LES CARRIERS
Les carrières ont été detout temps une des plus grandes entreprises de la région parisienne. Paris est bâti sur des catacombesformées parlextraction des matériaux qui servaient à édifier la ville elle-même. Aujourd’hui, c’est le sol de la banlieue éloignée qu fournit une partie de la masse énorme de pierres exigée par la contruction des maisons neuves. Dans la Seine et dans la Seine-et-Oise, nombreux sont donc les carriers et les exploitations de carrières.
En général, les carrières ne s’exploitent pas à ciel ouvert. Elles se profilent en véritables caltacombes dont les galeries hautes, de 5 à 6 mètres, larges de °3 ou 4, ont été formées par l'arrachement successif des blocs, extraction qui a pour effet de prolonger indéfiniment les galeries. Celles que nous avons visitées atteignaient plusieurs kilomètres de longueur. Le carrier, dans ce cas, est doncunouvriertravaillant dans l’obscurité comme le mineur, obligé de s’éclairer, dinant dans le chantier ou il entre le matin de bonne heure et ne sort, une partie de l’année, que la nuit venue.
Perpétnelle humidilé dans ces carrières, humidité
tempérée par une chaleur constante de 12 degrés environ. L’eau suinte partout, formantdans les parties déclives de petits lacs, ajoutant des stalactites à la voute. ;
Le long des galeries courent des voies ferrées servant au transport des blocs de pierres, elles sont également un facteur d’alcoolisation, nous verrons tout à l'heure pourquoi. Sur les murs, des « graffiti » redisent les amours ou les haines des carriers, les sentiments des’hommes et les façons de les exprimer n'ayant guère changé depuis la préhistoire.
Chose curieuse : une des maladies des carriers est l’anthracose. Les lampes à acétylène servant à l’éclairage des galeries projettent dans l'air de véritables nuages de noir de fumée ; on s’en aperçoit en constatant qu’en quelques minutes le solet les murs se recouvrent d’un dépôt de suie. Les carriers de pierre blanche, tout comme les mineurs de houille, crachent noir.
Leur salaire péut S’elever à 6 ou 5 francs par jour, ce qui correspond à 8 et 9 francs à Paris. Cela pour 10 heures de travail sur lesquelles est accordée üne heure de repos.
Voici le bilan alcoolique d’un carrier raisonnable. Le matin avant le travail, quatre sous de goutte. Le litre valant en Seine-et-Oise 2 fr 10, cela fait donc 1/10 delitre, 100 grammes ou à peu près. À 11 heures, l’absinthe : 25 centimes. Pendant le déjeuner, un demi-litre de vin : o fr. 30. Puis la goutte : ofr. 10, souvent multipliés par deux. A 4 heures, repos. On
boit unlitre o fr.6o; le soir : un apéritif: puis au repas, un demi-litre : o fr. 30. Total 9 francs.
Ce n’est pas fini, car il y a des rites étranges dans la carrière, tous tendant au même but : boire.
Lorsqu'un ouvrier est embauché, il doit un impôt de bienvenue de 6 litres aux collègues de son escouade. Ses camarades oublient que le malheureux vient de passer peut-être par une période de maladie et de chômage, et que sa bourse est maigre. [l est vrai que le lendemain ou le jour même,les camarades rendent la politesse, « la reconnaissance », chaque ouvrier offrant un litre.
Il y a également un véritable tribunal dont les pénalités et les amendes se réduisent toutes à payer une plus ou moins grande quantité d'alcool. Le code est tarifé scrupuleusement.
Un coup de poing où une gifle coûtent 6 litres à leur auteur ; 6 litres aussi à celui qui est frappé, qu’il ait ou non rendu le coup. Dans le premier cas il est décrété qu’il a €« l'honneur » et les litres scellent la réconciliation ; dans le deuxième, c’est un lâche, et il doit expier son manque de bravoure. Un litre d'amende au camarade qui se permet une impolitesse à l'égard de ses collègues. Tout le monde boit au même verre, mais celui qui ayant bu le passerait à son voisin sans l’égoutter d'un geste,serait condamné à r litre encore.
Refuser de se soumettre à ce tribunal serait un acte d’insubordination dont les conséquences pourraient être ennuyeuses. Les brocards pleuvraient,
les lampes s’éteindraient, les outils disparaîtraient comme par enchantement. Ou bien encore on s’arrangerait pour vous faire « taper dans le dur », c’est-à-dire travailler sur un bloc de pierre particuliérement difficile à arracher. La conséquence en, serait une diminution du salaire.
L'entrée du vin est cependant défendue dans les carrières. Il arrive même au patron ou aux contremaitres de se dissimuler à l'entrée des galeries, dans un recoin obscur pour surveiller les carriers à leur arrivée au travail. Ceux-ci, d’ailleurs, passent les mains dans leurs poches, un demi-sourire goguenard sur les lèvres ; parfaitement en règle avec la consigne pour la bonne raison que l’entrée du vin est continuelle dans des récipients suspendus au-dessous des vagons qui transportant les blocs, font la navette entre l’extérieur et l’extrémité des galeries.Le patron est toujours dans son coin à surveiller, que déjà le liquide si désiré est parvenu à bon port.
Les jours de repos ne se conçoivent qu’au cabaret. Dans les bois à la belle saison, l’on boit couché dans lherbe.
Quelques carriers ont eu la rare énergie de rompre avec ces habitudes et de secouer le joug de cet alcoolisation outrancière. C'est à eux que nous devons
d’avoir pu visiter les carrières et nous initier au
genre de vie de ceux qui les habitent. Leur histoire est intéressante et mérite d'être redite ici.
Il y a quelques années le D: Legrain fit une conférence anti-alcoolique à ces carriers, et ses efforts aboutirent à ce résultat étonnant: de convertir quelques-uns d’entre eux non pas seulement à la tempérance, mais à l’abstinence totale ! Désormais, il y eut dans les carrières des escouades d'hommes qui s’engagèrent et tinrent leur promesse de ne jamais plus boire une goutte de liquide alcoolisé.
C'était donner là une preuve remarquable de courage, d'autant plus que parmi ces nouveaux abstinents il se trouvait des buveurs invétérés.
Depuis plusieurs années qu’ils observent leur promesse, iis sont donc devenus un exemple frappant pour démontrer que l’alcool n’est pas nécessaire dans l'exercice d’un métier pénible, exigeant un grand déploiement de force, au milieu d’une atmosphère suintante d'humidité. Bien plus, depuis leur abstinence totale, ils ont vu leur santé s’améliorer, devenir parfaite, la sensation de fatigue s’amoindrir et leur rendement de travail augmenter d’une façon notable.
Il est évident que l’affirmation d'une telle force de caractère devait soulever chez les camarades un tolle général. Comment admettre qu’un tel, hier encore connu comme un des plus ivrognes de la bande, ait pu renoncer à tout alcool et ne boire que de l’eau ! Cela était invraisemblable. Il nous faudrait plusieurs pages pour redire toutes les persécutions que nos
abstinents durent supporter, d’un cœur léger d’ailleurs, et sans que cette animosité ambiante ait pu un seul instant altérer leur bonne humeur et faire fléchir leur résolution.
Leur présence sur les chantiers a eu à elle seule pour résultat, du reste, de faire baisser l’alcoolisation de leurs camarades et cela dans des proportions notables. En voyant la force de caractère de l’abstinent ; en constatant qu’il pouvait travailler aussi bien et mieux qu'eux, poussés aussi par la vague honte de leur malheureuse passion, les carriers ont été amenés à diminuer la quantité de boissons alcooliques qu’ils absorbaient dans le courant de leur journée. Cette constatation est encourageante.
Avant de résumer les conclusions de notre travail, il nous paraît bon de refaire une récapitulation très rapide des professions que nous avons étudiées dans les pages précédentes,de schématiser par des chiffres leur consommation alcoolique afin de la rendre plus évidente et d'en montrer toute l'intensité désastreuse.
Nous avons approximativement réduit en alcoolpur la quantité moyenne de boissonë alcooliques absorbées journellement dans chacune de ces catégories d'ouvriers. Pour connaitre la consommation annuelle, nous avons multiplié ce premier chiffre par 330 jours seulement afin de faire la part du chômage et de la maladie. Cette précaution prise, nous croyons que nos chiffres présenteront nne précision suffisante.
Ils nous démontrent que le briqueteur absorbe 360 grammes d’alcool pur par jour; un limousinant, un ravaleur ,un charpentier en fer,de 300 a 340 gram mes ; un parqueteur, 400 grammes ; un débardeur, un Cuisinier, un employé de la Halle aux vins, de 300 à 400 grammes ; de même un verrier, un fondeur, un chauffeur ; les selliers,tôliers, peintres en voiture, forgerons, 300 grammes quand ils sont aux pièces ; 180 quand ils travaillent à l'heure ; les peintres, 120 grammes ; les mouleurs 150, les coiffeurs (fau. bourgs), 160 grammes ; les employés de magasins,
100 à 125 grammes ; les métallurgistes, de 150 à 180 grammes, etc.
Et cela nous donne des chiffres de 130, 120, 100,80, 60, 50, 40, litres d’alcool pur par an ! S’imagine-t-on la toxicité effrayante pour l'organisme et la race d’une telle quantité de poison absorbé, compliquée encore par celle des essences dissoutes dans les liqueurs diverses ? Se figure-t-on aussi les sommes que représente tout cet alcoôl ? Il est excellent,certes, de lutter pour l’augmentation des salaires, mais il serait d'une importance aussi capitale d'apprendre à l’ouvrier à s’en servir. Avec l'argent qu'il consacre . à s'empoisonner, il pourrait considérablement améliorer l'hygiène de son logement, de sa nourriture, de celle de sa famille. Calcule-t-on que,non compris les intérêts, 2 francs d’alcoo!i par jour font 8.000 francs au bout de dix ans ? Et combien d'ouvriers dépensent cela !
À considérer dans l’ensemble les chiffres de la consommation quotidienne dans les professions que nous venons de donner, on peut faire la remarque qu'il n'existe pour ainsi dire pas d'échelle graduellement décroissante entre les chiffres extrêmes, les plus hauts et les plus bas ; de 300 à 500 grammes nous tombons presque sans transition à 150, 180 grammes. Or les premiers correspondent aux professions qui boivent une plus grande quantité de vin (ce qui, entre parenthèses, contribue encore à détruire la légende du vin, boisson hygiénique, guérissseur de l'alcool) et les seconds, les plus bas, aux professions qui auraient
une tendance à absorber une plus grande quantité d’apéritifs. La toxicité plus accentuée de ces derniers tendant certainement à compenser la disproportion en teneur alcoolique, pour l’égaliser dans le mal causé.
Ainsi donc, en nous résumant, au eours de cet ouvrage nous aurons pu nous apercevoir que les causes dominantes de l’alcoolisation trouvaient leur source dans le préjugé, dans l'ignorance, dans l'entraînement. Dans le préjugé qui veut que l’alcool soit une source d'énergie indispensable au travail manuel, dans l'ignorance qui laisse insoupçconnés tous les dangers terribles de l’alcoolisation chronique, dans l'entraînement qui livre, sans résistance, à l'alcool des êtres demeurés sains jusqu'alors.
Quant aux motifs qui contribuent à entretenir cet. état de chose, ils sont assez complexes, nous pouvons cependant y distinguer plusieurs facteurs principaux. Nous ferons, à ce point de vue, une large part à la défectuosité de notre législation absolument insuffisante et dont les lois actuelles ne sont même pas appliquées ! N’avons-nous pas vu, dans des bars publics où la surveillance de la police devrait s'exercer, des débitants servir des alcools concentrés à des enfants qui, manifestement, n'avaient pas plus de treize ou quatorze ans!
Nous joindrons notre voix à celle des antialcooliques qui ne cessent de réclamer la limitation des débits, l'application de la loi surlivresse, l'interdiction de la fabrication et dela vente de l’absinthe et autres essences toxiques. I} faut que la France ait le courage et l'énergie de marcher dans la route que la Suisse et quelques autres nations viennent de tracer en s’attaquant résolument, et d’une façon radicale, à l'emprise de la fée verte.
Il serait également nécessaire que les directions des usines interdisent sévèrement l’introduction des boissons alcoolisées dans les ateliers. Nous avons vu l'effet salutaire de la discipline à cet égard, il est malheureusement trop sporadique, trop incomplet. Quitte à soulever des récriminations et des tempêtes, il faut savoir imposer aux hommes ce que parfois ils ne comprennent pas être leur bien.
Ces remèdes risqueraient de rester sans effet si, dès l’école, on n’éduquait pas l’enfant sur les dangers insoupçonnés que renferme l'alcool sous toutes ses formes, si par tous les moyens on n'apprenait au public, aux ouvriers, qu'en absorbant le toxique, c'est un peu d'eux-mêmes qu'à chaque fois ils détruisent. Il faut les pénétrer de la vérité poignante de Ia phrase de Lamennais :
. € Savez-vous ce que boit cet homme dans ce verre qui vacille en sa main tremblante d'ivresse ? Il boit les larmes, le sang, la vie de sa femme et de ses enfants ! » S’imagine-t-on ce que l'amélioration pro-
lessiouncile gagnerait à une sobriété chaque jour
progressive, de plus en plus accentuée, de plus en plus raisonnée, poussée même s’il le faut au delà de la tempérance,jusqu’à l’abstinence complète ? Abstinence indispensable dans certaines proféssions d’où dépendent la sécurité et la vie d’autres personnes. Nous nous sommes étendu sur ce point dans notre chapitre des chemins de fer.Nous n’y reviendrons pas.
Dans cette lutte pour le bon combat anti-alcoolique, nous découvrons un champ de travail tout désigné à l’activité des syndicats, à l’action morale des meneurs ouvriers. Ils ne l’ont suffisamment pas encore compris à l'heure actuelle. Nous ne les taxons ici nullement de malveillance et d’hostilité, nous nous bornons à regretter leur indifférence, non pas en paroles, mais en fait d’actes positifs: Pourquoi n’avons-nous pu découvrir en France une seule coopérative ouvrière qui ne vendit des alcools ? et le D: Legrain nous redisait encore le peu d’appuis qu’il avait rencontré dans ses tournées de conférences, témoin celle qu’il fit à Lyon, où sur 130 syndicats 4 seulement lui apportèrent leur aide ! N'est-ce pas là l’indice d’un regrettable état d'esprit !
Souhaitons donc que les travailleurs réagissent vigoureusement, qu'ils secouent le joug de notre «opium d’occidgnt », de l’alcool endormeur épuiseur de la race. Au bout de cette lutte, ils trouveront de précieux avantages en voyant s’accroître leur productivité, leur longévité, leur résistance aux maladies, tout ce qui compose leur santé physique et leur santé morale.