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Le rapport de M. IV. Claude, au Sénat
A quelque point de vue qu'on l'envisage, la consommation de l'alcool, en France, appelle, d'urgence, des réformes radicales dans notre législation. Dans les conditions actuelles, elle constitue un péril social qu'il faut combattre énergiquement, de peur qu'il soit un jour sans, remède. L'hygiène et la moralité publiques, l'avenir des générations qui s'élèvent, la prospérité financière du pays, tout ici s'accorde pour placer la question de l'alcool au premier rang <Je celles qui s'imposent à l'attention du législateur, à celle du pays, et réclament une prompte et complète solution.
La situation, révélée dans toute sa gravité par le
très remarquable rapport que l'honorable M. Claude a déposé le 7 février 1887, sur le bureau du Sénat, est véritablement effrayante pour l'avenir de notre pays. Il importe que cette situation soit connue au dehors du Parlement, car les réformes qu'elle commande ne peuvent s'accomplir par les seuls efforts du gouvernement. Les intérêts privés, si fort en jeu au cas particulier, doivent être éclairés sur les dangers dont les menacent la continuation de Fétat de choses actuel, leur concours étant indispensable à l'accomplissement de réformes qui touchent aux mœurs autant qu'à la législation. Aux pouvoirs publics incombe la tâche multiple de réglementer la circulation des boissons plus ou moins vénéneuses, qui se débitent sous le nom d'eau-de-vie ou de liqueurs : de réprimer la fraude colossale dont le privilège des bouilleurs de cru, est l'un des éléments les plus actifs et d'accroître, parla, dans une proportion énorme, les ressources du Trésor.
Aux citoyens de faire œuvre patriotique en combattant, par tous les moyens en leur pouvoir, l'alcoolisme dont les progrès formidables menacent la nation dans ses forces vives.
En vue de montrer tout d'abord l'extrême importance du sujet qui nous occupe et de justifier l'analyse étendue que nous croyons devoir faire du rapport de M. Claude, nous emprunterons à ce travail, si complet et si bien ordonné, quelques chiffres dont le rapprochement formera en quelque sorte l'acte d'accusation dressé contre l'alcool par la commission du Sénat.
De 1874 à 1885, en dix ans, la consommation officielle de l'alcool a augmenté de moitié, passant de 970,000 à 1 million 500,000 hectolitres.
Par consommation officielle, il faut entendre la consommation que la perception des droits permet de constater, consommation à laquelle vient s'ajouter celle des produits que la fraude soustrait à l'acquittement des droits et qui échappe, par conséquent, à toute vérification.
Dans le même temps, le danger pour la santé publique s'est accru dans une proportion bien supérieure à celle de l'augmentation de la consommation, par ce fait que l'alcool d'industrie a remplacé presque complètement l'alcool de vin. De 1840 à 1850, les alcools de vin, y compris les produits de la distillation des cidres, marcs et fruits, entraient pour 815,000 hectolitres dans une production totale de 891,500 hectolitres. L'alcool d'industrie ne figurait alors que pour 76,500 hectolitres sur la production totale. En 1874, sur 1 million 600,000 hectolitres d'alcool fabriqué en France, &40,000 provenaient de la distillation du vin et du cidre, soit 33.7 0/0 de l'alcool fabriqué. En 1885, sur une production de 1 million 865,000 hectolitres, 96,000 à peine, soit 5 0/0 seulement, ont la même origine; les 95 0/0 restant, résultent de la fermentation de la betterave, du maïs, des céréales, des pommes déterre, du riz, etc.. Or, nous verrons plus loin que tous les alcools obtenus avec ces matières premières, s'ils ne sont pas soumis à une rectification absolue, contiennent des substances toxiques à divers degrés et sont de véri
tables poisons plus ou moins atténués. Ainsi, tandis que les produits livrés à la consommation devenaient de plus en plus malsains, la consommation ellemême allait en augmentant. C'est à ces alcools de mauvaise qualité, en partie dus à la destruction de la vigne par l'invasion phylloxérique, que sont imputables surtout les ravages de l'alcoolisme et leurs suites funestes.
Les conséquences de la substitution des alcools d'industrie à l'eau-de-vie de vin et la progression de l'alcoolisme sont vraiment effrayantes. Dans la période décennale que nous envisageons (1874-1885), le nombre des suicides d'alcooliques a sextuplé, passant, par année, de 137 à 868. Le chiffre des réformés à la revision pour infirmités a quadruplé dans les départements où la consommation de l'alcool s'est accrue notablement. Les crimes et délits contre les mœurs ont suivi une marche ascendante des plus marquées dans les mêmes départements.
Le nombre des aliénés alcooliques admis dans les asiles publics a progressé, en moyenne, de 9 à 16 0/0 depuis dix ans. Dans certains départements, le chiffre des aliénés atteints d'alcoolisme s'élève à 21 et même à 28 0/0 du chiffre total des malades admis. Le nombre des morts accidentelles imputables à l'alcoolisme a augmenté de 20 0/0. Enfin, la natalité a subi une décroissance notable dans les régions où l'abus des boissons alcooliques a exercé ses ravages.
Le mot de péril social, que j'emprunte d'ailleurs à l'honorable M. Claude, n'est donc pas une hyperbole. Les victimes de l'alcool se chiffrent annuelle-
ment par milliers : nos asiles publics d'aliénés ont reçu dans la dernière période quinquennale(1881-1885) cinquante et un mille fous, dont sept mille quatre cents étaient des alcooliques.
Les chiffres qui précèdent, si éloquents et si terribles qu'ils soient, ne peuvent cependant pas être regardés comme une image complète des ravages produits par l'alcool. Le tableau qu'ils présentent, si noir qu'il apparaisse, demeure bien au-dessous de la réalité. Les données statistiques accusent incontestablement des minima. Que de suicides, de morts accidentelles, résultats de l'alcoolisme, échappent à la statistique officielle I Combien d'aliénés n'entrent pas dans les asiles ? Nul ne pourrait le dire exactetement; mais il est certain que les recensements administratifs ne permettent pas de mesurer, même approximativement, retendue des fléaux déchaînés sur la population française par l'abus de l'alcool. Les liquides que l'industrie a substitués à l'eau-de-vie de vin, qu'elle remplace par un poison lent mais sûr, font, dans l'ombre, bien autrement de victimes que les catastrophes ou les épidémies les plus terribles dont l'apparition plonge les populations dans la consternation et l'effroi.
Un dernier trait accentue encore la gravité de la situation : le nombre des débits de boissons a été sans cesse en augmentant; il atteint aujourd'hui le chiffre inouï d'un débit, en moyenne, pour 94 habitants, et encore convient-il de considérer, avec le rapporteur du Sénat, que dans ce chiffre figurent les femmes et les enfants. La proportion serait donc, en
réalité, de 30 à 40 hommes par débit. Remarquons, en outre, que tous les hommes ne fréquentent pas les débits, et, enfin, que le recensement ci-dessus ne comprend pas les 30,000 débits que renferme Paris.
Tout concourt donc, dans l'état actuel, à propager le fléau de l'alcoolisme : disparition presque complète de l'alcool de vin; fabrication chaque jour croissante d'alcools toxiques ; facilités de plus en plus grandes pour le consommateur, par suite de l'extension du nombre des débits, de se procurer des liquides frelatés. Il est à souhaiter que le pays tout entier s'associe au cri d'alarme poussé par l'honorable M. Claude et que tous les efforts s'unissent pour combattre le fléau de l'alcoolisme.
L'intérêt fiscal est lié ici étroitement à l'intérêt philanthropique, mais, il n'est que juste de le constater, c'est la première fois que la question est abordée dans le Parlement avec cette hauteur de vues, cette visée patriotique qui font tant d'honneur à la commission du Sénat et à son éminent rapporteur.
La production des alcols en France
Pour apprécier en connaissance de cause, tant au point de vue hygiénique qu'au point de vue fiscal, l'urgence et l'étendue des réformes réclamées par la commission du Sénat dans le régime de l'acool, il est indispensable d'avoir une idée précise de la production des alcools en France. Le chapitre que M. Claude a consacré à cette question et les volumineuses annexes qui l'accompagnent vont nous servir de guide pour édifier nos lecteurs à ce sujet
On désigne sous les noms d'eanx-de-vie, alcools ou esprits, les produits de la distillation, soit des diverses boissons alcooliques : vins, cidres, poirés, bières, soit des marcs de raisins, lies de vins, moûts d'orge et de pommes de terre, des sucs de fruits, tiges (cannes à sucre) et raisins sucrés, qui ont subi la fermentation alcoolique.
Commercialement, le eaux-de-vie sont ceux de ces produits qui contiennent de 38 à 61 0/0 d'alcool pur et qu'on obtient directement par la distillation ou
simplement par l'addition d'une certaine proportion d'eau à des alcools plus ou moins rectifiés. Ce dernier mode est principalement employé pour les eaux-devie autres que celles de vin, de cidre ou de marcs.
Les alcools ou esprits sont les liquides qui contiennent plus de 61 0/0 d'alcool pur, ou du i»oins, réputé tel.
Les eaux-de-vie de vin sont les seules que, pendant longtemps, où ait consommées en France. Ce sont aussi les seuls produits de la distillation qui méritent réellement le nom d'eaux-de-vie. Les vins français contenant, en moyenne, de 8 à 10 0/0 d'alcool, la distillation d'un hectolitre de vin donne de 16 à 20 litres d'eaux-de-vie à 50°. Les vins blancs, quand ils proviennent de raisins, cuvés à l'air libre, sont préférables aux vins rouges pour la distillation, parce que, n'ayant pas cuvé sur la pellicule et sur la rafle, ils contiennent beaucoup moins d'huiles dites essentielles, substances toxiques dont nous parlerons plus loin et dont le moindre défaut est de communiquer un mauvais goût à l'eaude-vie.
Depuis les ravages de l'oïdium et du phylloxéra, une révolution complète s'est accomplie dans la production de l'alcool, au grand détriment de la santé publique. Ces fléaux ont amené un développement formidable dans la fabrication des alcools d'industrie, tous, sans exception, toxiques à des degrés divers, s'ils ne sont pas absolument épurés avant d'être livrés à la consommation. Cette modification dans l'origine de l'alcool de consommation étant la
cause capitale des ravages chaque jour croissant de l'alcoolisme, il importe de s'y arrêter et d'en préciser l'étendue.
De 1840 à 1850, l'eau-de-vie de vin, y compris les produits de la distillation des cidres, marcs et fruits, représentait, comme je l'ai dit tout à l'heure, 815,000 hectolitres, sur une production totale de 891,500 hectolitres. En 1869 ils ne donnaient que 553,983 hectolitres. En 1876, on avait encore, pour les seuls alcools de vin, 545,994 hctolitres; mais en 1877, le chiffre tombait à 157,570 hectolitres, pour décroître depuis cette époque et se réduire, en 1885, à la quantité insignifiante de 28,240 hectolitres, sur une production totale de 1 million 864,514 hectolitres, soit au 1/80 à peu près. La France n'aurait donc plus aujourd'hui à compter annuellement que sur la quantité très minime de moins de 25,000 hectolitres d'eaux-de-vie de vin, de laquelle, il faut encore défalquer la part de l'exportation. En revanche, elle est inondée de produits vénéneux se débitant à ciel ouvert, dans plus de 400,000 cafés ou cabarets, sans contrôle effectif à l'heure qu'il est, sous le rapport de la salubrité publique !
Ici me semble devoir trouver place une remarque sur laquelle nous reviendrons plus tard, en nous occupant des bouilleurs de cru . Avant l'application de la loi de 1875, qui a affranchi de l'exercice cette catégorie de cultivateurs, la production de l'eau-devie de vin figurait encore dans la statistique pour un chiffre de 600,000 hectolitres environ. Ce chiffre, au lendemain du rétablissement du privilège des bouiî-
leurs, est brusquement tombé à 157,000 hectolitres, pour descendre rapidement jusqu'à 22,000 hectolitres. La conclusion qui découle de là, si Ton s'en tient à une simple opération arithmétique, est que l'effet du privilège a été de réduire des trois quarts la quantité d'alcool livrée parles bouilleurs de cru, à la consommation. Cette conclusion n'est point admissible, et je partage absolument l'avis de l'honorable M. Claude, lorsqu'il dit à ce sujet : « Il convient de remarquer la diminution accusée dans la production des bouilleurs de cru, depuis 1875, et de rappeler que leur privilège date de la même année. Or, comme il n'est pas possible d'admettre que ce privilège ait eu pour effet d'arrêter leur fabrication, il est, au contraire, permis de conclure que la différence, existant entre leur production actuellement apparente et leur production antérieure, représente, sans aucun doute, un chiffre de fraude, et même un chiffre de fraude de beaucoup inférieur à la réalité. » Le rétablissement du privilège des bouilleurs, en supprimant tout contrôle, a été le plus puissant élément de fraude qu'on pût mettre à la disposition du producteur.
Il y a lieu de penser que Ton consomme encore un chiffre d'hectolitres d'alcool de vin, supérieur à celui qu'accuse la statistique ; mais il n'en est pas moins vrai que la production d'alcools d'industrie surpasse dans une énorme proportion celle des eaux-de-vie de vin. Il faut, en outre, remarquer que la loi de 1875 rend impossible la vérification de l'origine des eauxde-vie, leur fabrication par les bouilleurs de cru n'étant soumise à aucun contrôle.
Le privilège des bouilleurs de cru a, de plus, augmenté, dans une proportion dont la base d'évaluation fait défaut, mais qu'il y a tout lieu de supposer considérable, la fabrication d'alcools de mauvaise qualité. Libre de distiller sans aucune surveillance possible, puisque l'exercice est supprimé, le bouilleur de cru est devenu, sur plus d'un point, un fabricant d'alcool d'industrie. De là, cette double conséquence du privilège : fraude colossale au détriment du Trésor et mise en circulation, en franchise d'impôt, d'alcools vénéneux, alors que la surveillance des bouilleurs de cru s'opposerait à l'introduction de substances étrangères dans l'alambic. Nous y reviendrons plus loin.
Passons rapidement en revue les différentes sources de production d'alcool autres que le vin.
Détestable au point de vue hygiénique, l'eau-de-vie de marc renferme des composés absolument nocifs. Presque entièrement entre les mains des bouilleurs de cru, cette production atteint officiellement environ 50,000 hectolitres seulement, mais la statistique ne peut fournira ce sujet d'indications même approchées de la vérité, vu la suppression de l'exercice.
Le cidre donne une eau-de-vie plus toxique encore que celle des marcs de raisin. Sa production d'après la statistique, se serait élevée, en 1885, à 20,000 hectolitres seulement. Le cidre donne de 3 à 5 0/0 d'alcool à la distillation. Les eaux-de-vie de fruit, kirchs, eaux de noyaux, n'entrent que pour un chiffre insignifiant dans la production des alcools. Variable avec les années, suivant l'abondance des fruits à noyaux, la production de ces liquides (de 500 à 8,000 hectolitres) est
peu importante. D'autre part, cependant, il s'en consomme, suivant toute probabilité, des quantités bien supérieures à celles qu'indique la statistique de production. La conséquence est facile à tirer : c'est la fabrication, de toutes pièces, avec l'alcool de grain, de pommes de terre ou de betterave qui comble la différence.
Arrivons aux alcools d'industrie proprement dits. On connaît depuis la fin du seizième siècle, le moyen d'extraire de l'alcool des grains et des fruits amylacés, préalablement soumis à la fermentation. Cette industrie, découverte par le docteur Libavius, de Halle, s'est développée d'abord dans les pays du Nord, où la culture de la vigne n'existe point. Les graines farineuses donnent, par fermentation et distillation, des quantités d'alcool qui varient, pour 100 kilogrammes de matières premières, de 5 kilogrammes (glands verts du chêne), à 35 kilogrammes (riz). L'avoine et l'orge rendent 19 à 22, le blé et le seigle 24 à 29, le maïs 28 à 30 0/0.
Sans [importance pendant longtemps- en France cette fabrication atteint aujourd'hui 600,000 hectolitres par an, environ. Elle appelle toute l'attention du législateur, en raison des produits nocifs qu'elle livre à la consommation.
L'alcool de betterave entre pour un chiffre voisin et souvent supérieur au précédent (549,000 hectolitres en 1884, 629,000 en 1883) dans la production).
L'alcool de mélasse est, de tous les alcools d'industrie, le plus important quant au chiffre de production et l'un des plus malsains, quand jl n'est pas par-
faitement épuré. On sait qu'on donne le nom de mélasse au jus sirupeux que laisse la cristallisation des sucres de betterave, de canne et autres substances analogues. Les mélasses, suivant leur provenance, donnent de 12 à 21 litres d'alcool par 100 kilogrammes. Le sucre et la cassonade, suivant leur poids, de 36 à 46 0/0; la glucose (sucre de fécule), de 34 à 41 0/0. En 1885, la quantité d'alcool à 100° produite par ces diverses matières sucrées s'est élevée au chiffre énorme de 728,000 hectolitres.
Tous les alcools de betterave, de mélasse, de grains renferment des produits nocifs : leur rectification complète peut seule faire disparaître entièrement leur caractère toxique et permettre d'en autoriser la vente et la consommation. Nous examinerons plus loin la nature de ces substances nocives et les moyens d'en débarrasser les alcools d'industrie.
En résumé, pour l'année 1885, la production [constatée) des alcools en France se traduit par les chiffres suivants :
IN GKNTISMIS 1L000LS 01 : HEOTOIITUS . . ...
de la production.
Mélasses 728.523 39.18
Substances farineuses 567.768 30.36
Betteraves 465.451 24.96
Marcs et lies de vin 43.853 2.35
Vins 23.240 1.24
Cidres 20.908 1 .12
Fruits 7.680 0.41
Substances diverses 7.028 0.38
Totaux 1.864.451 100.00
Ce petit tableau permet d'établir que près des 99 centièmes de l'alcool dont les statistiques offl-
cielles constatent la production pour 1885, devraient être soumis à un traitement rectificatif qui en éloigne les principes nuisibles, Teau-de-vie de vin n'y figurant que pour 1/24 0/0. Car nous allons voir que tous ces alcools d'industrie sont plus ou moins toxiques et qu'aucun d'eux ne doit être livré à la consommation sans constatation préalable de sa purification aussi parfaite que possible.
Les alcools d'industrie et la santé publique
La statistique de la production des alcools, en 1885, vient de nous montrer que Teau-de-vie de vin figure pour le chiffre absolument insignifiant de 1 1/4 0/0, sur les dix-neuf cent mille hectolitres fabriqués cette année-là. Cette révélation, très grave pour la santé publique, car tous les alcools de provenances autres que la distillation du vin sont toxiques à des degrés divers, suffirait pour expliquer les ravages croissants de l'alcoolisme, et justifier les mesures hygiéniques et fiscales que M. Claude a réclamées, au nom de la commission du Sénat, tant dans son rapport que dans son remarquable discours. (Séance du Sénat, juillet 1887.)
La nocivité des substances qui accompagnent l'alcool de vin dans tous les alcools d'industrie, les eaux-de-vie de marcs et de cidres, est surabondamment établie aujourd'hui par de nombreux faits qu'on peut grouper sous quatre chefs principaux : 1° l'examen chimique de ces alcools; 2° leur action toxique sur les animaux, démontrée par les expériences physiologiques ; 3° l'extension formidable de l'alcoolisme et de ses suites, folie, suicides, criminalité, dans les
pays où Ton consomme surtout des alcools d'industrie; 4° enfin l'accroissement énorme de la mortalité dans les classes de la population qui s'adonnent plus spécialement à l'usage des boissons alcooliques. Quelques indications vont préciser ces divers points. L'alcool de vin le plus pur est un excitant; ce n'est point, à proprement parler, un aliment, le vin, la bière et le cidre naturels étant les seules boissons alcooliques dignes de ce nom. L'eau-de-vie de vin la plus pure, ingérée à haute dose, et son abus prolongé conduisent à l'alcoolisme; mais tous les alcools d'industrie, s'ils ne sont pas absolument rectifiés, exercent sur l'économie une action bien plus délétère et plus rapide. Cela tient à ce que tous les produits de la fermentation et de la distillation des grains, des pommes de terre, des betteraves, des marcs de raisins ou cidre renferment, en proportions variables, une série de composés chimiques sous le nom d'aldéhydes — produits plus volatils que l'alcool de vin — et sous celui que les chimistes désignent sous le nom d'alcools supérieurs — moins volatils que l'alcool vinique. Cette dénomination, mal choisie en ce qu'elle prête à des confusions regrettables dans le public, est basée sur des considérations d'ordre théorique. Elle n'implique pas, gardons-nous de le croire, une supériorité dçns la qualité des produits ; c'est le contraire qui est vrai. Ces alcools, dits supérieurs, sont tous des poisons d'une activité variable ; aucun d'eux n'est inofifensif. Il serait préférable de les désigner sous le nom d'alcools à formules élevées, dénomination qui rappellerait leur constitution
chimique, sans laisser d'équivoque à l'endroit de leurs valeurs hygiéniques. C'est ce que je ferai désormais. Ils forment, avec les aldéhydes, les produits de distillation de tête et de queue de chaque opération, qu'il faut absolument éliminer pour que l'alcool d'industrie perde ses propriétés nocives. Les uns entrent en ébullition à une température très inférieure à celle qu'exige, pour distiller, l'alcool vinique ; les autres, à une température de beaucoup supérieure ; de plus, par suite de phénomènes d'entraînement particuliers, ces alcools accompagnent, à la distillation, l'alcool pur, dans des conditions de température qui ne sont point celles de leur ébullition, lorsqu'on les considère isolément.
Il suit de là que l'opération qui consiste à distiller les produits de la fermentation des céréales, des pommes de terre, des betteraves, marcs, cidres, etc., donne un liquide souillé, en proportions diverses, d'alcools à formules élevées et d'aldéhydes des plus dangereux pour l'homme.
Les expériences de MM. Dujardin-Beaumetz et Audigé (1), celles de M. Rabuteau, contrôlées et confirmées par d'autres physiologistes, ont mis hors de doute l'action vénéneuse de ces alcools, dont l'introduction dans l'organisme des animaux amène, sui-
(1) Voir Y Hygiène alimentaire de M. Dujardin-Beaumetz, ouvrage des plus intéressants , et le mémoire du même auteur, en collaboration avec M. Audigé, intitulé : Recherches expérimentales sur la puissance toxique des alcools. In-8°, Doin, 1879 et 1887.
vant les doses, tous les symptômes constatés chez l'homme adonné à l'alcool, depuis l'ivresse simple jusqu'aux accidents profonds suivis de mort.
Le tableau suivant, emprunté au mémoire de MM. Dujardin-Beaumetz etAudigé, indique les doses toxiques limitées pour chacun des alcools expérimentés ou pour leurs dérivés :