avait fini par prêter à la science hermétique le prestige de la plus haute antiquité, et ajouté ainsi aux autres éléments de sa puissance.

Cette puissance, était d’ailleurs immense. Pour mettre hors de doute l’empire universel que l’alchimie exerça sur les esprits pendant la période qui nous occupe, il suffit de consulter la jurisprudence, ce miroir fidèle des mœurs et des préjugés des sociétés éteintes. Au moyen âge et pendant la Renaissance, la jurisprudence de l’Allemagne avait reconnu

consacré la vérité des principes de l’alchimie. Dans la pratique judiciaire, on admettait comme incontestable le fait de la transmutation des métaux, et la discussion des faits secondaires partait de ce principe fondamental. Du quatorzième au seizième siècle, les tribunaux décidèrent bien des fois dans le sens affirmatif la question de savoir si l’or fabriqué par l’alchimie pouvait être assimilé en valeur à l’or ordinaire, ((uand la pierre de touche ne signalait aucune différence entre ces deux métaux. La seule difficulté qui ait longtemps embarrassé les jurisconsultes, c’était de savoir si l’or alchimique possédait aussi les vertus secrètes de l’or naturel .

M. Ko|)p rapporte, dans son Eistoire de la Chimie, qu’en

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1668, le maître tailleur Christophe Kirchof de Lauban reçut de la chancellerie de Breslau un parchemin revêtu d’un cachet d’argent qui le légitimait comme alchimiste et qui le récompensait pour avoir « non-seulement révélé le secret de l’es- « prit universel, mais encore pour l’avoir découvert avec « l’aide de Dieu et surtout par le secours de longs travaiix « de laboratoire. » Le même écrivain ajoute (ju’en 1680, un jurisconsulte autrichien, G. -F. de Rain, prononça un jugement pour déclarer que tous ceux qui douteraient de l’existence de la pierre philosophale se rendraient coupables du crime de lèse-majesté , attendu que plusieurs empereurs d’Allemagne avaient été de zélés alchimistes. Le roi d’Angleterre Henri VI, le plus méfiant des souverains, avait mis une telle confiance dans l’habileté des alchimistes, qu’il accorda à plusieurs d’entre eux l’autorisation de faire de l’or. Tels furent Fauceby, Kirkeby et Ragny, qui obtinrent du roi, en IMO, l’autorisation de fabriquer dans ses États de l’or et de l’élixir de longue vie. En 1444, Henri VI accorda les mêmes privilèges à. lohn Cobler, à Thomas Trafford et à Thomas Asheton; en 1446 et en 1449, à Robert Bolton; et en 1452, à John Metsle; ces derniers avaient le privilège de travailler sur tous les métaux, « parce que, était-il dit dans « l’acte de concession, ils ont trouvé le moyen de changer « indistinctement tous les métaux en or. »

L’alchimie n’en était pas cependant arrivée à ce degré d’autorité et de crédit sans avoir rencontré quelques obstacles sur sa route. Un certain nombre de souverains avaient essayé d’opposer une barrière à ses débordements, mais leur pouvoir s’était brisé contre l’énergie du courant universel. Le premier édit rendu contre,l’alchimie, celui qui aurait pu produire l’action la plus efficace, parce que son empire s’étendait à toute la chrétienté, émana de la cour pontificale. En 1317, le pape Jean XXII fulmina contre l’alchimie la bulle : Spondent pariter, qui condamnait les alchimistes à des amendes, déclarait infâmes les laïques qui s’adonnaient

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nux recherclios de cet art, et privait de toute dignité les ecclésiastiques convaincus du même cas *.

L’effet de cette bulle ne fut pas de longue durée. Dans les années qui suivirent sa promulgation, quelques pourstiites furent dirigées, en Allemagne, contre des ecclésiastiques qui .s’étaient occupés d’alchimie; mais bientôt l’arrêt pontifical perdit tout son crédit, et l’alchimie fut de nouveau ouvertement et impunément professée.

En 1380, Charles V, roi de France, avait proscrit par une loi les recherches alchimiques dans toute l’étendue de son royaume, et interdit, même chez les jiarticuliers, la pos.session d’instruments et de fourneaux propres aux opérations de la chimie. Des officiers furent institués pour rechercher les contrevenants à cette ordonnance, qui avait été rendue en partie sur le reproche général adressé aux alchimistes, de chercher à altérer les monnaies. Un malheureux chimiste, nommé Jean Barillon, que l’on trouva détenteur d’appareils

’ Voici la traduction du texte de cette bulle ;

« Les malheureux alchimistes promettent ce qu'ils n’ont pas! Quoiqu’ils « se croient sages, ils tombent dans l’abîme qu’ils creusent pour les autres.

« Ils SC donnent, d’une manière risible, comme les maîtres de l’alchiraie,

« et prouvent leur ignorance, en citant toujours des écrivains plus an- « ciens; et bien qu’ils ne puissent découvrir ce que ceux-ci n’ont pas « trouvé non plus, ils regardent encore comme possible de le trouver à « l’avenir. S’ils donnent un métal trompeur pour de l’or et de l’argent « véritables, ils le font avec une quantité de mots qui ne signifient rien.

« Leur audace a été trop loin; car, par ce moyen, ils frappent de la fausse « monnaie, et trompent ainsi les peuples. Nous ordonnons que tous ces « hommes quittent pour toujours le pays, ainsi que ceux qui se font faire « de l’or et de l’argent, ou qui sont convenus avec les trompeurs de leur « payer cet or, et nous voulons que, pour les punir, on donne aux pau- « vres leur or véritable. Ceux qui produisent ainsi de faux or et argent,

« sont sans honneur. Si les moyens de ceux qui ont enfreint à la loi ne « leur permettent pas de payer cette amende, cette punition pourra être « changée en une autre. Si des personnes du clergé sont comprises « parmi les alchimistes, elles ne trouveront point grâce et seront privées « de la dignité ecclésiastique. »

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et de fourneaux chimiques, fut jeté en prison et condamné par sentence du 5 août 1580 : toutes les démarches et tout le zèle de ses amis suffirent à peine à sauver ses jours. Cependant, après la mort de Charles V, cette loi tomba en désuétude.

Henri IV, roi d’Angleterre, animé de la plus profonde aversion pour l’alchimie, s’était llatté de l’ainhuitir. En 1404, il lança un édit contre l’exercice de cet art. Cet acte d’une extrême brièvet(i était ainsi conçu : « Nul ne s’avisera désor- (( mais, sous peine d’être traité et puni comme félon, de « multiplier l’or et l’argent ou d’employer la supercherie « pour réussir dans cette tentative. » Mais cette défense ne fut pas mieux écoutée en Angleterre que ne le fut, en 1418, en Italie, l’édit dirigé contre les alchimistes parle conseil de Venise.

Ce qui contribua surtout à empêcher l’effet des ordonnances rendues par les souverains contre les fauteurs de l’alchimie, c’est que les successeurs et les héritiers de ces princes donnèrent les premiers le signal de contrevenir aux arrêts de leurs prédécesseurs, en s’occupant eux-mêmes avec la pi us grande ardeur de travaux d’alchimie et se constituant quelquefois les protecteurs déclarés de l’art hermétique. C’est que, pendant le seizième siècle, l’Europe était merveilleusesement disposée pour accueillir les faiseurs d’or. En Allemagne tous les coffres royaux étaient vides; l’Angleterre et la France, ruinées par leurs longues guerres, se trouvaient, sous le rapport financier, dans le plus triste état. Avec les croyances unanimes (|ui régnaient alors sur la possibilité, pour la science, de fabriquer à volonté les métaux précieux, on comprend avec quelle faveur les souverains devaient accueillir les artistes hermétiques qui s’étaient acquis une certaine renommée.

Parmi les souverains qui ont accordé à l’alchimie une protection toute particulière, il faut citer au premier rang l’emnereur Rodolphe II, qui monta en 1576 sur le trône d’Allemagne.

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Quoique né à Vienne, Rodolphe avait été élevé en Espagne à la cour de Philippe II, et c’est là qu’il avait puisé le goût des sciences occultes. Devenu empereur, il établit sa résidence à Prague. Dans les premières années de son règne, il se consacra tout entier aux soins du gouvernement, n’accordant que ses instants de loisir à ses études favorites, l’astrologie et l’alchimie. Mais la gestion des affaires étant devenue plus difficile, et ses embarras ayant augmenté par suite de la guerre qu’il eut à soutenir contre les Turcs, il trouva plus simple d’abandonner en entier la direction de l’État, et confiant à ses ministres le gouvernement de l’empire, il s’enferma dans le château de Prague pour ne plus s’occuper jusqu’à la fin de ses jours que de la pierre philosophale.

Rodolphe avait eu pour maîtres, dans l’astronomie, Tycho- Brahé et Képler; le docteur Dée lui avait ouvert le monde secret des esprits, et il avait reçu les premières leçons d’alchimie de ses médecins ordinaires, Thaddœüs de Hayec, et plus tard Michel Mayer et Martin Ruhland. Dans l’intérieur du château de Prague, tout le personnel était spagyrique. Les valets de chambre du prince étaient eux-mêmes attachés à ses travaux de laboratoire; on a conservé parmi ces derniers les noms de Hans Marquard, surnommé Dürbach, de Jean Frank et de Martin Rutzke. Un emploi plus noble encore était réservé à l’un des valets de chambre du prince, fltalien Mardochée de Delle. Poëte de la cour, il était chargé de célébrer en rimes allemandes les exploits de ses confrères et do traduire en vers beaucoup d’écrits alchimiques; les artistes delà cour enluminaient ses manuscrits.

Tous les alchimistes, quels que fussent leur nation et leur rang, étaient sûrs d’être bien accueillis à la cour de l’empereur Rodolphe. Après avoir reconnu, par un examen préalable, qu'ils possédaient la science requise, le médecin Thaddœüs les introduisait auprès du prince, qui ne manquait jamais de les récompenser dignement quand ils avaient su

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le rendre témoin d’une expérience intéressante. Souvent même l’empereur appelait auprès de lui les artistes que leur l’enommée désignait à son attention. Presque tous répondaient à cet appel. Quelques-uns cependant y restaient sourds. Tel fut, par exemple, un artiste franc-comtois à qui l’empereur avait dépêché un homme de confiance pour le conduire à Prague. Le Franc-Comtois résista à toutes les promesses de l’envoyé, se bornant à cette réponse pleine de sens : « Si je suis adepte, je n’ai pas besoin de l’empereur; « si je ne le suis pas, l’empereur n’a pas besoin de moi. » Dans ce cas, llodolpbe II, ne se tenant pas pour battu, entrait en correspondance avec l’artiste récalcitrant.

Les alchimistes ne se montrèrent pas ingrats envers leur protecteur couronné. Ils lui décernèrent le nom d'Hermès de V Allemagne, et vantèrent partout son mérite. Rodolphe fut rangé par les écrivains, au nombre des heureux adeptes possesseurs de la pierre philosophale. Ce fait parut d’ailleurs hors de doute lorsque, après la mort de l’empereur, en 1612, on trouva dans son laboratoire quatre-vingt-quatre quintaux d’or et soixante quintaux d’argent, coulés par petites masses en forme de brique. A côté de ce trésor se trouvait déposée une certaine quantité d’une poudre de couleur grise. Personne ne douta que ce produit secret ne constituât les restes de la pierre philosophale de l’empereur. Mais l’événement prouva que cette croyance était mal fondée. Le valet de chambre Rutzke s’étant empressé de voler ce trésor, le transmit par héritage à sa famille. Or, quand on voulut la soumettre à l’expérience, la pierre philosophale de l’empereur se trouva sans vertu.

Parmi les artistes hermétiques que Rodolphe II honora le plus particulièrement de sa faveur, on peut citer Kelley, qui fut élevé par lui au rang de marquis de Rohême et comblé de faveurs; Sehaldschenser, qui, après avoir travaillé avec l’électeur Auguste de Saxe et avec Chrétien, son successeur, s’attacha, en 1591, à la cour de Rodolphe, qui

l’anoblit et le nomma directeur des mines de Roachimistadt, où il mourut en 1601 ; enfin, le Polonais Sendivogius, dont nous aurons plus loin à raconter l’histoire.

L’un des princes allemands qui, à la même époque, protégeaient le plus l’alchimie, était l’électeur Auguste de Saxe. * Il travaillait de ses propres mains aux opérations alchimiques dans un laboratoire qu’il possédait à Dresde, et que le peuple désignait sous le nom de Maison d’or. Ce prince s’est vanté, dans quelques lettres qui sont venues jusqu’à nous, d’avoir possédé la pierre philosophale. Sa femme, Anne de Danemark, partageait ses prédilections pour les travaux du grand œuvre, et elle entretenait, dans son château de Hanaberg, un laboratoire, que Kunckel nous vante comme le plus beau et le plus vaste qui ait jamais existé. Cependant l’électeur de Saxe n’ouvrait point sa porte, à l’exemple de l’empereur Rodolphe, à tous les alchimistes de Tunivers. Il tenait à sa solde quelques artistes attachés à ses travaux, fieuther et Schweitzer étaient les plus marquants.

Son successeur, l’électeur Chrétien de Saxe, s’occupa aussi d’alchimie.

A la fin de la guerre de Trente ans, les finances de l’Allemagne se trouvaient dans le plus triste état; aussi les alchimistes furent-ils encore, à cette époque, recherchés • par les souverains et les princes allemands, qui espéraient réparer avec leur aide les vides du trésor public. L’empereur ! d’Allemagne, Ferdinand III, qui eut, comme on le verra plus ) loin, le bonheur d’opérer lui-même la transmutation du i mercure en or avec la pierre philosophale qui lui fut remise ; par Richstausen, honora beaucoup les alchimistes. Ainsi agit encore l’un de ses successeurs, l’empereur Léopold I", qui combla de faveurs le moine augustin Venzel Zeyler, et le nomma marquis de Reinersberg (de la montagne purifiée), i pour avoir transformé sous ses yeux de l’étain en or. On reconnut, il est vrai, quelque temps après, que cette opéra- | tion n’avait été qu’une fraude de l’adepte; mais il était trop

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tard, le marquisat lui était acquis. On pourrait citer encore au même titre le roi de Prusse, Frédéric P‘, et son successeur Frédéric II. Bien cjue, sur la fin de son règne, Frédéric le Grand se soit beaucoup moqué des alchimistes, il leur avait porté, dans les premières années, une certaine tendresse, ainsi que le prouve Thistoire de madame de Pfuel, qui, en 1751, vint s’installer avec ses deux filles à Potsdam, et s’y livra, sous la protection et aux frais du roi, à des recherches sur la préparation artificielle de l’or.

Ce n’était pas seulement auprès des princes de l’Allemagne que l’alchimie rencontrait un solide appui. On peut citer plusieurs autres souverains qui, en Europe, fondaient un espoir sérieux sur les travaux alchimiques pour réparer les désastres de leurs finances. Tel fut, par exemple, AlphonseX. roi de Castille, Alphonse le savant, mort en 1284, qui .s’appliqua aux recherches de l’alchimie, et que les adeptes comptent parmi leurs écrivains, pour le traité qu’il composa sous le titre de Clef de la sapesse.

La reine d’Angleterre Elisabeth s’adonna à la recherche de la pierre philosophale.

En France, un certain Jean des Galans, sieur de Pezerolles. se vantait de fabriquer de for. Séduit par cette assurance, Charles IX fit compter au sieur de Pezerolles cent vingt mille livres, pour être mis en possession de son procédé. L’adepte fut placé dans un laboratoire, et il commença ses opérations. Mais, au bout de huit jours, il prit la fuite avec l’argent. Poursuivi par l’ordre de Charles IX, il fut arrêté et pendu.

Il existe, dans la collection des manuscrits de la bibliothèque impériale de Paris, la copie du traité que le jeune roi et son frère, le duc d’Anjou, passèrent avec Jean des Galans avant de lui faire commencer ses opérations. Cet acte stipule des avantages très-considérables en faveur du sieur de Pezerolles : s’il réussit dans son œuvre, on lui accorde une rente annuelle, perpétuelle, de cent mille livres lournois, et une somme de cent mille écus d’or en espèces.

En attendant l’époque qu’il a fixée comme le terme de ses opérations, on doit lui délivrer chaque mois la somme de douze cents écus. Charles IX et son frère, le duc d’Anjou, étaient fort jeunes alors ; bien' qu’investi de l’autorité royale, Charles IX n’avait que seize ans. Il est donc probable que cet acte, assez irrégulier d’ailleurs dans sa forme et ses dispositions, fut l’ouvrage secret du jeune roi et de son frère, qui n’avaient voulu prendre ni témoins ni confidents pour régler cette importante affaire C Mais si le charlatan abusa de l'inexpérience et de la crédulité du jeune roi, ce dernier le lui rendit bien, puisqu’il le fit pendre.

Guy de Crusembourg, prisonnier à la Bastille, avait reçu, en 1616, de Marie de Médicis, vingt mille écus pour travailler, pour le compte de la reine, à la pierre philosophale. Mais, au bout de trois mois, il réussit à s’évader de la Bastille, et malgré toutes les recberches qui furent ordonnées, Marie de Médicis ne put jamais recevoir la moindre nouvelle de son alchimiste ni de ses vingt mille écus.

Ces mésaventures n’empêcbèrent point d’autres princes de conserver beaucoup de sympathie pour les alchimistes. En 1646, le roi de Danemark, Chrétien IV, nomma son alchimiste particulier un certain Gaspard Harbach , et, en 1 648, son successeur Frédéric III avait accordé à l’aventurier Borri cette confiance singulière dont nous avons déjà rapporté les résultats.

Pour rechercher avec tant d’ardeur le commerce des artistes du grand œuvre, les souverains du moyen âge et de la renaissance devaient avoir des motifs bien sérieux ; des faits incontestables avaient dû leur prouver l’utilité d’un tel secours. L’histoire nous apprend, en effet, que les rapports des

' Nous reproduisons, dans les notes de ce volume (Note III), le texte de cet acte d’après le manuscrit qui se trouve à la Bibliothèque impériale. L’existence de ce document curieux nous a été signalée par le savant et obligeant directeur àe,Y Athenxum français, M. Ludovic Lalanne.

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alchimistes avec les princes de l’Europe ne se bornèrent pas toujours à amener des mésaventures et des déceptions du genre de celles que nous avons rapportées plus haut. Les nobles à la rose fabriqués par Raymond Lulle, pour le compte du roi d’Angleterre, Édouard III, les ducats fabriqués en 1722 pour Charles XII, roi de Suède, par l’alchimiste Paykull, les médailles commémoratives frappées par l’empereur Ferdinand III, etc., nous montrent suffisamment que l’intervention des alchimistes au[)rès des souverains ne fut pas toujours infructueuse. Mais quelle interprétation faut-il donner de ces faits inexplicables en apparence? C’est ce que le lecteur comprendra si nous rappelons, pour prendre un exemple assez frappant, ce qu’il advint de l’appel fait en 4436 aux alchimistes par le roi d’Angleterre, Henri VI, pour combler les vides de son trésor.

A la suite des embarras qu’avaient amenés dans ses finances les victoires de Charles VII et de ses lieutenants, Henri VI avait songé à invoquer le secours des faiseurs d’or. Ce monarque n’accordaitpas personnellement un grand crédit à l’alchimie; mais le souvenir des services que Raymond Lulle avait rendus à l’un de ses ancêtres, l’avait décidé à tenter ce moyen. En 1436, il publia un édit adressé aux prêtres, aux nobles et aux docteurs, pour les engager <à s’occuper d’alcbimie, afin de venir en aide aux besoins du royaume. Le roi invoquait particulièrement le secours des ecclésiastiques; il espérait, disait-il, qu’ayant la faculté do transformer le pain et le vin dans le corps et le sang de Ji'sus- Christ, il leur serait facih* de cbanger en or les métaux vils *. Or, voici les conséquences qu’amena la publication de l’édit de Henri VI.

' .lolm Pelly a cité cette ordonnance d’Henri VI dans son livre Fodinæ regahs, cap. xxvii, p. 1, et Morliof assure que, de son temps, les pièces originales étaient conservées à Londres. { Epistola ad Langelottum , p. 125.)

12fi

Les ecclésiastiques, trouvant avec raison que la majesté de la religion était offensée par la comparaison impie que le roi avait osé établir entre les résultats de l’œuvre hermétique et les mystères du christianisme, refusèrent de répondre à son désir. Cependant les laïques ne manquèrent pas pour satisfaire au vœu du roi, qui, peu de temps après, reçut de toutes les mains les dons qu’il avait réclamés. C’est alors qu’il accorda aux diverses compagnies que nous avons citées le droit de fabriquer de l’or avec les métaux vils.

On se demande maintenant quel emploi reçurent toutes ces richesses suspectes. Le silence que l’histoire d'Angleterre garde sur cette question, pourrait déjà servir de réponse ; mais nous la formulerons d’une manière plus précise en disant que l’or fabriqué par les alchimistes anglais servit à fabriquer de la fausse monnaie sous l’égide du roi.

Est-il permis, après les siècles qui nous séparent de cette époque, d’établir quelle était la nature de l’alliage chimique qui servit à la confection de la fausse monnaie d’Henri VI? D’après Barchuysen, cetor sophistique consistait en un amalgame de cuivre, que l’on obtenait d’une manière indirecte par le procédé suivant. Dans un creuset de fer on plaçait du mercure et du vitriol de cuivre (sulfate de cuivre) contenant un peu d’eau. Le sel de cuivre, se dissolvant dans l’eau, se trouvait réduit à l’état métallique par l’action désoxydante du fer, et le cuivre, ainsi réduit, se combinait au mercure en formant un amalgame épais. Le produit de cette opération était lavé pour en séparer les parties solubles ; on le soumettait ensuite à la compression pour en faire écouler l’excès de mercure non combiné. Enfin, l’amalgame était fondu, en ayant soin de ne pas atteindre la température, d’ailleurs assez élevée, à laquelle il se décompose. Cet amalgame, très-malléable et qui recevait aisément l’action du balancier, offrait la couleur jaune et brillante de l’or , .seulement sa densité différait notablement de celle de ce métal.

I/ALCHIMIK Ai: MOYEN ACE.

Telle fut la nouvelle monnaie que fit frapper Henri VI. On ('tait san.s doute parvenu à obtenir le silenee (!('<; essayeurs publics, car aucune plainte ne s’éleva en Angleterre contre la fraude royale. Ce|)('ndant, pour causer moins de préjudice à l’Angleterre, on s’efforça de répandre, surtout à l’étranger, les produits de cette bonteuse industrie.

L’Écosse, qui les reçut la première, reconnut aussitôt la fraude, et, en 1449, le parlement de ce pays prescrivit d’exercer une surveillance continuelle sur les frontières, afin d’empêcber toute introduction de la fausse monnaie anglaise. En 1450, le même parlement ordonna de soumettre à une vérification attentive tout l’or des monnaies de l’Ecosse, et de doubler à l’avenir le poids ordinaire des pièces, afin qu’on ne piYt les confondre avec les monnaies d’Angleterre. La même prescription fut portée pour les monnaies d’argent. Enfin, comme en dépit de tout, ces frauduleusc's importations continuaient, le parlement d’Ecosse fut obligé d’en venir à une mesure extrême et d’interdire tout commerce avec l’Angleterre.

En France, on procéda autrement. On y fabriqua des monnaies de mauvais aloi, qui furent passées aux Anglais; ceux-ci les acceptèrent sans difficulté, parce qu’elles ne portaient point la marque, justement suspecte, de leur pays. Lorsque l’Anglais fut définitivement expulsé de la France, il resta dans notre pays une assez grande quantité de cette fausse monnaie indigène, et la juste indignation du peuple se porta contre l’argentier du roi, .lacques Cœur, accusé d’avoir pré- .sidé à cette altération du numéraire. C’est en vain que, pour donner le change à l’opinion, Jacques Cœur s’efforcait de répandre le bruit qu’il avait trouvé (fans la découverte de la pierre philosophale l’origine de ses immenses richesses ; à Bourges, sur le frontispice de son hôtel, il avait fait représenter, dans cette intention, les emblèmes de l’alchimie. Mais le peuple, qui avait accepté du pieux Nicolas Flamel cette symbolique explication, refusa la mêmeconfiance au pui.ssant mi-

nistre du roi de France; et la vindicte publique ne se trouva que médiocrement satisfaite lorsque, en 1453, un arrêt de Charles VII le condamna à un bannissement perpétuel.

En Angleterre, la fabrication de l’or fut encore autorisée, par charte royale, sous l’un des successeurs d’Henri VI. En 1 468, Édouard IV accorda à l’alchimiste Richard Carter la permission de s’occuper pendant trois ans de la transmutation des métaux. L’adepte travaillait aux frais du roi, et avait été installé par lui dans le château de Wostock. En 1476, le même monarque accorda à une compagnie un privilège de quatre années « pour s’occuper de philosophie naturelle « et transformer le mercure en or. » On ne peut pas démontrer cependant que les travaux de ces divers opérateurs aient servi à l’altération des monnaies C

Sur la liste des souverains qui ont mis à profit la science alchimique pour fabriquer et faire accepter par leurs sujets de l’or de mauvais aloi , on peut ajouter le nom de l’impératrice Barbe, seconde femme de l’empereur Sigismond, connue dans l’histoire de l’Allemagne pour avoir, en 1401, aidé son époux à reconquérir le trône de Hongrie. L’impératrice Barbe, femme hardie et savante, avait pour l’alchimie une prédilection toute particulière ; elle tira parti de ses connaissances chimiques pour préparer et vendre à ses sujets l’alliage d’arsenic et de cuivre comme de l’argent, et l’alliage d’or, de cuivre et d’argent, comme de l’or pur.

Cette fraude serait sans doute restée ignorée de l'histoire, si la conscience et l’honnêteté d’un adepte n’avaient pris soin de nous la révéler. Un alchimiste de la Bohême, Jean de Laaz, qui visitait les principales villes de l'Europe pour se perfectionner dans son art, eut l’occasion de soumettre à un examen sévère les opérations de l’adepte impériale, et, dans un de ses ouvrages, il nous révèle le fait dans les termes suivants :

* H. Kopp, Geschirhte der C.hemie.

L’ALCHIMIE AU MOYEN AGE

« Ayant entendu dire de tous les côtes que. l’épouse du grand empereur Sigismond possédait de très-hautes connaissances dans les sciences naturelles, je lui fis demander de me permettre d’assister à ses travaux. L’impératrice était une femme très-habile et qui savait mesurer ses paroles avec beaucoup de prudence et de finesse. Un jour elle fit en ma présence une transmutation du cuivre en argent. Elle prit de l’arsenic, du mercure et autre chose qu’elle ne me dit pas (quas ipsascivü benè). Elle en fit une poudre qui blanchit aussitôt le cuivre. Elle trompa ainsi beaucoup de monde.

(I üe même je vis chez elle qu’elle mêla du cuivre chaud avec une certaine poudre qui changea le cuivre en argent fin. Mais, lorsqu’il est fondu, il redevient du cuivre. Elle trompa encore beaucoup de ses sujets avec cet argent faux.

Une autre fois elle prit du safran, du vitriol de cuivre et une autre poudre, et en les mélangeant, elle en fit de l’or et de l’argent. Alors le métal offrait l’apparence de l’or pur ; mais lorsqu’on le fondait il en perdait la couleur. Elle trompa ainsi beaucoup de marchands.

« Lorsque j’eus reconnu ses mensonges et sa tromperie, je lui en fis des reproches. Elle voulut me faire jeter en prison ; mais, grâce à Dieu, les choses n’allèrent pas jusque-là. »

11 serait facile de montrer, par d’autres faits, les véritables conséquences de la protection accordi'e par les souverains du moyen âge et de la renaissance aux artistes hermétiques. On montrerait sans peine, par exemple, que les époques où l’on vit s’accomplir chez les différentes nations les plus graves altérations des monnaies, coïncident avec le temps où l’alchimie brillait de son plus vif éclat. En France, c’est sous le règne des rois Philippe de Valois, Jean et Philippe le Bel, dénoncés par l’opinion publique comme ayant gravement altéré les monnaies, que l’on vit fleurir beaucoup d’alchimistes célèbres, tels que Rupescissa, Orthulain et Odomar. En Angleterre, Édouard 111, sur lequel plane la môme accusation, fut l’hôte et l’ami de Raymond Lullc; et tout concourt à prouver que les nobles à la rose de ce dernier monarque étaient du même aloi que les monnaies sophistiques de son descendant Henri VI.

L’ALnilIMIE ET LES ALCHIMISTES.

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