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car j'ai la méfiance du chiffre,mais n'est-il pas piquant d'y voir aussi un autre antagonisme, celui des bouilleurs el celui de la consommation taxée ? On peut y lire en tous cas que l’importance des premiers s’accroit de tout ce que semble perdre l'autre. C'est frappant dans les six dernières années. »
« Mais j'en viens à la guerre du vin et de l'alcool... soit deux courbes qui marchent constamment en sens
inverse. Certains se plaisent à y voir un antagonisme,
c’est mon droit d'y voir une suppléance. La peau élimine en raison inverse du rein, peut-on dire qu’il y ait antagonisme ? Point. Il y a balancement, équilibre, j'ai dit suppléance. Ce quene peut pas faire la peau, le rein le fait et inversement. Ce que l’alcool ne fait point, le vin le fait. C’est là tout le mystère de linversion des courbes. |
» Je n’ai plus d’alcoo!l parce qu’il coûte trop cher ? qu’à cela ne tienne, je boirai plus de vin et le tour sera joué.
» Mais pourquoi boirai-je plus de vin ? Est-ce parce qu’il est meilleur que l’alcool ? moins dangereux, plus hygiénique ? Point du tout. C’est parce que J'y trouve les sensations et les satisfactions que me procure l'alcool. IL y a équivalence... le bel avantage ! »
Dans le numéro d’octobre des Annales anti-alcooliques de la même année, le D: Legrain revient encore sur la question. Il a intitulé son article /a Course à l’abime et jamais titre ne fut mieux choisi.
Il constate une augmentation de 20 oo sur la consommation de l’eau-de-vie, de 1907 à 1911.
« Et l’on ne parle pas encore de la Fée verte, de celle que l'on charge de tous les péchés d'Israël pour s’excuser de ne pas taper sur la Fée jaune. Notre absinthe nationale fait des siennes de plus en plus. Telles ces associations de malfaiteurs dont notre heureux commencement de siècle peut être fier. Nous avalons maintenant 220. 000 hectolitres de la
verte liqueur contre 160 000, en 1907. Une augmentation de 40 0/0 !
C'est le vin, cet autre alcool national, qui devait sauver la situation. Et la bonne vieille sornette du vin guérisseur de l'alcoolisme avaittinté gaiement aux oreilles des amateurs du jus adultèré de la vigne. Il faut en rabattre, n'est-il pas vrai. Nous avons déjâ dit ce qu'il fallait penser du prodigieux danger de cette thèse, Les événements nous donnent raison avec le bon sens et la physiologie et ils nous donnent de plus en plus raison.
L'usage du vin a été si peu guérisseur de l'alcool que le jour où il a manqué, les gosiers assoiffés d'alcool, l’ont compensé par l'alcool. Peut-on trouver démonstration plus éclatante que le vin décoré du nom de boisson hygiénique, reste une peste égale à celle de l'alcool ? »
Avec le Dr Legrain, nous n’aurons pas une trop grande confiance dans la théorie qui veut que le vin soit la panacée de l'alcool.
Quant à la nocivité du vin, elle n’est plus à démontrer et nous nous en voulons presque d'insister sur ce point. Dans le grand asile de Villejuif où le D' Legrain collectionne la grande majorité des fous alcooliques de la région parisienne, le nombre de ces malades n’a pas varié d’une unité depuis l’invasion du vin et la régression de l’eau-de-vie. Si le nombre des alcooliques d’alcool a peut-être diminué, il a été remplacé à égalité par des alcooliques de vin,
æl nous ne voyons pas que la santé générale trouve un avantage à cette substitution.
« Où est le contre-poison dans le vin? nous disait dans un entretien M. le professeur Debove, ancien doyen de la Faculté de Médecine de Paris, j'admets que peut-être localement,sur l’estomac par exemple, -son action soit moins néfaste, mais sur l’économie en “général, elle est aussi toxique que celle des alcools «concentrés, étant donné surtout les grandes quantités de vin que beaucoup d'individus absorbent quotidiennement. Songeons qu'un homme buvant 3 litres de vin, et le cas est loin d’être rare, a à la fin de sa journée consommé 300 grammes d’alcool pur, soit l'équivalence de 700 grammes d’eau-devie l»
Ces paroles et ces faits contribueront peut-être à détruire la légende du vin inoffensif. Efforçons-nous de l’espérer.
Des écrivains, des orateurs éloquents ont décrit les méfaits de l’alcool,ils l’ont représenté comme un destructeur de la race, de la morale, de la famille.
Nous étendre là-dessus, il ne faut pas y songer, le champ lamentable est vraiment trop vaste.
Mais quelles constatations poignantes ne fait-on pas, quand parcourant d’un rapide coup d'œil les
comptes rendus officiels des asiles d’aliénés, on touche du doigt l’'épouvantable influence de l'alcool, et, alurs üne première question se pose, parmi les malheureux que la folie conduit, combien y sont poussés par l'alcool! ?
«La part de l'alcool est ici considérable, écrit le D: Filassier, actuellement chef du bureau de statistique de la ville de Paris, et depuis 1867, elle s’est toujours accrue. Bien mieux, l’alcool, dès qu'il est apparu, a modifié même l'aspect de nos asiles.
» D'après les rapports de M. Husson, directeur de l’Assistance publique de 1801 à 1840, les entrées par sexes, réunies par période de dix années, indiquent plus de femmes que d'hommes ; de 1841 à 1863, il en est de même...
» On attribuait cette prédominence de la folie chez la femme à son tempérament plus nerveux, à sa sensibilité, à son émotivité plus grande.
» Mais à partir de 1863, le chiffre des entrées des hommes, qui s'était reu à peu élevé, dépasse d’abord de quelques dizaines celui des femmes et rapidement c'est par centaines que se produit le surcroît des entrées des hommes. |
» Un nouvel élément est intervenu : l’alcool, qui plus néfaste pour l’homme que pour la femme, empoisonne celui-ci, le rend fou et le conduit à l'asile d’aliénés. »
Le lecteur va demander qu’est devenue cette proportion.
Nous lui mettrons alors sous les yeux, cette page
extraite du rapport du Dr Magnan, pour l’année 19 10, asile de Sainte Anne. |
« En réunissant les alcoolisés simples aux psychopathes avec appoint alcoolique, nous obtenons le chiffre de 1352 ; g90 hommes (45.16 oo) et 362 femmes (20, 30 0/0).
C’est donc la moitié des hommes aliénés que l'alcool pousse dans les asiles. Quant aux femmes, ce n’est encore que le cinquième, mais leur nombre progresse presque chaque année et si parfois il se produit un ralentissement momentané, bientôt après le nombre reprend sa marche ascendante. La longue statistique de 1867 à 1906 est très démonstrative. Le triste bilan de l'alcoolisme, 47,16 0/0 chez les hommes et 20, 30 o/o chez les femmes ne dévoile qu'une partie des méfaits de l’alcool. Cette population envahie par le poison n’est malheureusement pas stérile et comme on l’a depuis bien longtemps répété. «L'ivrogne n’engendre rien qui vaille ».On n’a qu’à porter les regards sur le grand groupe des dégénérescences mentales, triste descendance des alcoolisés — pour s'assurer que l’alcoolisme fournit aux asiles de la Seine, les trois quarts de leur population! Et maintenant devons-nous cesser de déplorer l'accroissement incessant du nombre des cabarets, le maintien du privilège des bouilleurs de crus qui inonde la campagne de boissons alcooliques, enfin la fabrication continue des liqueurs à essences doublement toxiques par l’alcool et les poisons auxquels on l’associe ».