‹ L'alchimie et les alchimistesChapitre 9 sur 22 · I,A VIE PRIVÉE DES ALCHIMISTES · texte numérisé non relu

I,A VIE PRIVÉE DES ALCHIMISTES

L’histoire ne possède qu’une vue d’ensemble, en conformité plus ou moins réelle avec les faits, relativement à la vie des alchimistes au milieu de la société de leur temps. Dans son Histoire des François des divers États , Alexis Monteil n’a traité ce sujet que d’une manière superficielle, et l’on peut sans doute inférer delà que la science historique a manqué jusqu’ici de renseignements précis sur ce curieux sujet. Pour jeter sur cette question une certaine lumière, il suffisait cependant de chercher dans les écrits dos alchimistes les détails qui se rapportent à leur existence individuelle. Plusieurs d’entre eux ont naïvement exposé les particularités de leur carrière, et il est permis de reconstruire, avec ces éléments, les traits oubliés de leur physionomie.

Nous prendrons pour guide et pour texte de cet examen un passage du traité l)e alchimiâ attribué à Albert le Grand, dans lequel l’auteur énumère les diverses conditions que l’alchimiste doit remplir pour parvenir au grand œuvre.

« 1“ L’alchimiste, nous dit Albert le Grand, sera discret et silencieux ; il ne révélera à personne le résultat de ses opérations ;

« 2” 11 habitera, loin des hommes, une maison particulière dans laquelle il y ait deux ou trois pièces exclusivement destinées à ses opérations ;

« 3“ H choisira le temps et les heures de son travail ;

« 4° Il sera patient, assidu et persévérant ;

« 3° Il exécutera, d’après les règles de l’art, la trituration, la sublimation, la fixation, la calcination, la solution, la distillation et la coagulation ;

« C“ Il ne se servira que de vaisseaux de verre ou de poterie verni.ssée ;

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« 7“ Il sera assez riche pour faire la dépense qu’exigent ses opcl'ations ;

« 8“ Il évitera, enfin, d’avoir aucun rapport avec les princes et les seigneurs*.... »

Nous allons montrer, en invoquant divers faits empruntes à la vie de quelques artistes célèbres, sur quels motifs étaient fondées ces règles tracées par Albert le Grand pour les diriger dans leur carrière.

Dans son premier précepte, Albert recommande à l’adepte le silence et la discrétion sur le résultat de ses travaux. Les faits suivants vont faire comprendre si ce conseil était mal fondé.

Eu 1485, un alchimiste, nommé Louis de Neus, natif de la Silésie, avait expérimenté, à la cour de Marbourg, devant un grand nombre de témoins, une teinture philosophique, dont une partie transformait, à son dire, seize parties de mercure en or très-pur. Jean Dornberg, courtisan et ministre du landgrave Henri III, et qui devait plus tard dépossédera sou profit le fils de son maître, avait assisté aux opérations. Il exigea que l’adepte lui révélât son secret, et, sur le refus de ce dernier, il le fit jeter en prison. N’ayant rien pu obtenir du prisonnier par ses menaces ni ses violences, il le laissa mourir de faim.

En 1570, un moine alchimiste, nommé Albrecht Beyer, fut assassiné dans sa maison, parce que les meurtriers espéraient trouver chez lui la pierre philosophale, qu’il se vantait de posséder.

L’alchimiste provençal Delisle, qui brilla sous Louis XIV, avait acquis sa poudre de projection en assassinant, dans

Opéra omnia, vol. XXI.

les gorges de la Savoie, un philosophe hermétique dont il était le serviteur.

Sébastien Siebenfrund, né à Schkeuditz, près deLeipsick, et fds d’un fabricant de draps, était attaché à un seigneur polonais, et voyageait avec lui en Italie. Ce seigneur étant mort pendant le voyage, Siebenfreund se retira dans un couvent de Vérone. Un vieux frère du couvent, qui conçut pour lui une vive affection, l’initia aux procédés hermétiques, et, à son lit de mort, lui légua le secret d’une certaine poudre propre à la transmutation des métaux. Siebenfreund revint alors dans son pays et entra au couvent d’Oliva, situé près d’Elbing. Après s’être suffisamment exercé à préparer cette panacée merveilleuse, Siebenfreund quitta le couvent, afin de jouir, avec sa liberté, des fruits de son travail. Se trouvant à Hambourg, en 1570, il reçut l’hospitalité d’un gentilhomme écossais qui était en proie à un violent accès de goutte, ce qui jetait tout son entourage dans une grande affliction. Siebenfreund lui administra un remède qui le mit aussitôt sur pied, et cette guérison si prompte frappa tout le monde de surprise.

Dans la maison de l’Écossais , habitaient deux étudiants de Wittenberg, Nicolas Globes et Jonas Agricola, plus un troisième, dont le nom n’a pas été dévoilé par l’auteur de ce récit *. Les trois étudiants pensèrent que ce merveilleux remède ne pouvait être autre chose que la pierre philosophale que le moine se vantait de posséder. Interrogé sur ce point, Siebenfreund eut l’imprudence de convenir du fait, et pour mieux en convaincre son hôte et ses trois compagnons, il prit devant eux une cuiller de zinc, la frotta de sa poudre de projection, qui n’était sans doute qu’un amalgame d’or, et, l’ayant chauffée au-dessus de la

‘ Cel auteur est le domestique même de Siebenfreund, qui a raconté le fait dans un écrit imprimé à Hambourg en 1705, Qnadratum alchymitiicum, cité par Schmieder.

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flamme d’un fourneau, il la rendit aux témoins de cette expérience, transformée en or, ou, pour mieux parler, dorée ])ar suite de la décomposition de l’amalgame aurifère. C’est en vain que le gentilhomme écossais pria son savant ami de lui accorder un peu de cette bienheureuse poudre; tout ce qu’il put obtenir fut l’objet précieux qui pravenait de l’expérience.

Pour se dérober au bruit importun que cette aventure occasionnait à Hambourg, Siebenfreund quitta cette ville et retourna en Prusse par un chemin détourné. 11 traversa successivement Lunebourg et Magdebourg, et s’arrêta à Wittenberg, où'il passa quatre mois dans la maison de son ami, le professeur Bach. Cependant les trois étudiants et le gentilhomme écossais avaient secrètement suivi ses traces ; ils demeurèrent cachés à Wittenberg, pour y attendre une occasion favorable. Le moment leur parut propice à l’exécution de leurs sinistres projets, lorsque le domestique de Siebenfreund, obligé de se rendre chez ses parents, à quelque distance de Wittenberg, laissa son maître seul dans la maison de son ami. S’étant introduits dans sa chambre à la faveur de la nuit, les quatre complices l’assassinèrent et cachèrent son corps dans un souterrain, où il ne fut découvert que deux années après.

L’histoire ne dit pas si les assassins de l’adepte furent recherchés et punis. D’après l’auteur du récit, le docteur Léonard Tburneysser, dont nous avons parlé ailleurs, aurait figuré parmi les meurtriers ; mais ce fait est loin d’être établi, car Tburneysser ne se trouvait pas en Prusse à l’époque que l’on assigne à cet événement, et Théobald de Hoghelande, dans son Histoire de quelques transmutations, donne des noms différents aux meurtriers de Siebenfreund.

« Un alchimiste, nous dit Albert le Grand dans son second précepte, doit habiter, loin des hommes,, une maison particulière, dans

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laquelle il y ait deux ou trois pièces exclusivement destinées aux sublimations, aux solutions et aux distillations. »

Ce n’est pas uniquement pour y trouver le calme et la tranquillité nécessaipes A ses -opérations, que l’alchimiste devait se renfermer daps une habitation isolée. Un certain danger se rattachait nécessairement à l’exécution des opérations chimiques «à mne époque où, procédant sans règles précises, on ne comprenait point la nature des phénomènes dont on provoquait l’accomplissement. Comme l’existence des gaz était encore ignorée, on ne prenait d’avance aucune précaution pour donner issue aux fluides élastiques lorsqu’ils venaient à se produire au sein des appareils. De là une cause permanente d’accidents: des explosions de cornues, des ruptures de pélicans et de retortes, des incendies provoqués parla subite inflammation des gaz combustibles, etc. Combien de fois d’ignorants opérateurs n’ont-ils pas renfermé dans un ballon de métal hermétiquement clos, du mercure ou des amalgames, pour exposer imprudemment le tout à l’action d’un feu violent : le ballon et le fourneau, volant en éclats avec un bruit épouvantable, mettaient fin à l’expérience.

Entre beaucoup d’autres du même genre qu’il serait facile de citer, nous emprunterons ici un fait à l’auteur des Curiosités de la littérature, qui le raconte d’après les Mémoires de la nouvelle Atalante, ouvrage publié à la fin du dixseptième siècle, et dû à la plume, assez connue dans l’histoire littéraire de la Grande-Bretagne, de mistriss Marie Manley.

« Une princesse, éprise de l’alchimie, fit la rencontre , nous dit l’auteur des Curiosités de la littérature, d’un homme qui prétendait avoir la puissance de changer le plomb en or, c’est-à-dire^ dans le langage alchimique, de convertir les métaux imparfaits en métaux parfaits. Ce philosophe hermétique ne demandait qüe les matériaux et le temps nécessaires pour exécuter la conversion qu’il avait promise. Il fut emmené à la campagne de sa protectrice, où l’on contruisit pour lui un vaste laboratoire,et, afin qu’il ne pût pas être dérangé

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dans ses travaux, les ordres les plus exprès furent donnés pour que personne n’y entrât. Il avait imaginé de faire tourner sa porte sur un pivot, de sorte qu’il recevait à manger sans voir ni être \ai, et sans que rien pût le distraire de ses sublimes contemplations. Pendant le séjour de deux ans qu’il lit au château, il rie. consentit à parler à qui que ce fût, pas même à son infatuée protectrice. Lorsqu’elle fut introduite pour la première fois dans son laboratoire,” elle vit, avec Un agréable étonnement, des alambics, des chaudières immenses, de longs tuyaux, des forges, des fourneaux et trois ou quatre feux d’enfer allumés aux différents coins de cette espèce de volcan. Elle ne contempla pas avec moins de vénération la figure enfumée du physicien, pâle, décharné et affaibli par ses opérations de jour et ses veilles, continuelles, qui lui révéla, dans un jargon inintelligible, les succès qu’il avait obtenus ; elle vit ou crut voir des monceaux de mine d’or répandus dans son laboratoire. Souvent l’alchimiste demandait un nouvel alambic ou des quantités énormes de charbon. Cette princesse voyant néanmoins qu’elle avait dépensé une grande partie de sa fortune à fournir aux demandes du philosophe, commença à régler l’essor de. son imagination sur les conseils de la sagesse. Deux ans déjà s’étaient écoulés, de vastes quantités de plomb avaient été fournies, et elle ne voyait toujours que du plomb. Elle découvrit sa façon de penser au physicien ; celui-ci lui avoua sincèrement qu’il était surpris de la lenteur de ses progrès, mais qu’il allait redoubler d’efforts et hasarder une laborieuse opération, à laquelle jusqu’alors il avait cru ne pas être obligé d’avoir recours. Sa protectrice se retira, et les visions dorées de l’espérance reprirent tout leur premier empire.

« Un jour qu’elle, était à dîner, un cri affreux, suivi d’une explosion .semblable à celle d’un coup de canon du plus fort calibre, se fit entendre ; elle se rendit avec ses gens auprès du chimiste ; ils trouvèrent deux larges retortes brisées, une grande partie du laboratoire en flammes, et le physicien grillé depuis les pieds jusqu’à la tète * . »

Albert le Grand, dans le précepte qui suit, recommande à l’adepte la patience et une persévérance assidue dans l’exé-

' Curiosités de la littérature, traduction de l’anglais, par M. T. Bertin, t.

cution de ses travaux. C’est là, sans aucun doute, la recommandation à laquelle les alchimistes se sont montrés le plus fidèles. 11 est presque impossible de comprendre aujourd’hui jusqu’à quel point ils ont poussé cette qualité précieuse. Méditations sur les écrits des grands maîtres et comparaison des différentes autorités , poursuivies sans interruption pendant des années entières; voyages entrepris en diverses contrées de l’Europe ou de l’Orient, pour recevoir de la bouche des artistes célébrés la communication de leurs découvertes; travaux incessants, opérations interminables, expériences éternellement prolongées et dont rien ne pouvait interrompre le cours; sacrifices de tous genres, qui ne se laissaient arrêter ni par les pertes de fortune ni par la ruine de la santé : tel est le tableau de la vie d’un adepte engagé dans la recherche du grand œuvre. Cette persévérance étonnante, dont l’alchimiste du moyen âge était le vivant emblème, allait jusqu’à dépasser les limites mêmes du tombeau.

« L’opérateur qu’une mort prématurée enlevait à ses travaux, dit M. Hoefer, laissait souvent une expérience commencée en héritage à son fils ; et il n’était pas rare de voir celui-ci léguer dans son testament, le secret de l’expérience inachevée dont il avait hérité de son père. Les expériences d’alchimie étaient transmises de père en fils comme des biens inaliénables*. »

Rien n’est plus propre à nous donner une idée exacte delà persévérance ou plutôt de la passion extraordinaire que les alchimistes apportaient dans leurs travaux, que la vie si curieu.se et si agitée de l’adepte Denis Zachaire. Nous allons en rappeler les traits principaux. Les détails qu’il nous a lui-même transmis sur ce sujet dans la première partie de son Opuscule de la philosophie naturelle des métaux, nous fourniront en même temps l’occasion de signaler plusieurs particularités

* Hoefer, Histoire de la chimie, t. I.

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intéressantes sur la vie des alchimistes français au seizième siècle.

Denis Zacliaire appartenait à une famille noble de la Gu}'enne; mais son véritable nom est inconnu; car, à l’exemple de beaucoup de ses confrères, il s’est abrité, dans ses ouvrages, sous le voile d’un pseudonyme, llétaitnéen 1510. Après avoir reçu la première instruction dans la maison paternelle, il fut envoyé à Bordeaux pour y étudier les lettres et la philosophie dans le collège des Arts. On avait confié sa jeunesse à la surveillance d’un précepteur. Malheureusement, ce dernier était un adepte d'Hermès. Au lieu de conduire son élève dans les tranquilles sentiers de la littérature, il ne l’initia guère qu’aux pratiques du grand œuvre. Le jeuneZachaire fréquentait beaucoup d’écoliers qui, négligeant comme lui les études du collège pour celles du laboratoire alchimique, avaient déjà fait ample collection de receptes pour la transmutation des métaux. Avant de quitter Bordeaux, il en avait rempli tout un gros livre, et il pouvait à son gré fabriquer de l’or à toute espèce de titres, à dix-huit ou à vingt carats, de l’or de ducat ou de l’or d’écu, propre à soutenir l’épreuve de la fonte ou de la pierre de touche. Même résultat pour l’argent ; on pouvait, avec ces bienheureuses formules, obtenir de l’argent à dix ou à onze deniers, de l’argent de teston, de l’argent blanc de feu ou de l’argent à la touche. Ces diverses formules portaient les noms d’OEuvre de la reine de Navarre, OEiivre du Cardinal de Lorraine ou du Cardinal de Tournon. Les jeunes écoliers, au collège de Bordeaux, employaient une partie de leur temps à ces utiles occupations.

Au sortir du collège des Arts, le jeune Zacliaire fut envoyé à Toulouse, en compagnie de son précepteur, pour y étudier le droit ; mais le maître et l’élève n’avaient d’autre désir que d’y faire promptement l’épreuve des précieuses receptes de Bordeaux. Il se mirent donc dès leur arrivée à placer dans leur chambre jdusieurs petits fourneaux propres aux opih’a-

L’ALCHIMIE ET lÆS ALCHIMISTES.

lions chimiques. Des petits fourneaux on en vint aux grands, : si bien que la chambre en fut bientôt remplie. Sur certains, \ on distillait; dans d’autres, on calcinait diverses matières ; <

ici, l’on exécutait la fusion; là, la sublimation prescrite par les formules. Au bout d’un an, la somme de deux cents écus, que le jeune Denis avait reçue de ses parents pour s’entretenir pendant deux années, lui et son maître, en la ville de Toulouse, s’était dissipée en fumée. C’est qu’il avait ■ l'nllu acheter une quantité considérable de charbon, diverses j drogues d’un prix élevé, et pour six écus de vaisseaux de i verre ; sans compter deux onces d’or fin et trois marcs d’ar- ! gcnt, que l’une des formules avait recommandés comme indispensables à l’exécution de l’œuvre, et qui finirent par s’évanouir en entier à force de combinaisons et de mélanges.

Il ne faisait guère moins chaud dans la chambre du jeune licencié ès droit, que dans les fonderies de Tarsenal de Venise, et le digne précepteur, qui ne sortait pas un moment de cette fournaise, tant il apportait de zèle et d’ardeur à son travail, fut pris, quand vint l’été, d’une fièvre continue, pour avoir trop soufflé en buvant chaud. 11 mourut glorieusement sur son champ de bataille, au grand chagrin de son | ('■lève, qui comptait sur son habileté pour se procurer Tai- : gent que ses tuteurs commençaient à lui refuser. I

Ainsi livré à lui-même, Denis Zachaire ne vit rien de mieux que de se rendre dans son pays, afin d’obtenir le libre I

usage de ses biens, administrés par ses tuteurs depuis la j

mort de son père. Moyennant quatre cents écus, il afferma | une partie de ses propriétés pour un espace de trois ans, et s’empressa de revenir à Toulouse, afin d’appliquer cette somme à l’exécution d’une recepte infaillible qu’un Italien I lui avait enseignée après en avoir vu de ses propres yeux les I merveilles. Ce procédé consistait à dissoudre de Tor et de l’argent dans une eau forte, et à calciner le produit pour en faire une poudre de projection. Mais deux onces d’or et un marc d’argent, traités pendant deux mois suivant les

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