LES VERRIERS
Les verreries de la région parisienne n’ont qu’une importance assez secondaire proportionnellement à d’autres centres de fabrication tels que Carmaux et Albi ou encore les groupes de Normandie et du Nord. On compte cependant une dizaine d'usines — nous en avons visité plusieurs — réparties dans la banlieue, principalement à Choisy-le-Roi, Issy-les Moulineaux et Saint-Denis.
Nous avons donc parcouru,grâce à l’amabilité des directeurs, des verreries en plein travail. C’est une chose indispensable pour qui veut se faire une idée de l’épouvantable fatigue qu’occasionne ce métier. Comme installation c’est très simple, elle n’a dû guère varier depuis la découverte du verre : un vaste hall à claires-voies, très élevé, renferme un ou plusieurs énormes fours en terre réfractaire contenant les masses de verre en fusion réparties dans des creusets. Des ouvertures circulaires « les ouvreaux » per-. mettent d'introduire les cannes en acier qui serviront à «cueillir » le verre et à le souffler. Par terre des bailles pleines d’eau, des moules destinés à donner aux objets leur forme définitive, des cisailles, etc., etc.
Nous ne voulons pas faire de littérature, mais,nous
le répétons, le métier est abominable, infiniment plus dur que chez les chauffeurs et les fondeurs. Les chaufferies de navires sont rafraichissantes à côté de la température que les ouvreaux vous soufflent à la face, et dans les hauts fourneaux les procédés modernes actuellement employés permettent de faire toutes les manœuvres à distance et d'éviter ainsi au personnel la nécessité d'aborder des températures trop pénibles. Seule à l'heure actuelle, la verrerie ne s’est pas perfectionnée et a conservé des procédés de fabrication absolument archaïques, sauf dans les détails, le moulage des pièces par exemple. [y a là une énorme lacune dont le médecin hygiéniste a le devoir de se préoccuper pour tracer la voie à une législation indispensable. Car nous exagérions en disant tout à l’heure que la verrerie n’avait pas perfectionné ses procédés ; au contraire ces derniers temps elle a fait des progrès, mais alors, ce qui revient au même, elle ne les applique pas ou d’une façon extrêmement timide et c’est regrettable. Les fours à gaz donnant une température ambiante beaucoup moins forte, des souffleries mécaniques remplaçant le soufflage à la bouche humaniseraient considérablement ce métier. C’est dans celte voie que les maîtres verriers doivent s'engager résolument.
Donc exposé à une température qui, chez des personnes non habituées, déterminerait rapidement une syncope, continuellement en nage, le verrier est obligé de boire et de boire encore. C’est en effet grâce à la sueur qui le baigne, formant, corps isolant, qu’il
peut se livrer à son travail et, par une loi physiolo- -gique facile à saisir, il lui faut boire pour récüpérer d’eau ainsi évaporée.
Quand on parcourt l'usine, on voit les verriers, après avoir terminé leur objet de verre, ‘bouteilles, verre, cristaux etc., en quelques gestes que l'habitude a rendu admirablement précis, se jeter “sur une carafe et absorber une large lampée de liquide. Un ouvrier qui boit 10 à 12 litres par Jour, cela se voit couramment. Sa maladie professionnelle devrait être la dilatation d'estomac, par sa faute malheureusement, il l’a compliquée d’une autre ‘bien plus grave : Palcoolisme.
Les précisions qui vont suivre découlent soil de nos constatations personnelles,de nos interrogatoires soit encore de conversations avec des dirigeants de la fédération des verriers, verriers eux-mêmes, “affiliés à la Confédération générale du Travail. C’est assez dire qu’elles ne sont pas suspectes de partialité.
Peu avant sa fermeture toute récente, nous avons “eu la bonne fortune de visiter une verrerie ouvrière, située dans les alentours immédiats de Paris. Nous ne préciserons pas davantage. Sous la conduite d'un des dirigeants, nous parcourûmes toute Pusine et “comme près des fours nous remarquions de nom- ‘breuses bouteilles contenant des boissons alcooliques, nous crûmes devoir marquer quelque étonnement. Notre guide se contenta de hausser les épaules pour réprimer son impuissance et passa outre. Mais quand il nous eut ramené dans son bureau et que nous fûâmes
assis en face l’un de l’autre, il narra toute sa lutte antialcoolique et tous les déboires qui en avaient résulté pour lui. ;
« Nos verriers, monsieur, travaillent dix heures et gagnent normalement de 60 à 90 francs par semaine. Comme de juste, ils sont obligés de boire et vous avez pu rémarquer des fontaines tout à côlé des fours. Cela ne les empêche pas d’absorber 4 à 5 absinthes par jour sans compter le vin. Ils sont en effet persuadés que l'alcool leur est indispensable pour pouvoir accomplir leur métier. Aussi ïls en usent, je vous prie de croire! les gamins font lanavette continuelle entre l'usine et les débitants voisins.
» J'ai essayé de mettre de la discipline dans les ateliers. Un jour enfin, je prévins le personnel que désormais l’on n’entrerait plus d’alcool durant les heures de travail, je montais moi-même la garde à la porte et un beau matin je me mis à confisquer toutes les bouteilles qui pénétraient en contrebande.A onze heures, mon bureau était couvert de litres d’absinthes. Quelques instants après, comme sur un mot d'ordre, le travail cessait dans l'usine et les verriers arrivalent avec des menaces exiger la restitution immédiate de leur «bien ».Leur attitude était telle que j'ai dû céder. Depuis cet incident les bouteilles d'alcool pénètrent librement, peut-être même en plus grande quantité qu’autrefois... par bravade... pour bien montrer que l'on est libre de boire tout à sa guise, »
Et, devant nous, l’honnête contremaître découragé
‘continue à nous faire le bilan de cette alcoolisation à
outrance. Bien des verriers dépensent en boisson la moitié de leur salaire. Ce sont ceux-là que leurs femmes viennent attendre à la sortie de l’usine les jours de paie. Quant à ceux qui chez le marchand de vin laissent une note de 15 francs par semaine, sans compter ce qu'ils prennent chez eux, ils sont légion et sont des modérés. « Nos hommes ne peuvent admettre que l’alcool fasse du mal, et le leur dire, provoque des haussements d’épaules. L’ouvrier qui ne boit que deux bleues par jour est sobre ! »
Il y a dans les verreries une catégorie d'ouvriers qui travaillent loin des fours, dans des ateliers sains, bien éclairés, où règne une température normale et qui n’ont nullement besoin de déployer une grande force musculaire. Ce sont les {ailleurs. Leur rôle consiste à roder le verre sur des meules d’émeri humides, à user les défauts de fabrication, à tourner des bouchons de verre pour les goulots des fioles à la dimension desquels ils devront s'adapter. Nous avons pu constater, en règle générale, que si dans cette classe d'ouvriers la quantité de liquide absorbé était très inférieure à celle des verriers, la quantité d’alcool, par contre, était encore notablement plus élevée.
Cette constatation, nous avons pu la faire, toutes proportions gardées, aussi bien dans les verreries ouvrières que dans les verreries patronales. Comme cela nous intriguait, nous avons cherché à en savoir les raisons et finalement, on nous en a donné, non pas une, mais trois. Les voici :
Tout d’abord (ceci pour les ateliers disciplinés), il