PROPORTION
des ■anqnants
De 1870 à 1874
De 1875 à 1879
De 1880 à 1884
Année 1884.....
(1) Rapport de M. Claude, Sénat, p. 301.
(2) In-8°, 1886. Guillaumin et O, p. 26 et suivantes.
Prenons l'année 1884 comme exemple des calculs de M. Hartmann; en voici le bilan :
En 1884, la fabrication a été de i.935.000 hectol. (1)
— l'importation a été de 189 .000 —
— l'importation dans les liqueurs. 1.000 —
Total de l'alcool produit ou importé. 2.125.000 hectol.
La consommation en franchise a été de. . 20.000 hectol. (évaluation de Tadministation des finances).
L'exportation a été de 260.000 —
— dans les liqueurs — 9.000 —
Total 289.000 hectol.
Les stocks, au commencement et à la fin de l'année 1884, ayant été à peu près les mêmes, la différence entre ces deux totaux représente la consommation de Tannée, soit 1.836.000 hectol. sur lesquels il a été imposé, comme alcool
dénaturé....... 44.000 hect. | ^^ hecto ,
comme alcool bon goût. 1.488.000 — S
Il y a donc un manquant de 304.000 hectol.
On voit que l'écart de quantité entre la fabrication et la vente est très élevé, et, de plus, il va croissant rapidement chaque année. Pourquoi cette anomalie ? Est-ce, se demande M. Hartmann, que le service des contributions indirectes est moins régulier qu'autrefois, que d'importantes quantités constatées à la fabrication et à rentrée en France, prises en charge par les marchands, s'écoulent clandestinement sans la constatation, par la régie? du déficit pour oui liage (remplissage du vide produit dans les fûts par l'évaporation). Le déchet reconnu (70/0 sur le stock moyen
(l) D'alcool pur à 100*.
de Tannée) ne représente pas le quart des quantités constatées, à la fabrication, par la régie et qui échappent ensuite à l'impôt.
Le compte détaillé, publié par le Bulletin de statistique (avril 1886) sur l'emploi des alcools en 1884, envisagé dans les calculs dé M. Hartmann, donne, pour le chiffre de l'alcool pur ayant disparu dans Tannée, sans acquitter Timpôt, 242,540 hectolitres.
Voici le résumé de ce compte de la régie, qui nous fournit quelques éléments positifs de discussion :
Fabrication indigène 1 .934.464 hectol.
Importation 192.072 —
Totai 2.126.536 hectol.
dont il faut déduire 351.507 — (1)
La consommation de cette quantité d'alcool se
répartit de la façon suivante :
Alcools dénaturés 43.804 hectol.
— convertis en vinaigre 47.020 —
Alloués en déduction au commerce de
gros (ouillage) 71 .915 —
Déclarés pour le vinage ; 75.506 —
Consommés en franchise chez le bouilleur
de cru (évaluation) 28.739 —
Décharges pour pertes, accidents, etc.. 19.360 —
Soumis au droit général de consommation 1.488.685 —
Total 1.775.029 hectol.
Ainsi, le calcul de M. Hartman donne, pour Tannée 1884, 304,000 hectolitres; celui de la régie 242,560 hec-
(1) Cette somme est formée de l'exportation pour 294,322 hectolitres ; du stock de Tannée précédente, 21,853 et des quantités d'alcool en transit 35,332 hectolitres = 351, 507 hectolitres.
Reste une consommation de 1.775.029 hectol.
constatée par l'administration des contributions indirectes, tandis que l'impôt n'a atteint que 1,488,000 hectolitres.
tolitres d'alcool pur, comme ayant disparu après avoir échappé à tout droit.
Or, en France, toutes les taxes réunies frappent l'hectolitre d'alcool pur d'une imposition moyenne •de 183 francs; celle des contributions indirectes seule est de 165 francs, soit 1 fr. 65 par litre. Si nous prenons la moyenne des évaluations ci-dessus pour la quantité d'alcool pur qui, en 1884, a échappé à l'impôt, nous trouvons = 273,000 hectolitres.
Les sommes que le Trésor a perdues de ce chef s'élèveraient donc au produit de 273,000 hectolitres par 165 francs, soit 45 millions en nombre rond ; celles que les caisses publiques (Trésor, octroi, etc.), n'ont pas encaissées, à 273,000 X 183 hectolitres, soit 50 millions. N'oublions pas qu'il s'agit de constatations officielles et non d'appréciations sur le commerce clandestin et sur la fraude, qui dépassent de beaucoup les chiffres que nous venons d'enregistrer. M. G. Hartmann s'étonne, à bon droit, ce nous semble, de l'importance des divers chiffres du tableau précédent. 47,020 hectolitres d'alcool pur figurent comme transformés en vinaigres. La part de la fraude, proprement dite, doit être énorme au cas particulier. On sait que l'alcool, pour entrer en franchise dans une vinaigrerie doit, au préalable, être dénaturé, en présence des employés de la régie. Cette dénaturation s'effectue par la simple addition d'acide acétique a l'alcool. Mais tous ceux qui sont au courant des errements de certains vinaigriers n'ignorent pas que la surveillance du fisc s'exerce d'une façon tout
à fait insuffisante dans beaucoup de ces établissements. Nombre de fûts d'alcool, entrés sous le prétexte de fabrication de vinaigre, échappent à la dénaturation et ressortent en fraude à l'état naturel. Ce n'est, je crois, un secret pour personne que ce commerce clandestin d'alcool, fait sous le couvert de la fabrication des vinaigres.
Ce qui frappe le plus M. Hartmann, et non sans motif, c'est la quantité de 75,506 hectolitres d'alcool déclarés pour le vinage et n'acquittant pas l'impôt. Comment, dit-il, il n'y a aucune loi autorisant le vinage en franchise ; c'est en vain que les députés du Midi demandent depuis longtemps qu'on accorde à leurs électeurs la faculté de jeter de l'alcool sur les vins en ne payant qu'un droit minime, et il se fait, indépendamment du vinage clandestin avec les quantités d'alcool produit en fraude, un vinage officiellement reconnu, autorisé par l'administration et non imposé, avec cette énorme quantité de 75,000 hectolitres d'alcool! Les 19,360 hectolitres affranchis d'impôts, pour pertes diverses, semblent aussi un chiffre bien élevé. En résumé, M. Hartmann estime que moitié au moins des manquants aurait dû ôtre imposée.
Si élevé que soit déjà le chiffre qu'un défaut de surveillance de la régie fait perdre au Trésor, il est bien peu de chose auprès de la fraude résultant, à la fois, de la législation de 1875, sur le privilège des bouilleurs de cru, augmenté par la loi du 29 juillet 1884 sur le sucrage des vins, du vinage clandestin et de l'importation toujours croissante de raisins
secs affranchis de tous droits. Avant de revenir à la question des bouilleurs de cru, considérée dans ses rapports avec le Trésor pour en apprécier les résultats, aussi désastreux pour le budget que funestes à la santé publique, je m'arrêterai un instant au sucrage et au vinage des vendanges et à l'importation des raisins secs.
J'ai dit, précédemment, que la loi de 1884 sur le sucrage des vendanges, dont le décret du, 22 juillet 1885 a déterminé l'application, est un bienfait pour la santé publique, en ce qu'elle rend possible la production du vin de deuxième cuvée parfaitement sain, d'un prix peu élevé, et qu'il y aurait un si grand intérêt à voir se substituer aux détestables coupages de vin étranger remontés par de l'alcool vénéneux de grain ou de pommes de terre. En 1885, la quantité de sucre dégrevé, en vue de cette opération, s'est élevée à 4 millions de kilogrammes, sans compter les sucres de glucose plus ou moins purs qui ont été employés au même usage. Malheureusement la fraude est venue s'emparer immédiatement des facilités qui n'auraient dû être accordées qu'avec des garanties complètes pour le fisc, et l'on a constaté que 465,000 kilogrammes, soit un huitième du poids des sucres déclarés comme devant servir au sucrage, ont reçu une autre destination. C'est, à n'en pas douter, l'alambic des bouilleurs de cru qui a consommé ce demi-million de kilogrammes de sucre qu'il a transformé, en plus de 200,000 hectolitres d'alcool (pur, au détriment du Trésor. Il faut maintenir la faveur accordée aux vignerons par le dégrèvement du sucre, à la condi-
tion toutefois de faire cesser la fraude, ce que l'existence de la loi de 1875, sur le privilège des bouilleurs de cru, rend tout à fait impossible.
L'extension, chaque année croissante, de l'entrée en franchise des raisins secs appelle toute l'attention du législateur. Les raisins secs renferment les éléments de 30 0/0 de leur poids d'alcool. Chaque fois qu'après avoir fait fermenter 100 kilogrammes d'alcool de raisin sec, on distille le produit obtenu, opération que la loi de 1875 favorise sur une énorme échelle, on peut produire 30 litres d'alcool pur, correspondant à 60 litres d'eau-de-vie à 50°, qui entrent clandestinement dans la consommation, sans acquitter de droits, par conséquent. Autrefois, avant le phylloxéra, l'importation des raisins secs n'avait aucune importance au point de vue fiscal : la confiserie et la pâtisserie étaient presque les seules industries qui les employaient. L'importation se montait à 8 millions de kilogrammes à peine, en 1875. Trois ans plus tard, on en introduisait 30 millions de kilogrammes; en 1884, 62 millions ; enfin en 1885, tout près de 100 millions de kilogrammes, quantité correspondant à la production d'environ 30 millions de litres d'alcool absolu. Déjà, la fabrication du vin de raisin sec constitue une fraude considérable pour le consommateur, auquel on vend ce liquide sous le nom de vin naturel ; encore ne faut-il pas que l'importation de ces fruits puisse accroître, dans une énorme proportion, le préjudice porté au Trésor par la fabrication d'alcool soustrait à l'impôt. Encore une fuite dans les caisses publiques à boucher par l'abrogation de la loi de 1875. 6
Quant au vinàge proprement dit, source de fraude autant que d'empoisonnement public, étant donnée la nature des alcoolâ d'industrie quiïservent à le pratiquer, il ne devrait être autorisé qu'à la double condition, rigoureusement observée, d'être pratiqué avec de l'alcool chimiquement pur et après perception des droits sur cet alcool.
Les bouilleurs de cru et les intérêts du Trésor
L'influence néfaste du privilège des bouilleurs de cru sur la qualité des alcools et, par suite, sur la santé publique, a été surabondamment établie dans fe cours de cette étude. Il y a, sur ce point capital, unanimité dans l'opinion des hygiénistes, et cela devrait suffire pour amener le Parlement à ratifier la proposition de la commission du Sénat concernant l'abrogation de la loi de 1875.
Au point de vue budgétaire, le mal n'est pas moins grand : quelles que soient les mesures pratiques auxquelles on aboutira, en vue de combattre l'alcoolisme et de réprimer la fraude sur les alcools, aucune ne sera réellement efficace tant que subsistera le privilège des bouilleurs. Il n'en pourrait être autrement : la clandestinité de la fabrication de l'alcool, résultat nécessaire de ce privilège, fait que la totalité des produits du bouillage échappe aussi bien au contrôle sanitaire qu'au fisc. C'est seulement en rétablissant l'exercice, et en le pratiquant d'une manière sévère, qu'on pourra protéger à la fois la santé des citoyens et la bourse des contribuables.
Quelle atteinte est portée à cette dernière par le
privilège des bouilleurs ? L'évaluation du nombre de millions qu'il enlève au Trésor varie, comme toutes les évaluations relatives à une industrie clandestine; mais les économistes qui ont traité ce sujet sont d'accord, sans exception, pour affirmer qu'il y a là une source énorme de pertes pour le Trésor, et, partant, de lourdes charges pour le contribuable.
On estime à trois millions environ» le nombre de vignerons ou propriétaires ayant le droit, en vertu de la loi de 1875, de distiller en franchise les produits de leur terre. Un sixième environ, 473,817 étaient inscrits en 1884 comme bouilleurs de cru, la régie désignant sous ce nom les individus qui possèdent un alambic; mais, dans cette année, 195,198 seulement ont notoirement travaillé. Uévaluation officielle du produit de ce travail, en 1884, est une fabrication de 62,000 hectolitres d'alcool répartis comme suit, d'après leur provenance :
M1TI1RIS PKIMIÎRIS HCOOL PKODÏÏH
Vins 10.010 hectol.
Cidres et poirés 14.821 —
Marcs et lies 34.728 —
Fruits 2.371 —
Total 61.930 hectol.
Dans ce calcul, il n'est tenu aucun compte des produits possibles et même impossibles, suivant l'expression de l'honorable M. Claude, qui sont soumis à la distillation par les bouilleurs et vont inonder les campagnes et lès villes d'alcools impurs, d'alcools de contrebande. Or, en se bornant à accepter les chiffres donnés à la production des bouilleurs de cru
par les évaluations officielles, et en leur appliquant l'impôt actuel sur l'alcool,' la perte du Trésor ne s'élèverait de ce chef qu'à une dizaine de millions.
Voilà une première estimation ; mais, hâtons-nous de le répéter après l'éminent rapporteur du Sénat, elle est beaucoup trop faible et la fraude qui s'opère à l'abri de la loi de 1875, est autrement considérable que ne le donnerait à penser l'état officiellement dressé des bouilleurs de cru.
Les hommes les plus autorisés estiment que le chiffre de la fraude doit atteindre au moins le cinquième de celui de la production totale, ce qui correspondrait à une production clandestine de 360,000 hectolitres d'alcool. C'est l'opinion de M. le docteur Lunier, qui s'est sérieusement occupé de la question.
Un grand distillateur, M, Luzet, qui a adressé au gouvernement et au Parlement plusieurs mémoires sur cet important sujet, affirme que la fraude atteint près des trois-quarts de la production totale, soit 1 million 72,600 hectolitres et représente une valeur de 167 millions et demi de francs. Voici comment, suivant M. Luzet, se répartirait cette fraude, pour 1884, d'après la nature des substances mises en œuvre : (1)
HECTQUTU8 ft'ÂLOOOl PU* YilIUl II UGIIT
Cidres et poirés 640.000 100.000.000
Vins 212.500 33.200.000
Marcs et lies 141.100 22.000.000
Raisins secs, figues.. 74.000 11.500.000
Cerises, prunes 5.000 800.000
(1) Rapport de M. N. Claude, p. 191.
La consommation totale réelle se serait composée alors, ajoute M. Claude, pour Tannée 1884, d'une part, de 1 million 488,685 hectolitres d'alcool soumis aux droits, d'autre part de 1 million 72,600 hectolitres ci-dessus indiqués, provenant de la distillation clandestine, au total 2 millions 561,285 hectolitres, ce qui aurait dû porter le rendement de l'impôt à plus de 400 millions de francs, au lieu de 246 millions (nombre rond) encaissés en 1884 par le Trésor.
M. Luzet n'avance pas ses chiffres comme une simple hypothèse : il les appuie d'une étude approfondie des sources de la fraude. Celle-ci, dit-il, se rencontre : (Rapport au Sénat, p. 192.)
1° Chez les propriétaires qui cultivent avec intention, en vue d'une grande récolte, des produits à distiller;
2° Chez ceux qui achètent des grains, soi-disant pour les bestiaux, et qui les distillent ;
3° Chez ceux qui distillent d'autres produits que ceux qu'ils ont récolté sur leurs propriétés;
4° Chez ceux qui achètent les produits de leurs voisins ;
5° Chez ceux qui, sous le couvert du titre de bouilleur de cru, sont distillateurs de profession sans le déclarer ;
6° Chez l'individu qui parcourt les campagnes pour acheter les produits des cultivateurs et des vignerons, et qui distille chez ces derniers pour son compte à lui acheteur;
7° Chez ces grands tripoteurs qui sont tantôt bouilleurs de cru, tantôt même bouilleurs-distilla
teurs de profession et qui ne sont, en somme, que de grands fraudeurs ;
8° Enfin, dans les grandes distilleries clandestines qui sont semées un peu partout.
M. Luzet donne des détails circonstanciés sur les procédés employés par les fraudeurs dans quarante et un départements et il indique, en même temps, la proportion de l'alcool consommé qui y échappe à l'impôt.
Un syndicat de négociants et d'industriels du Midi, s'appuyant sur le rapport de M. Cavalié, député du Tarn, évalue à 2 millions d'hectolitres la quantité d'alcool frauduleusement soustraite à l'impôt.
L'abrogation de la loi de 1875, suivie d'un contrôle sévère de toute quantité d'alcool fabriqué, permettra seule d'établir exactement, par une comparaison rétrospective, l'étendue du préjudice porté au Trésor par l'état de choses actuel. En attendant, il paraît incontestable que des mesures qui auraient pour effet, d'une part, de supprimer la distillerie clandestine, de l'autre, de réprimer la fraude sur les quantités d'alcool constatées à la production, mais que n'atteint pas l'impôt, feraient rentrer dans les caisses de l'Etat des sommes énormes et qu'il semble possible d'estimer, au minimum, à 200 millions.
En effet, nous avons vu précédemment qu'on peut évaluer, avec M. Hartmann, à 50 millions environ le déficit dans les recettes de l'Etat, causé par la nonimposition de 300,000 hectolitres d'alcool à 100°, dont l'existence est constatée officiellement en 1884 à la production, mais dont on ne trouve plus trace à la
consommation. Si à ces 50 millions on ajoute la fraude résultant du privilège des bouilleurs, en l'évaluant seulement à 150 millions, et si Ton retient, pour mémoire, la perte du Trésor résultant de la Contrebande, si active sur les frontières du Nord et de l'Est, il semble qu'on reste au-dessous de la vérité, en fixant la perte sèche totale du Trésor à 200 millions. L'opinion de la commission sénatoriale paraît conforme à cette appréciation, car, sans fixer par un chiffre la quotité de la fraude, elle s'exprime ainsi par la plume si autorisée de son rapporteur :
« Forte des renseignements qu'elle a recueillis au cours de son enquête, s'appuyant, d'un autre côté» sur les affirmations qui se sont produites devant la commission extraparlementaire des distilleries agricoles, votre commission estime, à son tour, que la consommation apparente, c'est-à-dire taxée, ne représente qu'une partie de moins en moins importante de la consommation réelle. On voit s'il est urgent de remédier à un état de choses si dommageable pour le Trésor, non moins dommageable pour l'hygiène. »
Et, plus haut, l'honorable M. Claude dit encore : a La fissure par où s'écoule le plus clair d'un immense et légitime revenu, et par où l'alcoolisme pénètre dans nos campagnes, va s'élargissant tous les jours, avec l'accroissement du nombre des bouilleurs décru et avec l'extension qu'ils donnent à leur privilège en transgressant la loi même qui le constitue. En 1885, le nombre des bouilleurs de cru s'est élevé à 514,731. La France en sera bientôt couverte, parce qu'ils ne se bornent plus à distiller les vins, marcs, cidres,
prunes et cerises, provenant exclusivement de leurs récoltes, mais qu'ils mettent en œuvre toutes les matières dont leur alambic peut tirer parti. Or, plus leur nombre augmente, plus leur production d'alcool — production avouée, s'entend — diminue, et c'est la loi constitutive de leur privilège, c'est la loi du 14 décembre 1875 qui donne le signal de cette étrange diminution. »
En effet, de 377,000 hectolitres, en 1875 (sous l'empire de l'exercice), la production des bouilleurs de cru tombe rapidement à 69,000 hectolitres, en 1885, après avoir passé par 25, 31, 34, et 40,000 hectolitres dans les quatre années 1880 à 1883. On aurait pu observer, autrefois, ajoute judicieusement le rapporteur du Sénat, qu'il existe des différences considérables dans le rendement des récoltes successives et, par conséquent, dans les quantités annuelles de matière à distiller. Mais cette objection n'a plus de valeur, depuis que le bouilleur de cru alimente illégalement son alambic avec des matières premières de toute provenance et de toute nature.
Chose bien frappante : plus la récolte des pommes a été abondante dans les départements de l'Ouest, plus la perception de l'impôt sur l'alcool a été faible l'année suivante. Gela s'explique facilement. En 1883, par exemple, la récolte du cidre dépassant de beaucoup les besoins de la consommation, les bouilleurs de cru ont distillé l'excédent, puis ils ont écoulé frauduleusement leur alcool en 1884, et ont fait baisser le produit de la taxe sur les eaux-de-vie de commerce. Les tableaux détaillés, relatifs à la pro-
duction du cidre, dressés par la commission du Sénat, mettent hors de doute l'exactitude rigoureuse de cette interprétation. Les distillateurs de profession, les commerçants honnêtes sont donc en droit réclamer, eux aussi, la suppression du privilège des bouilleurs.
La première des conclusions que la commission a soumise au Sénat, est ainsi conçue : « Suppression du privilège des bouilleurs de cru, c'est-à-dire abrogation pure et simple de la loi du 14 décembre 1875. » Le préjudice causé au Trésor suffirait à justifier pleinement cette conclusion, si le souci de la santé publique ne l'imposait pas déjà sans contesta
Quelques-uns des partisans les plus convaincus de l'abrogation de cette loi funeste, semblent redouter que la Chambre des députés, cédant à des préoccupations politiques, ne consente pas à suivre le Sénat sur l'excellent terrain où M. Claude a posé la question. Avec M. G. Hartmann (1), j'ai meilleur espoir dans les dispositions de nos représentants. Certainement, comme il le dit, l'homme n'est pas parfait, même quand il est député : le souci de l'intérêt personnel hante quelquefois l'esprit de nos représentants, et parfois leurs votes, sous cette influence, sont contraires à l'intérêt général. Mais, aujourd'hui, cette préoccupation serait trop apparente dans leur détermination. D'ailleurs, cet intérêt électoral n'a pas l'importance qu'on lui attribue : les électeurs ne savent pas toujours gré à leurs députés d'avoir défendu
(1) V Alcool et Vimpôt des boissons, page 281.
leurs prétentions illégitimes : les élections de 1875 en fournissent la preuve. Le rétablissement des bouilleurs de cru a été une manœuvre des membres de la droite, à l'Assemblée nationale, dans le but de disposer les électeurs en leur faveur, et, cependant, peu des votants de cette mesure ont été réélus.
J'espère qu'envisageant seulement l'intérêt primordial de la santé publique, solidaire, au cas présent, de celui de nos finances, sénateurs et députés ratifieront les conclusions du rapport de M. Claude, et voteront sans hésiter l'abrogation d'un privilège dont les graves conséquences éclatent aux yeux de tous ceux que n'aveugle pas l'intérêt personnel.
Résumé et Conclusions
Arrivé au terme que je me suis fixé, pour l'instant du moins, dans l'étude de la grave question de l'alcoolisme, bien que je sois loin d'avoir épuisé ce vaste sujet, je pense cependant en avoir mis en lumière les traits fondamentaux.
A mesure que j'avançais dans l'examen attentif des conditions présentes de l'industrie et du commerce des alcools, envisagés dans leurs rapports avec la santé publique, ma conviction s'accentuait de plus en plus sur un point capital, à savoir que l'alcoolisme et ses ravages de tout genre sont dus à l'ingestion répétée d'alcools vénéneux, beaucoup plus qu'à l'absorption d'alcool vi nique et de boissons fermentées pures. En d'autres termes, c'est aux poisons contenus dans les alcools d'industrie, si mal épurés jusqu'ici, pour plus des trois-quarts de la quantité livrée à la consommation, qu'il faut imputer le fléau, et non à l'alcool vinique pur que renferment le vin, la bière, le cidre et les eaux-de-vie de vin.
Telle est aussi l'idée maîtresse du rapport si remarquable de M. N. Claude. Cela étant, l'objectif à poursuivre est la suppression absolue de tout alcool nocif : c'est en se plaçant sur le terrain de l'hygiène que le législateur doit étudier la réforme du régime fiscal des alcools. Le point de vue du légiste ne saurait être celui des apôtres des Sociétés de tempérance ; la sobriété ne peut s'édicter par la loi : celle-ci peut et doit réprimer l'ivresse publique ; elle ne peut pas décréter qu'on ne boira plus d'alcool et qu'il n'y aura plus d'ivrognes. Laissons donc à l'initiative privée la tâche très louable de provoquer parla persuasion, par l'association et par les mille moyens auxquels recourent les Ligues de tempérance, une réforme dans les mœurs que j'appelle de tous mes vœux. L'Etat, de son côté, a une ligne de conduite nettement tracée. Le devoir d'empêcher toute circulation d'alcool vénéneux, d'en poursuivre et d'en réprimer la vente en édictant des peines sévères, et en les faisant appliquer, lui incombe tout entier.
Les découvertes récentes de la chimie et leur application à l'industrie des alcools lui en donnent les moyens. Que le Parlement adopte les conclusions du rapporteur du Sénat, et l'on est en droit d'espérer, à brève échéance, un arrêt sensible dans les progrès de l'alcoolisme, en attendant sa disparition dans les générations qui s'élèvent. On consommera toujours des boissons alcooliques, quelques efforts que fassent les tempérantistes, comme on les nomme en Angleterre. L'alcool est un stimulant du cerveau que l'homme recherchera toujours ; ce serait une utopie
que d'en rêver l'abstinence totale. Le point essentiel, c'est de ne laisser consommer que des boissons pures, dont les poisons auront été éliminés, ce qui est possible aujourd'hui, grâce aux progrès que j'ai fait connaître précédemment.
Le devoir strict de l'Etat est d'introduire cette réforme radicale dans notre législation : son action ne saurait s'étendre plus loin.
Est-il nécessaire, pour atteindre ce but, de créer un nouveau monopole, qui, en dehors de la question de principes, serait d'ailleurs entouré de tant de difficultés et entraînerait au début de si lourdes charges pour le Trésor ? Je ne le pense pas ; je suis môme convaincu du contraire. Une étude très attentive, faite sur place, du régime de contrôle auquel sont soumises actuellement les distilleries industrielles, m'a démontré la possibilité de réprimer la fraude et de supprimer complètement la vente d'alcools nocifs, si certaines conditions que j'indiquerai plus loin sont remplies strictement. Les intérêts primordiaux de la santé publique trouveront leur entière satisfaction dans les mesures qui assureront du même coup les intérêts du Trésor.
L'abrogation du privilège des bouilleurs de cru est la première étape indispensable de la réforme hygiénique et fiscale. Il est de toute nécessité qu'aucune quantité d'alcool nocif ne puisse être livré à la consommation : pour cela, il faut que tout producteur d'alcool soit surveillé et rigoureusement contrôlé. La mise hors d'usage de l'alambic pendant les périodes de chômage, soit par l'apposition de scellés, soit
par le dépôt du chapiteau dans un local désigné à cet effet par l'administration, assurera ce contrôle. Je supposerai donc, pour déblayer le terrain de la discussion, que la loi de 1875 est abrogée et que personne ne peut, sans le contrôle de la régie, fabriquer une quantité quelconque d'alcool. Voyons, dans cette hypothèse qui sera bientôt, je l'espère, une réalité, à l'aide de quelles mesures la santé publique et le Trésor se trouveront sauvegardés.
Le privilège des bouilleurs de cru est supprimé ; nul ne peut distiller un liquide fermenté en dehors de la surveillance de l'administration ; en môme temps, un décret interdit la circulation de tous alcools, eaux-de-vie, liqueurs reconnues par l'analyse chimique nuisibles à la santé ; les substances toxiques (alcools de tête et de queue) devront être absolument éliminées dans la fabrication des spiritueux. Telle est la troisième conclusion du rapport de M. Claude : je la suppose introduite dans la loi. A dater de ce moment, la société est armée d'une façon complète pour la lutte contre l'alcoolisme. 11 n'y a plus qu'à tenir la main à l'exécution stricte des deux conditions que nous venons d'indiquer : suppression de toute distillerie clandestine, disparition de tout alcool nocif de la circulation.
Dans l'application, il se présentera six cas principaux, que nous allons examiner successivement : 1° Fabrication des alcools d'industrie par les distillateurs de profession; 2° production d'alcool par des bouilleurs de cru soumis, comme avant 1875, à l'exercice; 3° sucrage des vins; 4° vinage et importation
des vins; 5° vinaigreries ; 6° industries qui emploient des alcools dénaturés.
Le procédé analytique que j'ai fait connaître, permet de découvrir la présence des alcools de tête et de queue dans un liquide alcoolique. D'autre part, l'enlèvement de tous les alcools nocifs par les hydrocarbures rend possible industriellement l'épuration de tous les flegmes. La conséquence de ces deux faits est, à mon sens, la possibilité de supprimer radicalement la cause, pour ainsi dire unique, de l'alcoolisme, c'est-à-dire la consommation d alcools vénéneux.
Passons rapidement en revue les cas énumérés plus haut, en commençant par les distilleries industrielles. Au contrôle fiscal, organisé à l'heure qu'il est, dans ces établissements, d'une façon tout à fait remarquable, il n'y aura qu'à ajouter l'examen chimique des alcools produits. Au lieu de se contenter de vérifier, de deux heures en deux heures, comme cela se pratique actuellement, les quantités d'alcool produites dans une usine, l'employé de la régie en vérifiera en môme temps la qualité, au point de vue des alcools nocifs. Sera seul considéré comme alcool à expédier et, comme tel, envoyé dans les bacs ad hoc cadenassés par la régie, l'alcool reconnu, à l'éprouvette, indemne de tête ou de queue, suivant les phases de la distillation. Les produits souillés d'aldéhydes et d'alcools à formules élevées seront dirigés dans les bacs dits à repasser et rentreront dans la fabrication.
Le permis de sortir de l'usine une quantité d'alcool quelconque ne sera accordé qu'après vériflca-
tion de la pureté du liquide. Un laboratoire spécial, comme cela a lieu pour les sucres, pourra en outre vérifier les alcools d'industrie prélevés, soit à l'usine par la régie, soit au dehors. Il suffirait d'un petit nombre de laboratoires répartis dans les principaux centres de production.
Ces deux prescriptions étant strictement exécutées, la totalité des alcools d'industrie (1 million 900,000 hectolitres fabriqués dans deux cent-cinquante usines) seraient absolument exempts d'alcools vénéneux.
Les producteurs d'eau-de-vie de vin, qui emploient aujourd'hui de grandes quantités d'alcools d'industrie, ne pourraient recevoir que des alcools vérifiés j)Our leur pureté, au moment de leur arrivée, dans les chais de cognacs.
Les bouilleurs de cru, dont la production n'atteindrait pas une quantité à déterminer par la loi, seraient tenus d'envoyer, conformément au projet Turquan et à la cinquième conclusion du rapport de M. Claude, la totalité de leurs produits dans des entrepôts ou dans des établissements de rectification, suivant lanature des matières premières fermentées. Ces établissements auraient la faculté de délivrer des récépissés négociables. Les alcools ne sortiraient de ces entrepôts ou établissements qu'après contrôle, par l'administration, de leur innocuité.
Il est donc non seulement possible, mais relativement facile de supprimer, à la fois, la fraude et la propagation du poison alcoolique, étantdonnée l'abrogation de la loi de 1875, à l'aide des moyens que nous venons d'indiquer. La régie, non seulement prendrait
en charge toute quantité d'alfcool fabriqué, mais encore attesterait sa pureté et s'opposerait à toute circulation d'alcool vénéneux.
Au dehors de l'usine, les alcools reconnus nocifs seraient immédiatement ramenés à l'état de flegme par l'addition d'eau, ce qui en rendrait toute consommation impossible avant qu'ils eussent subi l'épuration et une rectification nouvelle. Les alcools destinés aux usages industriels seraient dénaturés par l'addition d'alcool méthylique ou d'autres substances, sous les yeux de la régie.
Quant au sucrage des vins avec du sucre à impôt réduit, cause d'une si grande fraude à l'heure qu'il est, il ne présenterait plus de danger pour le Trésor, le privilège des bouilleurs de cru ayant disparu. On rie pourrait plus distiller de vin sucré hors du contrôle de l'Etat.
La régie devrait redoubler de surveillance dans les vinaigreries, afin d'empêcher la fraude énorme qui s'y commet, mais le fisc est seul intéressé à cela et la santé publique ne serait plus compromise par les tripotages de certains vinaigriers. Aujourd'hui, l'alcool que ces industriels soustrayent à l'impôt pour lé livrer en franchise de droits à la consommation, est de l'alcool vénéneux. Dans le système que j'ai exposé, la sortie de tout alcool de ce genre se trouvant supprimée, les vinaigriers ne pourraient frauder qu'à l'aide d'alcools inoffensifs : c'est donc le fisc^eul qu'atteindrait leur fraude qu'une surveillance active peut d'ailleurs réprimer.
Restent le vinage des vins et l'importation de
vins étrangers additionnés d'alcools vénéneux. La septième conclusion du rapport de M. Claude, porte : « L'alcoolisation des vins ne pourra être opérée avec un autre alcool que l'alcool chimiquement pur. » L'adoption de cette conclusion lève toute difficulté au point de vue hygiénique.
Je me suis assuré qu'il est possible de déceler les alcools nocifs dans les vins remontés à 15° par les alcools d'industrie. L'examen des vins étrangers et des vins français, à ce point de vue, permettra d'interdire toute circulation de liquides vénéneux.
A la frontière, il ne devra entrer d'alcools et de vins que ceux reconnus préalablement par l'analyse exempts d'alcools nocifs.
On voit donc, pat* cet exposé, si incomplet qu'il soit, qu'il est possible d'arriver promptement, par l'adoption des conclusions du rapport de M. Claude, à la suppression, aussi parfaite que peuvent l'être les choses humaines , de la cause fondamentale de l'alcoolisme. . On a avancé que les vins naturels contiennent des aldéhydes et des alcools à formules élevées. Je l'ignore, mais personne ne saurait admettre la nocivité des vins naturels. Nos pères buvaient beaucoup de vin et l'alcoolisme était inconnu de leur temps.
Je n'entrerai point dans l'examen des formes légales dont il faut revêtir les précautions à prendre pour atteindre le but, cela me conduirait beaucoup trop loin ; il suffit d'indiquer les principes sur lesquels il est pratiquement possible d'asseoir une réforme qui assure, du même coup, la sécurité de la santé publique et les intérêts du Trésor.
Aux législateurs à donner un corps définitif aux conclusions si nettes de M. Claude, de prendre telles mesures qu'ils jugeront utiles pour diminuer ensuite, dans la mesure du possible, l'ivrognerie proprement dite. Le point capital, celui qu'a si bien compris l'éminent rapporteur du Sénat, c'est de supprimer la consommation du poison. Par surcroît, le Trésor trouvera largement son compte dans l'application des mesures hygiéniques dont le retentissement sur les recettes du fisc sera d'autant plus sensible qu'elles seront plus rigoureusement appliquées.
Je termina par une dernière réflexion, que je prends la liberté de recommander tout particulièrement à l'attention des membres du Parlement. La réalisation de l'immense progrès social et budgétaire, que poursuit avec une patriotique ardeur le rapporteur de la commission sénatoriale, est subordonnée à deux conditions sine quâ non : Une surveillance des plus actives et incessante de la part de l'administration ; une rigueur inflexible dans l'application des peines édictées par la loi. Ces deux conditions ne peuvent être remplies que si, d'une part, le Parlement met largement à la disposition du ministre des finances les ressources nécessaires pour assurer le contrôle et la surveillance. Il n'y aurait pas d'économie plus désastreuse que celle qui consisterait à réduire les frais de contrôle.
Les employés de la régie doivent être en nombre suffisant, convenablement rétribués, pour une fonction toujours délicate et parfois très difficile à remplir. Il faut les encourager de toutes manières dans
l'accomplissement strict de leur devoir et les frapper impitoyablement s'ils y manquent. En second lieu, il faut que, s'inspirant de la fermeté si louable du ministre des finances, les députés se raidissent contre toutes les supplications de leurs électeurs, fraudeurs conscients ou inconscients, et que la loi reçoive rigoureusement son application, quelque élevée que soit la situation de ceux qui l'enfreignent.
Si, par un concours de vues et d'action, le Parlement et l'administration arrivent, comme je n'en doute pas, à tarir dans leur source les causes d'alcoolisme, ils auront bien mérité de la patrie et de l'humanité, et la législation française deviendra un modèle à proposer aux nations étrangères.
Le Congrès international de Zurich (1).
Zurich, le 10 septembre 1887.
Jeudi soir, le Comité d'organisation du deuxième meeting international contre les abus de l'alcool recevait à Fhôtel National les hôtes étrangers qui avaient répondu à son appel. Le vin d'honneur était remplacé par un thé d'honneur, ce qui indique tout •de suite le caractère dominant du Congrès, en majeure partie formé par les membres des sociétés de tempérance suisses, anglaises, belges, norvégiennes, etc.. Soixante personnes environ étaient présentes. Vendredi matin ont commencé les séances •du Congrès, qui ont été suivies par cent quarante à cent quatre-vingts membres environ. Me réservant
(1) Comme complément de cette étude, j'ai cru devoir reproduire ici l'analyse des séances du Congrès international qui s'est tenu à Zurich du 10 au 13 septembre dernier. J'ai conservé, à ces comptes-rendus, la forme dans laquelle je les ai adressés au Tvnps. — L. G.
de revenir avec quelques détails sur les communications les plus importantes, je me bornerai pour l'instant à une courte analyse de la première séance, qui n'a pas duré moins de quatre heures. Après un souhait de bienvenue adressé par M. le professeur Forel, aux membres du Congrès, suivi d'un exposé rapide des maux qu'entraîne l'alcoolisme et de la nécessité d'y porter un prompt remède, rassemblée procède à l'élection de son bureau. M. Schenk, conseiller fédéral, a été élu président d'honneur, et M. le conseiller d'Etat Stœtzel, représentant la ville de Zurich , vice-président. M. le conseiller d'Etat de Steiger> a été appelé à présider la séance, assisté de M. Bovet, de Genève, en qualité de vice-président.
Le secrétaire du premier meeting, tenu à Anvers en 1885, a donné lecture, en français, d'un rapport sur les années 1885 et 1886.
M. Milet , directeur du bureau de statistique de la Confédération, a ensuite pris la parole sur la première question à l'ordre du jour du Congrès : le monopole de l'alcool. Dans un langage très clair, l'orateur a exposé le fonctionnement de la loi fédérale du 23 décembre 4886, en vigueur depuis le 1 er mai 1887, qui établit le monopole sur les spiritueux en échange de la suppression des droits d'octroi et de la liberté du commerce des boissons, inaugurées le 1* septembre. L'orateur a passé successivement en revue les avantages qui, selon lui, doivent ressortir de l'application du monopole, qui a essentiellement pour objet, a-t-il dit, de favoriser l'usage modéré de
l'alcool et d'en enrayer l'abus. M. Milet a énuméré ensuite les différents projets qui, en vue d'atteindre ce double but, ont été successivement discutés par le gouvernement et définivement écartés pour faire place au monopole, qui lui a paru supérieur. La lecture attentive de la loi fédérale du 23 décembre 1886 ne me donne pas, je l'avoue, une confiance aussi grande dans sa valeur, au point de vue de l'hygiène publique et de la répression de la fraude, que celle dont M. Milet a témoigné en vantant les bienfaits du monopole. Comment, sous ce double rapport, fonctionnera la nouvelle loi? C'est ce qu'il est impossible encore de prévoir, sa promulgation étant trop récente pour qu'on puisse en apprécier les résultats. Mais il est fort à craindre que l'article 8 de la loi ne soit la pierre d'achoppement du système.
D'après cet article, la vente des spiritueux de toute espèce, en quantité de quarante litres au moins, est une industrie libre (commerce en gros). Le commerce de quantités inférieures à ce chiffre (commerce.de détail) se subdivise comme suit : 1° le débit ; 2° la vente en détail à pot renversé. Les 'autorisations de débit ou de vente en détail sont accordées par les autorités cantonales et doivent être soumises par elles à un droit de vente proportionné à l'importance du commerce et à la valeur des marchandises vendues. L'article 8 se termine par le paragraphe suivant, qui me semble présenter de grands dangers : « Toutefois, les distillateurs qui ne fabriquent pas, dans une seule et môme année, plus de quarante itres de spiritueux non soumis à l'impôt fédéral,
peuvent vendre librement la quantité produite, à condition de ne pas la livrer par parties inférieures à cinq litres. » N'y a-t-il pas là une porte largement ouverte à la fraude et surtout à la livraison de produits dangereux pour la santé publique? Qui vérifiera la pureté de ces alcools? Ce sont autant de points délicats qui appellent une étude attentive, et qui seront difficilement résolus.
A M. Milet, dont le discours a été accueilli par les applaudissements de rassemblée, a succédé M. Cauderlier, secrétaire général de la Ligue belge contre l'alcoolisme. Comme le précédent orateur, M. Cauderlier est partisan du monopole pour son pays.
Il établit, chiffres en main, la lenteur avec laquelle les sociétés de tempérance sont parvenues, en Angleterre, où elles ont pris naissance, à réfréner les abus alcooliques, et, comme le directeur du bureau de statistique fédéral, il voit dans le monopole le remède le plus efficace et surtout le plus prompt, pour atteindre le but.
Deux communications, faites sur le monopole, Tune par M. Leigh, de Londres, l'autre^ par M. Thomann, du Maine (Amérique), ont clos la série des orateurs inscrits.
Zurich, le 11 septembre 1887.
Le Congrès est clos. Inauguré par un thé d'honneur, il s'est terminé par un banquet de cent cinquante couverts où la plupart des convives ne buvaient que de Feau. J'ai hâte d'ajouter que l'amabilité et la courtoisie des membres des sociétés de tempérance, en grande majorité dans l'assistance, ont donné un démenti complet au proverbe, inventé, on n'en saurait douter , par quelque adorateur de Bacchus.
Beaucoup de rubans bleus à la boutonnière des messieurs et au corsage des dames : ce sont les insignes des affiliés à la Société de la Croix-Bleue, sœur cadette de la Croix-Rouge de Genève. Tandis que celle-ci porte sur les champs de bataille et dans les ambulances les secours aux victimes de la guerre, de quelque côté qu'elles soient tombées, celle-là a pour objectif de sauver les malheureux atteints par le fléau non moins meurtrier de l'alcoolisme et de préserver les générations futures de ce cruel ennemi. Généreuse et patriotique pensée s'il en fût, mais dont l'action est bien lente, et ne saurait nous dispenser de combattre le mal par des moyens plus efficaces que l'exemple et la persuasion.
Qu'on en juge par le trait suivant : La première Société anglaise de tempérance a été fondée, en 1829, à l'instar d'Associations analogues qui avaient pris naissance en Amérique quelques années auparavant.
Le Royaume-Uni ne compte pas aujourd'hui moins de quarante-quatre Associations de ce genre, auxquelles sont affiliés quatre millions d'individus environ. Cependant, de 1829 à 1876, la consommation de l'alcool a été constamment en croissant, en Angleterre : elle a atteint, en 1876, une moyenne représentant, pour cette année une dépense de 147 millions 288,669 livres sterling, soit plus de trois milliards et demi de francs ! Ou encore 111 fr. 35 par tête d'habitant, la population étant de 33 millions 82,642 âmes. En décroissance depuis 1876, le chiffre de la dépense annuelle occasionnée par Tachât de boissons alcooliques est tombé, en 1881, à 3 milliards 200 millions, soit à 90 fr. 70 par habitant, chiffre effrayant encore et sensiblement égal au budget annuel de la France !
M. Willams Hoyle a dressé le curieux tableau statistique que voici, de la valeur argent des quantités de boissons alcooliques consommées par la population anglaise, dans la période décennale de 1873 à 1882, et comparées avec certains produits ou consommations, de la Grande-Bretagne :
VALEURS en lims sterling.
Alcools, liqueurs et boissons alcooliques 150.000.000
Pain 70.000.000
Beurre et fromages 35.000.000
Sucre 25.000.000
Thé, café et chocolat 20.000.000
Charbon de terre pour usages domestiques. 15.000.000
Revenu total des maisons 70.000.000
Revenu total des fermes 60.000.000
Laines et vêtements de laine 48.000.000
Effets de coton 14.000.000
Dépenses de l'instruction publique 11.000.000
Budget des missions évangéliques. . , 1.050.000
Admettons, comme vraisemblable, que la propagande si énergique et si variée des Sociétés de tempérance, mette à leur actif la diminution notable dans la consommation que nous venons de constater; il n'a pas, on le voit, fallu moins de quarante-sept années (de 1829 à 1876) pour que l'action modératrice des partisans de l'abstinence produisît un effet sensible, puisque c'est dans la dernière année de ce quasi demi-siècle écoulé depuis la fondation des Tempérance leagues que la consommation a atteint son maximum I
Le remède à l'alcoolisme n'est donc pas là ; il n'y est, tout au moins, que fort insuffisamment. En attendant que les mœurs se modifient, il faut entraver le mal par un ensemble de mesures dont la plus efficace serait à coup sûr la substitution du vin, de la bière, ou môme d'alcool exempt de substances vénéneuses aux boissons mortelles, qui représentent aujourd'hui la majeure partie des liquides consommés sous le nom cruellement ironique d'eaude-vie.
Mais revenons au meeting, dont la secondé séance exigerait ce que je n'ai point, hélas I — la plume de Daudet ou de Dickens — pour conserver sa saveur humoristique, contrastant parfois si plaisamment avec la gravité du sujet. Rappelons tout d'abord la composition, par nationalité, des adhérents du meeting. Il convient, avant de décrire une bataille, d'énumérer les forces des combattants.
Deux cent trente-cinq personnes étaient présentes; elles se répartissaient, d'après leur nationalité, de la
manière suivante : Suisses, 165; Français, 9; Anglais, 13 ; Autrichiens, 10 ; Allemands, 23 ; Américains,^ Polonaise ; Belges, 2; Hollandais, 2; Danois, 2; Suédois, 1; Russe, 1.
La majorité était donc formée par les membres appartenant aux pays où le vin et la bière légère sont les boissons nationales. L'abstinence totale des boissons spiritueuses rencontrera toujours beaucoup de détracteurs dans ces pays favorisés du ciel. Grâce à l'ardeur des convictions, qui suppléait au nombre, les partisans de l'eau pure, du thé, du soda-water et de la, limonade gazeuse ont tenu vigoureusement tête à ceux de leurs collègues qui leur préfèrent, sans penser à mal, un verre de généreux bourgogne, une coupe de pétillant Champagne ou la savoureuse liqueur qui immortalisera le nom de Gambrinus.
La grosse question du monopole avait rempli la séance du matin. La réunion de l'après-midi a été consacrée à la discussion des moyens moraux et matériels à mettre en œuvre pour combattre l'intempérance et l'alcoolisme. L'assemblée, à en juger par la physionomie des débats, graves comme le comportait le sujet, mais égayés de temps à autres par des escarmouches aussi vives que divertissantes, était partagée en deux camps, numériquement fort inégaux, mais également convaincus. Dans le premier, que l'on pourrait appeler le parti intransigeant de l'alcool, figurent ceux qui proscrivent les boissons fermentées d'une manière absolue, quelle qu'en soit Porigine. Plus rigides, s'il est possible, que les plus fervents disciples de Mahomet, ils iraient peut-être
jusq'à rayer de la liste des boissons permises, le détestable koumis de l'Arabe : ce n'est pas moi qui les en blâmerais. Aucun des liquides résultant de l'action d'un ferment quelconque n'a trouvé grâce devant eux : vin, bière, cidre, cognac ou rhum, tous sont poisons à titre égal. L'abus et l'usage modérés sont tout un et paraissent aussi dangereux à leurs yeux. Ils vont jusqu'à proscrire l'emploi du jus de raisin fermenté, pour l'office divin. C'est à cet exclusivisme que faisait sans doute hier allusion M. le conseiller Stœtzel lorsque, dans un toast, au banquet d'adieu, il rappelait la spirituelle boutade de Pr. Bastiat : « Si le bonheur est dans la privation, la perfection est dans le néant. »
Le second camp, beaucoup plus humain, est formé des partisans de la répression de l'alcoolisme, fondée sur sa substitution, dans la plus large limite possible, du vin, de la bière et du cidre à l'eau-de-vie, et dans la suppression complète si souhaitable, de la consommation des alcools mal rectifiés, dont j'ai précédemment exposé les propriétés toxiques. Entre ces deux groupes trouverait- on place peut-être, en y regardant de près, pour une troisième catégorie de combattants de l'alcoolisme qui, tout en considérant le vin et la bière comme inoffensifs à doses modérées, s'abstiennent d'en faire usage dans la pensée que leur exemple entraînera des imitateurs ; ils pensent qu'il est plus facile de renoncer tout à fait à l'usage des boissons alcooliques que de réduire la consommation à l'une d'entre elles. Paradoxale ou non, cette manière de propagande, fort respectable puisqu'elle impose
à ceux qui s'y adonnent une privation qui n'a d'autre raison d'être aux yeux même de ceux qui s'y résignent que le bon exemple donné, semble amener aux Sociétés de tempérance un assez grand nombre d'adhérents.
Maintenant que nous connaissons les divergences d'opinions des partis en présence, venons à la discussion qui nous les a révélées dans toute leur sincérité. MM. Lammers et Knapp nous ont exposé l'état de la question de l'alcoolisme en Allemagne ; ils ont signalé le mouvement général des esprits en faveur d'une réduction dans la consommation de l'alcool, réduction dont l'un des agents les plus efficaces, selon eux, serait la diminution dans le nombre des cabarets. M. Lammers, président d'une Association de tempérance qui ne compte pas moins de dix mille membres, a particulièrement insisté sur les services rendus par l'organisation de débits où le café est substitué à l'alcool; il cite la ville de Hambourg, qui, à elle seule, compte trois .grands établissements où les ouvriers affiliés à la Société de tempérance consomment, par mois, de neuf à treize mille tasses de café. Pour corroborer les bons effets de ce système, M. le pasteur Rindfleisch insiste sur la création d'Associations tempérantes pour les enfants : mais, suivant lui, la religion seule peut entreprendre avec succès une œuvre de ce genre.
M. le pasteur Rochat, de Genève, constate les progrès de la Croix-Bleue ; le succès de cette Association lui donne lieu d'espérer que le proverbe connu fera bientôt place à un dicton nouveau : « Sobre
comme un Suisse. » Cette prophétie est accueillie par des rires approbatifs.
M me Andersen, de Stockholm, voudrait voir les femmes associer leurs efforts à ceux des hommes et livrer avec eux le combat contre l'alcoolisme, leur concours pouvant très utilement servir la bonne cause. L'Angleterre piétiste, par l'organe de MM. Rowland Hill, B. Mills et Williams, inspecteur des écoles de Londres, nous apporte la doctrine rigide de l'abstinence absolue. C'est dès l'école enfantine que Ton doit enseigner à l'homme l'horreur des spiritueux. Les livres que l'on met aux mains de l'écolier doivent lui inculquer, dès l'âge le plus tendre, le goût du thé et lui faire détester le vin, la bière et l'alcool. M. le conseiller d'Etat de Steiger et M. le pasteur Bovet, de Genève, ne partagent point Pavis des préopinants sur cette méthode pédagogique. « Le jus du raisin, le houblon et le malt, s'écrie M. de Steiger, sont des dons de Dieu, dont il ne faut point médire et au mépris desquels on ne doit point exciter l'enfance. A l'école, le combat livré à l'intempérance pourrait détourner l'enfanft de l'usage mpdéré d'aliments utiles à l'homme. » M. Bovet, parlant dans le môme sens, dit : « Nous autres, Suisses, nous appartenons à un pays vinicole, et par cela même, nous buvons plus volontiers du vin que les Anglais et les Américains. Notre bière, ajoute-t-il, est d'ailleurs beaucoup moins alcoolique que la vôtre. »
M lle Marwedel, de San Francisco, vante les bienfaits du combat et prêche l'abstinence totale évangélique. M. le docteur Drysdale, médecin de Pree Hos-
pitâl, provoque une douce gaieté dans l'auditoire en ripostant à M. de Steiger que : « le vin et la bière ne sont point des dons de Dieu, mais bten plutôt ceux des chimistes.» Bien des choses existent dans le monde, ajoute-t-il, qui sont d'ailleurs des dons du diable : Il en est ainsi du vin et de la bière : la meilleure croyance est celle qui consiste à fermer les cabarets. « Ma mère, continue M. Drysdale, s'est abstenue toute sa vie de boissons alcooliques et elle a vécu cent ans. » M. Rowland Hill croit devoir faire observer que l'alcool n'existe pas dans la nature : c'est un produit fabriqué par l'homme. « Sans doute, conclut l'orateur, la suppression absolue de l'usage de l'alcool est un idéal, mais l'humanité doit en poursuivre la réalisation. »
C'est l'abus, dit M. Hertzen, qui est dangereux et non l'usage. Les Toscans boivent de bon vin, et cependant, un séjour de vingt années au milieu d'eux ne lui a pas fait rencontrer une demi - douzaine d'ivrognes.
M. de Steiger, que les réflexions humoristiques du docteur Drysdale n'ont point converti, réplique avec une joviale animation, qu'aux noces de Cana, on a donné Tordre de remplir à nouveau les cruches avec du vin, et qu'il vaut mieux, selon lui, puiser des leçons dans la Bible que dans le Coran. Mais, reprend le docteur Drysdale, aux noces de Cana, le jus de la vigne n'était pas fermenté. (Est-ce bien démontré ?)
M. le docteur Milet combat avec énergie les apôtres de l'abstinence totale. II y a, dit-il, une
grande différence entre les effets du schnaps et ceux du vin, de la bière et du cidre, etc., etc.. M. Gauderlier, de Bruxelles, soutient la même cause : il oppose à l'exemple de la mère de M. Drysdale celui de son aïeule, qui a vécu quatre-vingt-dix-huit ans et qui, pendant quarante ans, n'a pas bu d'eau. « Comme elle, beaucoup d'entre nous boivent de la bière, ce qui ne nous empêche pas d'espérer vivre de longues années. » Une partie de l'assemblée accueille cette riposte par des applaudissements et des rires, ce qui provoque une vive irritation de la part d'un des membres du Congrès, M. Maximilien Klein.
« Je ne saurais, dit-il, m'associer à cette manifestation. Je ne veux pas de demi-mesure; la modération dans l'usage des boissons alcooliques en est une ; je la repousse de toutes mes forces. »
M. Bung appuie M. Klein : Il faut sacrifier radicalement l'alcool et ses congénères. Qu'ont produit les associations de tempérance qui admettent l'usage modéré? Rien. Il ne s'agit pas de guérir les ivrognes, mais d'empêcher qu'il y en ait à l'avenir!
Il était près de cinq heures; depuis trois heures durait cette grande lutte entre l'absolu et le relatif. Le soleil descendait vers l'horizon, dorant le lac de ses feux : j'ai quitté la salle des séances. Assis sur les rives du lac, contemplant le splendide spectacle du soleil couchant et les coteaux couverts de vignes qui s'étalent sur le versant opposé, les paroles de M. de Steiger me revenaient en mémoire et j'y applaudissais sincèrement. « Dos Blut der Reben ist Gabe Gottes. » Honni soit qui mal y pense.
UG APPENDICE
Zurich, le 12 septembre 1887.
J'ai oublié, je le crois, de signaler la présence aux séances du Congrès de nombreuses dames, membres des sociétés de tempérance ; une trentaine au moins ont suivi régulièrement les travaux du meeting, et presque toutes ont assisté au banquet qui a eu lieu samedi après midi, au sommet de l'Utli. Aune heure, un train spécial emportait les invités vers ce site charmant, élevé de 500 mètres environ au-dessus de Zurich, et qui forme de ce côté, la dernière cîme de la chaîne de l'Albis.
La vue dont on jouit de ce sommet est faite pour charmer ; elle n'a point sans doute la majesté qu'offrent les points plus rapprochés des géants du Valais ou de l'Oberland, mais elle ne le cède à aucune autre par la grâce et la variété du paysage qu'elle étale sous les yeux du spectateur.
Au premier plan, se dressent à gauche le Righi, à droite le Pilate; à l'Ouest, on peut suivre du regard la chaîne du Jura, depuis le Chasserai jusqu'à Aarau ; le soleil, qui s'était associé à la fête, sans rancune pour les détracteurs du jus de la treille dont il est le principal artisan, n'avait cependant pas suffisamment dépouillé les lointains de la brume d'automne qui nous cachait les massifs des glaciers. Par un temps clair, on peut suivre la ^chaîne des Alpes depuis le
Sentis jusqu'aux sommets de là Jungfrau et du Stockhorn.
En me laissant aller à décrire cette admirable vue, je cède moins au plaisir rétrospectif que j'éprouve à en parler qu'au besoin d'expliquer à mes lecteurs, en reporter sincère, pourquoi je ne m'arrêterai pas longuement aux nombreux toasts du banquet. Suivant la coutume suisse, les toasts ont commencé au potage ; au sixième, l'avouerai-je, j'ai furtivement quitté la table. Deux heures durant, assis sur une verte pelouse, j'ai contemplé, sans plus songer à l'alcool et à ses funestes conséquences, l'inoubliable panorama qui se déroulait à mes pieds. Vers le soir, à l'heure mélancolique du coucher du soleil, l'appel amical d'un des aimables organisateurs du Congrès vint me tirer de l'inconscient oubli où m'avait plongé la contemplation du lac et des montagnes qui l'encadrent. Le train allait partir ; sans la prévenance d'un collègue bienveillant, il aurait certainement quitté l'Utli sans me ramener à Zurich, ce dont je me serais d'ailleurs consolé aisément, grâce à la beauté de la soirée et à l'hospitalité confortable qu'offre aux voyageurs l'hôtel de l'Utliberg.
Revenons maintenant aux travaux du Congrès : la séance du samedi matin n'ayant pas suffi à épuiser l'ordre du jour, il en a été tenu une encore dimanche matin, et la clôture a été prononcée.
La grande discussion entre les partisans de l'abstinence totale d'alcool sous une forme quelconque, vin, bière, cidre, etc., et les défenseurs de l'opinion moins radicale de la modération dans l'usage des boissons
alcooliques s'est terminée, vendredi soir. De même que la discussion sur le monopole, elle n'a donné lieu à aucun vote de l'assemblée. Dans un esprit dont la vivacité des débats a pleinement justifié la sagesse, le bureau du Congrès avait, paraît-il, décidé, avant l'ouverture de la session, qu'aucune des questions ne donnerait lieu à un vote. Rien n'était plus logique que cette décision. Gomment résoudre par oui ou par non une question aussi complexe et aussi grave que celle des avantages ou des inconvénients du monopole ? L'opinion qu'on. peut avoir à ce sujet dépend, avant tout, des conditions générales et spéciales du pays auquel on voudra appliquer le régime du monopole ou le lui refuser. Possible et utile, peut-être, — c'est ce que l'avenir montrera, — pour un pays peu étendu comme la Suisse et qui, comme elle, tire de l'étranger les trois-quarts de l'alcool consommé par sa population, le monopole se présente pour d'autres nations, pour la France, par exemple, sous un tout autre aspect. De même, les questions de l'abstinence, de l'organisation et de l'influence des sociétés de tempérance, dont le développemenl est si étroitement lié aux pratiques religieuses et à l'interven-' tion des ministres des cultes en Angleterre et en Suisse, ne sauraient être utilement soumises à la sanction d'une assemblée composée de membres appartenant à des pays où cette intervention pourrait se produire, assemblée d'ailleurs aussi divisée que possible sur plusieurs des points capitaux en discussion.
La séance de samedi matin a été presque entière
ment consacrée à l'organisation et au fonctionnement des asiles ouverts aux alcoolisés, en vue de les guérir. Le sujet est tout à fait intéressant, et les questions qu'il soulève ont été abordées avec beaucoup de talent par plusieurs orateurs. La plus grande partie de la séance a été remplie par un discours de M. le pasteur Hirsch, de Lintorf, sur la nécessité des asiles pour les alcooliques (trinkerazylen), sur l'organisation et sur les services que rend cette institution. L'établissement de Lintorf a servi d'exemple à M. Hirsch pour le développement de sa thèse. Fondé en 1851, l'asile de Lintorf a reçu jusqu'à ce jour 611 alcooliques soit, de 17 à 27 par année. Depuis 1851, des asiles analogues ont été ouverts dans le Mecklembpurg, le Brandebourg et en Silésie. Suivant les classes, les individus admis dans ces asiles payent, par année, une pension de 190 à 560 francs.
A Lintorf, le directeur, aidé d'un diacre, loge dans l'établissement qu'il dirige : les pensionnaires sont astreints au travail dans l'intérieur de l'établissement et dans les champs. Une seconde maison a été ouverte, en 1879, pour recevoir les alcooliques appartenant à une classe sociale plus élevée que ceux qu'on admet à Lintorf. Le prix de la pension est, par mois, de 150 francs pour la deuxième classe, et de 190 francs pour la première ; 198 pensionnaires ont été admis, de 1879 à ce jour.
Malgré ce prix de pension élevé, les deux établissements solidaires ont encore besoin de subsides pour parfaire leur budget. Le produit net d'une
feuille hebdomadaire qui paraît à Duisbourg et compte 30,000 abonnés est affecté à l'entretien des deux asiles. M. Hirsch insiste sur l'insuffisance d'un traitement moral de l'alcoolisme ; c'est une maladie terrible, qui engendre par transmission des maux héréditaires d'une gravité extrême. Sa guérison est difficile et ne peut s'obtenir sans le concours de soins médicaux incessants. L'abus de l'alcool, dit M. Hirsch, produit des maux bien plus graves chez les individus appartenant aux classes élevées de la société que chez les gens du peuple, le travail corporel auquel ceux-ci sont astreints paralysant, dans une certaine limite, les effets de l'alcool. Le principe du traitement dans ces asiles repose sur l'abstinence absolue de toute boisson alcoolique. Sans contredit, il existe, sous le rapport des effets, une grande différence entre le vin, la bière et l'eau-de-vie, mais tolérer l'usage modéré du premier, pour les alcooliques, serait leur donner des tentations irrésistibles de revenir à l'alcool : aussi l'abstention totale estelle le seul remède à appliquer. Des soins médicaux constants, une alimentation convenable, l'ordre, la propreté et le travail manuel, telles sont les bases essentielles pour la guéri son. Le travail manuel répugne aux alcooliques des classes élevées, qui n'y ont point été habitués ; aussi, est-ce par persuasion et non de force qu'on cherche à les y amener.
M. Hirsch a constaté le danger de la sortie prématurée des pensionnaires : les récidives sont alors fréquentes, ce qui discrédite les asiles. Il considère une année de séjour à l'asile comme un minimum.
L'amélioration corporelle n'est point, à ses yeux un signe suffisant de guérison ; M. Hirsch regarde comme seuls réellement guéris les pensionnaires en état de boire un verre de vin ou de bière sans danger d'être entraînés à boire davantage. Un ivrogne ordi naire, dit-il, arrive à ces résultats après un séjour d'un an; un alcoolique à accès périodiques (quartal saûfer) ne l'atteint pas à moins de trois années de traitement. Le taux des guérisons obtenues dans l'asile de Lintorf s'élève à environ 58 0/0.
L'intéressante communication de M. le pasteur Hirsch, accueillie avec une faveur marquée par le Congrès, a été suivie d'observations sur le même sujet faites par MM. Normann Kerr, Morel-Sandoz, David Ludwig, qui doit, dit-il, personnellement sa guérison au séjour qu'il a fait à l'asile du Burghœltzli, à Zurich. M. le professeur Bœhmert, de Dresde, exprime l'opinion que les alcooliques devraient être envoyés dans un asile aux frais de leur commune, s'ils sont indigents, et qu'il faudrait les y maintenir pendant un an. M. le pasteur Kayser, de Garlsruhe, communique au Congrès une pétition adressée au Reichstag, demandant une loi contre l'ivrognerie et ordonnant l'envoi, d'autorité, dans un asile, des alcooliques avérés.
A la fin de la séance, M. le professeur Porel annonce au Congrès que le Comité permanent a donné sa démission. Il va être procédé, pour remplacer le Comité, à l'élection d'un bureau permanent formé de trois des membres de l'ancien Comité et de cinq membres du Comité d'organisation du Congrès. Ce
bureau devra, en outre, comprendre des représentants de chaque nation. Le Congrès ratifie cette proposition et nomme, par acclamation, les membres suivants, dont les noms lui sont soumis par M. le professeur Florel. Pour la France, M. Robyns ; pour l'Angleterre, M. Robert Rai ; pour l'Allemagne, M. le docteur Lammert ; pour l'Autriche, M. le chevalier -Max de Proskowetz ; pour la Hollande, M. le baron de Lynden ; pour l'Amérique, M. John Tinch (de riilinois); pour la Suède, M me Andersen-Meyerheim ; pour la Norvège, M. Flood; pour le Danemark, SLWagener ; pour l'Italie, M.Bîsacchi ; pour la Russi e (Finlande), M. Forskadius, et pour le Canada, M. Foster. Après ces élections, M. Jessen communique quelques chiffres relatifs à la question de l'alcoolisme en Hollande et donne des détails sur les débits de café ouverts à l'instigation des Sociétés de tempérance. M. le pasteur Rochat, de Genève, rappelle l'organisation des salles de rafraîchissements organisées par la Croix-Bleue.
Telle est, à peu près complète, rénumération des travaux du Congrès de Zurich. Il n'est que juste de mentionner l'exposition, curieuse à bien des titres, que les Ligues anglaises de tempérance ont faite dans la salle de la bibliothèque du Rathaus. Je voudrais signaler aussi à l'attention des hygiénistes et des économistes deux ordres de publications que leur étendue ne me permet pas d'analyser ici. Je veux parler, d'une part, de l'ensemble des documents réunis par le bureau de statistique de la Confédération helvétique et des actes officiels qui ont précédé
le vote de la loi du 26 mai 1886, sur le monopole de l'alcool. D'autre part, de trois volumes publiés, à New- York, par M. Thomann (du Maine), sur la question des boissons alcooliques aux États-Unis d'Amérique.
Ces deux volumineuses séries de documents sont des plus intéressantes ; elles éclairent beaucoup de points essentiels de l'histoire de l'alcoolisme et des moyens employés jusqu'ici, et à mettre en œuvre, à l'avenir, pour combattre le terrible fléau qui ravage l'Europe et le Nouveau-Monde.
En terminant, je tiens à remercier les organisateurs du meeting et la municipalité de Zurich du gracieux accueil fait aux membres du Congrès. Je ne m'expose assurément à être désavoué par aucun de ces derniers, en constatant, une fois de plus, la cordialité avec laquelle les étrangers ont été accueillis pendant ces intéressantes journées. La Suisse nous a, de tout temps, habitué aux témoignages de sympathie de ses habitants pour la France, et le souvenir de sa généreuse conduite pendant les douloureux événements de 1870-1871 ne s'effacera jamais du cœur des Français.
Le Décret espagnol sur le régime des Alcools
Le gouvernement espagnol vient de décréter l'interdiction de la vente, de la circulation et de rentrée dans la péninsule de tout alcool d'industrie impur. La Epoca nous apporte le texte du décret royal, rendu le 26 octobre 1887, sur la proposition du conseil des ministres. D'après cet acte, l'alcool éthylitique (alcool de vin pur) sera seul livré à la consommation et seul aussi employé au vinage des vins. Dans le remarquable exposé des motifs qui précède le décret, M. Sagasta, président du conseil, s'inspirant des arguments bien connus des lecteurs du Temps, insiste sur l'urgence d'une réforme qu'appellent à la fois les intérêts du commerce, ceux du Trésor et le souci de l'hygiène publique. Les dispositions relatives au vinage des vins pour l'exportation présentent un très grand intérêt pour le commerce français : nous croyons donc utile de donner la traduction intégrale du décret du 26 octobre :
« Article premier. — Sont prohibées, dans tout le royaume, la circulation et la vente des alcools d'industrie destinés à la consommation, à quelques caté-