‹ L'Alcoolisation dans différentes professions de la région parisienneChapitre 3 sur 23 · DE ARR A I RD RU OR M TS · texte numérisé non relu

DE ARR A I RD RU OR M TS

Il est évident qu'une statistique comprenant au même titre des enfants, des adultes et des vieillards, ne peut nous donner et ne nous donne en réalité qu’un aperçu très artificiel sur la consommation alcoolique d’un pays. Elle appelle par le fait même des études plus précises portant sur des catégories spéciales d'individus et sur des milieux « délimités ». Le mot est à la mode.

Il y a donc là une source de travail considérable età peine entrepris. Les recherches bibliographiques auxquelles nous nous sommes livré, ne nous ont fait découvrir que de rares études consacrées à ce sujet et portant presque toutes sur des catégories d'ouvriers provinciaux. Nous avons donc apporté notre faible collaboration à cet effort. Il est évident que le travail que nous présentons aujourd hui est très incomplet. Pour être traité à fond, il devrait d'ailleurs revêtir une ampleur qui dépasserait de beaucoup les humbles prétentions d’une thèse de médecine. En limitant également notre enquête à la région parisienne et à quelques professions seulement, nous croyons avoir répondu au scrupule de ne produire ici que des données précises et suffisamment contrôlées, données recueillies au cours de très nombreuses enquêtes et de plus de 40 visites d’usines et d'ateliers. Et l’on nous permettra de dire que nous avons été poursuivi durant ce travail par le sou i constant de la vérité, de la réalité. Toujours nous nous sommes efforcé de contrôler les chiffres obtenus par des enquêtes contradictoires, dont le rapproche-

eo

ment nous a permis de bannir; autant que cela se pouvait dans une réunion aussi complexe de témoignages, les exagérations et les inexactitudes.

Nous tiendroïs à dire aussi que nous avons voulu écarter de ce travail tout esprit de parti et toute préoccupation confessionnelle. Il est aisé de comprendre que par les milieux différents où elle nous a promené, par les graves problèmes sociaux qu’elle soulève, l'élaboration de cette thèse nous a fait cotoyer et entendre les théories les plus diverses, les conceptions d’idéals les plus opposées.

Parfois même nous avons été sollicité d’incliner les conclusions de notre travail vers un sens que certains de nos interlocuteurs, avec la plus entière bonne foi alliée à une part d’ingénuité, croyaient être l'unique remède à l’alcoolisation croissante de notre pays.

Mais au milieu de ces luttes d'idées, nous croyons ne pas avoir perdu de vue que nous devions examiner la queslion si grave de l’alcoolisme, en médecin et rien qu’en médecin. Aussi bien n’avons-nous pas. eu la préoccupation de faire une thèse sociale ou Mmédico-sociale, mais une thèse purement médicale.

Il est certes bien vrai de dire que l’alcoolisme est une affection qui relève de la médecine au même titre que le morphinisme, que l’éthéromanie et que toutes les intoxications analogues. En étudiant l’intensité de son étiologie nous faisons strictement œuvre de clinicien. L’alcoolisme n'est malheureusement devenu une question sociale qu’en raison de sa

diffusion terrible, de la facilité avec laquelle il se propage et hélas! des protections étranges et des complaisances intéressées qu'il rencontre.

Ainsi donc dans cette étude notre principal mérite, croyons-nous, aura été l’impartialité, la sincérité avec lesquelles nous aurons mené toutes nos recherches. Cela nous conduira parfois peut-être à des constatations douloureusement navrantes.

Nous apporterons cependant ces chiffres sans en altérer l’éloquence, étant de ceux qui estiment que pour guérir les maux de cette nature, il faut savoir les montrer au grand jour sans chercher à les dissimuler et à en donner des excuses. Sur un sujet si grave, un médecin a le devoir de mettre le doigt sur la plaie et le droit de parler haut et ferme, sans avoir, lui, à se laisser arrêter par la nécessité d’une popularité à conserver ou le scrupule d’une démagogie

mal comprise.

Avant de commencer le relevé des enquêtes qui forment la partie principale de notre sujet, nous croyons utile d’esquisser rapidement un tableau succinct du bilan alcoolique de différentes nations.

Nous insisterons un peu plus sur la France, et, dans l'intérêt même que nous portons au relèvement anti-alcoolique de notre pays, il nous faudra pourtant

bien constater qu’il est de ceux chez lesquels le fléau de l’alcoolisme sévit avec le plus d'intensité.

Cet aperçu, très rapide, portera sur les nations suivantes : Grande-Bretagne, Allemagne, Belgique, Italie. États-Unis, Russie, Suisse, France. Nos éludes comparatives embrasseront trois exercices de chacun quatre années : 1895, 1899 ; 1900, 1904 ; 1905, 1909 et les trois boissons alcooliques principalement en usage : vin, bière, alcools distillés. Les chiffres en caractère gras indiqueront la quantité d’alcoo!l pur représentée par la totalité de ces mêmes boissons.

Nous empruntons nos données à l’annuaire antialcoolique international, publié à Lausanne, année 1912. Elles offrent donc toutes garanties de véracité. Pour la commodité de l'étude, nous les avons #roupées dans le tableau suivant:

DE LA RÉGION PARISIENNE i 13

| 1895-1899 one af) 1905-1909

Eau-de-vie.| 3,3 ‘| 2,6 2,2 Grande-Bretagne. Vin. 0,2 8,4| 0,2 7,6] 0,1 6,6 Bière. 4,9 4,8 43 Eau-de-vie.| 4,2 3,9 3,8 Allemagne. Vin. 0,6 8,7| 0,6 8,4|0,5 8,0 Bière. 3,9 3,9 3,7 : Eau-de-vie.| 4,4 * | 4,6 2,8 Belgique. Vin. 0,4 11,8 | 0,5 12,6 | 0,5 10,9 Bière. 7 7,5 7,6 Eau-de-vie.| 0,5 0,6 1,1 Italie. Vin. 8,5 9 |11,6 12,2 [11,6 13,a Bière. » » 0,1 Û Eau-de-vie.| 2,4 2,9 3,2 États-Unis Vin. 02 0/,b220,21/5 4102176 Bière. 2,0 2, 2,6 Eau-de-vie.| 2,4 05 2,9 Russie‘ Vin. 0/4 1,9 /|-0,4.3;,1./ 0,4 135 Bière. 0,1 0,2 0,2 Eau-de-vie.| 2, 2,1 2,0 Suisse. Vin. LEP I) ls SE 5 ACC Eee à 2 Bière. 2,3 2,2 x Eau-de-vie.l 4,3 SR) 3,4 France. Vin. [12,0 16,1 {14,4 19,3 |15,5 20,1 Bière. 0,8 1,2 118) RS

Il est aisé de se rendre compte d’un simple coup d’œil que la France est de beaucoup la nation qui s’alcoolise le plus avec ses 4 1. 05 d’alcool pur par personne et par an. C’est là une supériorité dont nous n’avons guère lieu d'être fier ; d’autant qu’en 1850 le Français n’absorbait que 2 litres d’alcool et que ce chiffre est en progrès constant à l'inverse

de ce qui se passe dans d'autres pays, telle que l’An-

gleterre, l'Allemagne, la Belgique où la consommation subit une régression très nette.

Il est vrai que M. le D' Bertillon,dans son livre sur l'alcoolisme et les moyens de le combattre, veut apporter une atténuation à cette vérité qui semble évidente et fait de nous le peuple le plus alcoolisé de- | l'Europe.

La base de son raisonnement est celle-ci: La France s’alcoolise avec du vin, mais cette alcoolisation est répartie uniformément ou à peu près sur la totalité de la population française, tout le monde büvant du vin et, ceci à l'encontre de certains pays. du Nord, où, si la consommation totale par des: artifices de statistiques paraît moindre qu’en France, elle est cependant plus forte ou aussi forte, car ici l’agent de l'alcoolisation est l'eau-de-viedont ne font usage ni les femmes, ni les enfants, mais seulement les hommes d’âge mûr, qui à eux seuls alors absorbent tout cet alcool artificiellement réparti par les chiffres sur la population. globale. , |

Le même auteur a d’autre part publié un travail (1} très documenté sur ce qu’il appelle l’antagonisme du. vin et de l'alcool. À l’aide de statistiques effectuées dans 33 grandes villes de plus de 40.000 uabitants, il a pensé démontrer que la consommation de l’eaude-vie a considérablement diminué d'une manière:

1. J. Bertillon, Diminution récente de la consommation d'eau-de-vie dans les villes françaises (Presse médicale, 18 nov. 1911).

générale, et il y voit l'effet du surimpôt de l’alcool, voté par le Parlement en 1897 et 1900 (surimpôt de l'alcool, subimpôt des boissons dites hygiéniques).

Il résulte de cette étude que notamment à Paris et dans la région parisienne, l’alcosl est en baisse, mais ici la consommation du vin augmente considérable-

ment. Même constatation pour la plupart des grandes villes. Il en conclut que le vin et l'alcool sont deux ennemis dont l’un profite des défaillances de l’autre.

« ...Le législateur peut être félicité, dit-il, d’avoir favorisé l'emploi des boissons dites hygiéniques et d’avoir restreint l'usage de l’eau-de-vie. »

L’antagonisme en question serait-il établi par la statistique ? C’est ce que nie le D' Legrain, l’érninent médecin aliéniste, dont la réputation sur toutes les questions antialcooliques est mondiale; il résume ses raisons dans un article paru dans les Annales antialcooliques n° de janvier 1912. Il nous faut avouer que son argumentation nous parait singulièrement forte et prenante.

Nous ne saurions mieux faire que de citer textuellement.

« … Que me fait à moi que le mal diminue ici s’il augmente à côté, et s’il est en total pire qu'avant ? déplacement n’est pas guérison.

» Mais je veux ajouter que le mal est pire encore qu’on ne s’imagine. Nous jouissons du privilège des bouilleurs. Sait-on ce qu’ils fabriquent et ce qu'ils. consomment ? Non, puisqu'ils échappent au contrôle. Et n'est-il pas plausible de penser que les.

bouilleurs paient la rançon du surimpôt ? Plus lourd est l’impôt, plus clandestine et plus abondante est la fabrication des bouilleurs, c’est logique. Jetons les veux sur le cliché que j'ai construit avec les données officielles, je les donne pour ce qu'elles valent,

Le 3 un Bemllannsus As.

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