‹ L'Alcoolisation dans différentes professions de la région parisienneChapitre 5 sur 23 · L. Bonnet a · texte numérisé non relu

L. Bonnet a

Nous n’ajouterons rien à celte page.

Ilest une grande vérité qui n'est pas près de pénétrer dans la mentalité de la masse de nos concitoyens, et cette vérité est celle qui déclare que l’alcoolisation lente, chronique, torpide, accompagnée de ses symptômes frustes et atténués, est infiniment plus dangereuse que l’alcoolisme aigu avec ses phénomènes à grand fracas et son delirium tremens. Ce dernier n’atteint que quelques individus qu'il stigmatise pour toujours et dont il fait les déchets de la société. Le premier, par contre, s’établit insidieusement chez le grand nombre, Sans se révéler, à l’abri de cette conviction passée dans bien des csprits à l’état d’indéracinable axiome, à savoir que l'alcool est un aliment nécessaire, indispensable; il poursuit sûrement son œuvre de destruction et de mort. À des doses prétendues modérées, l'alcool débilitera les organismes, préparera le lieu de moindre résistance sur lequel se grefferont les infections ultérieures, et notre « bon modéré » alcoolisé à son insu (quel étonnement et quel scandale si on lui disait cela!) sera une page facile pour la maladie à venir.

Or, cette alcoolisation insoupçonnée est abominablement répandue chez nous. Nous appuierons ici la faible autorité de nos constatations personnelles par ces paroles que nous disait encore M. le professeur Debove : «Il y a tellement d’alcoolisés sans le savoir, qu’il nous est difficile de faire, chez beaucoup de nos malades, la part de l’appoint alcoolique et de ses

symptômes. La pathologie de l’alcool en devient de plus en plus obscure... »

Avant d'entreprendre les enquêtes et que l’on pourra lire par la suite, nous nous étions rendu à la bibliothèque de la Faculté pour y prendre connaissance des thèses ayant trait à l'alcoolisme. A cette occasion, il nous fut donné de parcoürir un travail (Massard, thèse de Paris, 1900) dans lequel l’auteur relevant le nombre des malades hospitalisés à Saint- Antoine et rangés dans la catégorie des alcoolisés, avait eu l’excellente idée de noter en face de leur fiche personnelle, la quantité de vin et la somme de petits verres que ces mêmes malades avaient l'habitude d'absorber quotidiennement avant leur hospitalisation et pendant des pages, c'est la même désespérante nomenclature.

N°. un litre de vin, deux petits verres.

Nc deux litres de vin, un apéritif.

No ... trois litres de vin..., etc., ete.

Or, par la suite, au fur et à mesure qu’au cours

de nos recherches nos notes allaient s’accumaulant, précisant l'absorption alcoolique dans différentes professions, nous nous sommes rendu compte que la consommation quotidienne de ces malades, catalogués il y a quinze ans comme alcoolisés, était, somme toute, à l'heure actuelle, celle d’un très grand nombre d'ouvriers parisiens.

Cette constatation venait corroborer d’une façon frappante les paroles de M. le professeur Debove,

que nous rapportions plus haut.

Si les pages qui vont suivre ont principalement, pour ne pas dire exclusivement porté sur la classe ouvrière, hâtons-nous de déclarer que ce n’est nullement parce qu’elle nous aurait paru fournir un plus fort contingent d’individus adonnés à la boisson. Cela n’est pas notre pensée et aucun fait ne nous permet de l’admettre. Le culte de la « Fée alcool! » a de nombreux adeptes dans toutes les classes de la société. L'homme aisé s’alcoolise tout autant que le travailleur monuel. Mais il est aisé de concevoir que si l’on peut chez ce dernier faire des observations et des études qui aient chance de donner des résultats d’une exactitude suffisante, chez l’autre, la tâche serait vraiment trop malaisée à entreprendre, on comprend pourquoi, et nous n'insisterons pas là-dessus, certain d’ailleurs de contribuer à rendre à la classe des travailleurs un véritable service en lui

montrant la plaie désastreuse qui s’accroit chaque jour.

Nous ajouterons une dernière précision. À chaque instant, il nous arrivera d'employer les mots alcoolisme, alcoolisation. Ils ne voudront nullement définir un état pathologique, ainsi que cela s'entend

DE LA RÉGION PARISIENNE ÿ NS

communément quand on prononce ces mots en les appliquant à une ou plusieurs individualités. Nous utiliserons ces expressions pour dépeindre l’absorption des boissons alcoolisés, et cela, quelle qu’en soit la dose. :

De même nous dirons indifféremment : alcool, boissons alcoolisées ; comprenant sous ces appellations générales toutes les boissons contenant de l'alcool, quelle que soit la teneur de celles-ci. Cependant dans la plupart des cas, par alcool nous entendrons les boissons alcooliques fortes, eau-de-vie, absinthe, apéritifs, et par boissons alcoolisées celles plus faibles en toxique : bière, vin, cidre, etc.

Nous aurions dû dire pour être plus précis : boissons alcooliques faibles (fermentées), boissons alcooliques fortes (distillées)}.

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