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LES CHEMINS DE FER

Grâce à d’intelligentes complaisances émanant de cheminots, anti-alcooliques convaincus et dévoués, | nous avons pu faire une étude suffisamment complèle sur la question si capitale de lalcoolisation dans les compagnies de chemins de fer.

Volontairement, nous ne préciserons ni les lieux où se sont déroulés nos enquêtes, mais encore moins les personnes qui nous les ont facilitées. Notre réserve à cet égard esl trop facile à comprendre pour qu’il soit nécessaire d’insister. Quant à la véracité de nos dires, nous nous sommes déjà expliqué sur ce point dans notre préface. Nous n’y reviendrons pas. Le personnel des chemins de fer se divise en deux grandes catégories. Les ambulants, les sédentaires. Les premiers, comprenant les mécaniciens, les chauffeurs, les chefs de trains ; le$ seconds, les hommes d'équipe, les facteurs, les aiguilleurs, tous employés à poste fixe.

Dans toutes ces catégories de travailleurs, l'ivresse - manifeste est des plus rare. Cela tient évidemment au sévère sélectionnement des hommes embauchéset peut-être bien aussi aux sanctions disciplinaires très.

fortes qui seraient exercées sur des employés manifestement pris de boisson. Ces sanctions ont été rendues encore plus sévères ces temps derniers et, des conversations que nous avons eues avec divers chefs de service, il résulte qu’elles sont suffisamment appliquées, Qu'on ait à le faire,c’est déjà regrettable. Un employé de chemin de fer ne doit pas se trouver en état d'ivresse manifeste. Malheureusement toute la répression risque de résider dans l'interprétation de cet adjectif. Nous reviendrons sur ce point. Passons d’abord à l'étude de l’alcoolisation dans les différentes classes d'employés définies plus haut. Il est impossible de dire ce que boivent les mécaniciens, les chauffeurs et, en général, les agents du personnel ambulant. Évidemment, il ne peut être exercé sur eux aucun contrôle effectif. Dans la petite malette où il serre le repas qu’il prendra en cours de route, sur la locomotive, dans les recoins du tender, l’ambulant peut dissimuler tout l'alcool qu'il veut et ceci à l'insu de tous. On embarque donc librement de l’alcoo! sur les machines et l’on profite de cette latitude. Cette constatation, a elle seule, est lamentable. L’on va nous permettre d'apporter à ce sujet nos impressions personnelles. Elles sont troublantes. | Nous avons fait environ 80 kilomètres à bord d'une locomotive lancée à toute vapeur, sans arrêt, sur une voie unique où la surveillance des signaux était une préoccupation constante pour le mécanicien. Assis dans le tender, cramponné à une barre

pour éviter les cahots très accentués, nous suivions attentivement les manœuvres.

La machine remorquait un train très lourd, composé de dix vagons-couloirs bondés de voyageurs; or comme elle était d’un modèle ancien et qu'il fallait fournir une marche accélérée, le chauffeur passait son temps à engouffrer du charbon dans la chaudière. Son occupation se réduisait presque aux gestes automatiques qui toutes les minutes lui faisait tirer la chaine ouvrant le portillon et enfourner ensuite des pelletées de combustible. Il ne pouvait donc être d'aucune utilité au mécanicien dans le contrôle des signaux, qui, nous nous en sommes rendu compte, exigent un attention continuelle et soutenue. Si nous insistons sur ce point, c’est bien pour montrer la présence d'esprit nécessaire dans ces circonstances et l'importance capitale chez un mécanicien d’avoir l'esprit complètement lucide.

On n’a pas bu naturellement durant les 50 minutes que nous sommes resté à bord. Mais nous savions que s’il y avait de l’eau dans les coffres du tender, il y avait également des bouteilles de vin. Nous les avions vues. A la place du vin il y aurait pu y avoir de l’eau-de-vie ou de l’absinthe et cela se fait. Cette page de thèse nous coûte assez cher, nous ne le regrettons pas.

Donc pas de contrôle suffisant pour empêcher l'introduction de l'alcool sur les machines et ceci en dépit des règlements formels affichés dans tous les dépôts de toutes les compagnies.

Et d’ailleurs à quoi bon insister à cet égard, qui

n’a pas remarqué l'été accroché aux robinets du

tender le seau de toile plein d’eau dans lequel baignent des bouteilles à rafraîchir ? rafraichissement que vieudra favoriser encore la vitesse du convoi. Nous affirmerait-on que ces bouteilles ne contiennent jamais de boissons alcoolisées ? Une telle absence de dissimulation de la part du personnel indique péremptoirement qu’il n’a pas à redouter des observations qui seraient bien justifiées. 14

Préoccupé par cette question, nous avons longuemeuntinterrogé un mécanicien de rapice.Très sérieusement, avec une conviction absolue,il nous a répondu qu'il était indispensable d'absorber une « petite » quantité d'alcool pour bien assurer son service. Surtout l'hiver. Il paraît qu’alors le froid est terrible dans la vigie. Cela,joint à l'énorme effort de tension cérébrale et aux trépidations qu'occasionnent la conduite d’un express lancé à toute vapeur justifiait et même nécessitait, à ses yeux l'absorption de boissons alcooliques & Je ne n’embarque jamais sans celte pelite quantité d’eau-de-vie » nous disaitil'et sur une fiole vide, son ongle marquait une limite. Elle indiquait une consommation de 60 à 80 grammes pendant les trois heures que durait la conduite de son train.

Il faut bien se réchauffer et se soutenir ! Il m'aurait été très difficile de faire admettre à mon interlocuteur que l’alcoo! affaiblit au lieu de réchauffer et qu'une boisson hygiénique chaude, des vêlements

Le

mieux compris auraient donné le résultat cherché en vain dans une rasade d’eau-de-vie. Nous n’avons pas insisté et peut-être avons-nous eu tort. Mais alors comment font les mécaniciens américains auxquels, malgré un climat plus rigoureux, leurs compagnies respectives imposent une abstinence totale et continueile

Peut-être que les buvettes des gares seraient aussi à surveiller. Nous croyons savoir que les mécaniciens et chauffeurs trouvent le moyen de transformer, grâce à la complicité de certains buffetiers, en bon d’alcool, le bon de café que leur délivre l'administration. 11 y a là un petit trafic illicite, analogue à celui qui consiste à mettre l'étiquette « gomme » sur une bouteille d’absinthe afin de pouvoir distribuer sans dangers, aux hommes, la verte liqueur sévèrement interdite. Tout cela se fait.

Autour des gares importantes, à Paris principalement, les bars ont aussi malheureusement une tendance à devenir le salon de repos des ambulants qu’une coupure de service oblige à séjourner quelques heures. Ces bars sont un lieu de rendez-vous tout trouvé. L'endroit où l’on se distrait et où l’on boit, où l’on se sent à l’aise dans la chaleur ambiante au milieu des tables et des cuivres nickelés, avec un garçon à vos ordres el ce perpétuel kaléidoscope des voyageurs qui vont et viennent.

À cette propension un peu fâcheuse, nos braves ainbulants ont-ils une excuse? Malgré l’avis de cer-

tains de nos confrères, anti-alcoolistes déclarés, nous répondrons par l’affirmative el sans hesiter.

En voici la raison. Sous la conduite de fonctionmaires des compagnies, nous avons visité, dans certaines grandes gares de Paris, les salles servant de -dortoirs-réfectoirs aux employés qui, arrivés par un train, attendent de repartir en service quelques heures après. Or, ces locaux, dans la généralité des cas, sont insuffisants au point de vue de l’hygiène. En écrivant ces lignes, nous avons tout particulièrement dans l'esprit certaine grande gare de la rive droite que nous avons visitée à fond. Alors qu'elle devrait servir de modèle à cet égard, les

‘ locaux ou plutôt l'unique local destiné aux agents en coupure de service est, à tous les points de vue, totalement insuffisant. Que l’on s’imagine une pièce “étroite, enfumée, sans air, aux murs noircis. Sur des planches inclinées, six paillasses s'allongent, mal- ‘propres et habitées très certainement. Au milieu de a pièce, une vaste table utilisée le jour pour les repas, la nuit comme lit de camp, car s’il y a une demi-douzaine de paillasses, il se trouve souvent plus, de quinze hommes à dormir et il faut alors s'étendre où l’on peut. Dans un coin, un immense poêle anti-hygiénique réduit encore la place disponible et intoxique un cubage d’air ridicule.

Mêmes dispositions avec quelques variantes dans d’autres gares, pas d’air, pas de distractions pos- -sibles. Comment veut-on que le cheminot résiste à M’entraînement du bar, qui est là tout à côté, gai,

clair, rutilant de glaces, de dorures et de lumières ? « Qu'ils aillent au bar s'ils le veulent, me dira-t-on, mais alors qu’au lieu d’alcool ils prennent des boissons hygiéniques! » Sans doute, mais cela supposerait chez les hommes une force de résistance à l'entrainement telle que bien peu la possèdent. Le mieux serait, à notre avis, de leur éviter la tentation en leur aménageant des dortoirs vastes et aérés, des locaux propres où ils trouveraient des distractions honnêtes, des jeux, des journaux, des livres ; où, à peu de frais, ils pourraient se confectionner euxmêmes des boissons saines, faire commodément réchauffer le repas que leur femme a mis dans cette petite panière d’osier, compagne inséparable de tout ambulant. Il y aurait peut-être là, dans cette attirance du bon abri, une source féconde en bons résultats; ou tout au moins, un adjuvant précieux à la lutte anti-alcoolique, aux efforts entrepris en vue de l’amélioration morale et matérielle de l’existence de nos agents de chemins de fer. Souhaitons que cela se réalise.

Nous allons étudier maintenant la classe des empioyés sédentaires. Une catégorie de ceux-ci retiendra principalement notre attention, comme étant la plus vaste et la plus exposée : c’est celle qui sous la dénomination d'hommes d’équipes,embrasse

toute une foule d'employés destinés aux fonctions ne demandant pas de spécialisation proprement dite. Entrons dans les détails.

La profession de commissionnaire camionneur est parmi les employés des compagnies une de celles où l’on s’alcoolise le plus. La raison en est facile à comprendre ; le pourboire étant fréquemment payé en nature chez les clients où l’on transporte des colis. Les débitants, comme de juste,offrent l'apéritif Un commissionnaire qui,par jour,absorbe deux, trois litres de vin et des apéritifs, c’est chose courante. Ils s’intoxiquent d’ailleurs gratuitement.

Très souvent, lorsqu'un commissionnaire a aidé un client à charger des futailles, celui-ci, avec un poinçon ad hoc, perce un fût au hasard et remercie l'employé avec un verre de vin généreusement octroyé. D'autre fois encore, le client distribuera abondamment autour de lui des jetons de consommations, espèces ayant cours chez les débitants du voisinage et donnant droit à une consommation dont la valeur est marquée sur le petit disque de métal.

Lorsqu'un train, parvenu au bout de sa course, s'arrête à une gare de Paris, l’on peut remarquer des hommes, les nettoyeurs parcourir les wagons, passer une inspection rapide et ramasser les objets que les voyageurs peuvent avoir oubliés ou aban-

donnés. Nous découvrons là une autre cause assez: importante d’alcoolisation et principalement lorsqueles trains ainsi visités sont des express.Nul n'ignore,. en effet, que nombre de voyageurs ayant à faire un. assez long parcours'se munissent dans un buffet de paniers garnis, contenant, entre autres provisions, deux petites bouteilles, l’une de vin blanc, l’autre d’eau minérale. Beaucoup de personnes, plus que: l’on ne serait tenté de le croire, ne consomment que cétte dernière, abandonnant l’autre intacte dans le: filet. Soyez sûr que le nettoyeur,à l’arrivée, l'y trou-vera et que la plupart du temps il ne la laissera pas. perdre. Le fait nous a été confirmé par un chef demalériel lequel a été à même de le vérifier fréquem-ment.

Le même employé supérieur a pu constater égale ment que les tenanciers de wagons-bars, admis à. circuler sur certaines lignes de banlieue, offrent à boire aux hommes d'équipe pour les rémunérer des. petits services que ceux-ci peuvent leur rendre, lavage des glaces, nettoyage du wagon, transport d’eau, etc.

Mais un excellent poste pour qui se sentirait un penchant à la boisson serait encore les gares d’arrivage de bétail. Oh là ! alors les tournées gratuites sont nombreuses et répétées, le client, riche, gros. propriétaire ne regardant nullement à la dépense.

Jusqu’à présent, nous avons donc assisté, du fait et par la faute de la clientèle à une alcoolisation « gratuite » du personnel sédentaire des gares. Elle.

D sf

n’est pas la seule malheureusement. L'on saura encore se cotiser de temps en temps pour envoyer, en cachette, chercher de l’absinthe au fond d’un litre que l’on achèvera de remplir d’eau et l’on se distribuera le mélange, buvant à la ronde, à même la bouteille. Jamais de disputes durant ce partage. On est frères devant la Fée Verte.

. Quant aux « nouveaux » naturellement, suivant une coutume immuable, ils devront payer la bienvenue aux camarades. Une abstention de leur part leur. vaudrait peut-être quelques légers ennuis. Les collègues, peu satisfaits, pourraient s'abstenir de tout appui confraternel, ne les aideraient pas à se mettre au courant du service. Ils laisseraient se « débrouiller » le néophyte trop tempérant.

La facilité relative, avec laquelle le personnel sédentaire peut s'évader un instant du service et sortir de ia gare. favorise immanquablement la fréquentation des débits avoisinants. Inutile d'aller bien loin; nous avons vus de ces bars à prix très réduits installés dans certaines gares, sur les passages même conduisant aux quais. On y débite comme de justes tous les alcools et même depuis quelques années il y sévit un mal nouveau «les appareils automatiques » qui, moyennant beaucoup de deux sous et un peu de chance vous font espérer une consommation de 20 ou 30 centimes. Véritables primes à la dépense et à l’alcool. Nous aurons vraisemblablement l’occasion de retrouver, au cours de nos études, les

mêmes appareils et leur même influence néfaste.

Ils ont eu en effet un succès inouï ces appareils et le cours des actions émises par les sociétés qui les exploitent, le démontre. Pour exemple nous entendons encore un inspecteur venu relever la caisse d’un de ces appareils annoncer au débitant : «La recette est maigre ce matin, il n’y a que 80 francs ! » Se plaindre de ce qu’un appareil n’ait fonctionné que huit cents fois en une matinée ! ! une misère n'est-il pas vrai!

D’après nos calculs un certain nombre d'employés de chemin de fer doivent couramment dépenser en boisson de 40 à 60 francs par mois.

Pour achever de donner par des chiffres un aperçu plus précis de cette alcoolisation, nous allons redire le fait suivant. Pendant quelques jours dans une grande gare de Paris, la direction, voulant établir une discipline plus sévère, fil interdire au personnel de sortir de 5 heures à 8 heures du matin, c’est-à-dire pendant trois heures. Elle prit également les mesures nécessaires pour faire observer cette défense. A elle seule,cette prescription fit baisser la recette d’un des marchands proche de la gare de 0 francs par jour!

Le 12 avril 1899,l’Américan Railway Association qui groupe la plus grande partie des chemins de fer à voie normale des tÉals-Unis promulguait la règle suivanie :

«L'usage des boissons alcooliques par les employés en service actif est interdit. Leur usage habituel ou

la fréquentation des lieux où onles vend est une cause suffisante pour amener un renvoi, ».

Cette règle générale a été renforcée par un certain nombre de compagnies, même en dehors du service. Ainsi on fait le Toronto Hamilton and Buffalo Railway,le Pittsburg and Lake Erie Railway ; le Bessmer and Lake Erie Road, exige de tout aspirant à une place le serment d’abstinence suivant :

« Je demande par la présente, une place comme... et si je suis accepté, je m'engage à m'abstenir de boissons alcooliques, à éviter les auberges et les mauvais lieux. »

De même sur l'international and Great Northern. Abstinance complète également pendant le service et hors du service dans les Compagnies suivantes:

Grand Trunck Railway,Georgia Southern and Florida Railway, Indiana [llinois and Iowa Railway, Jowa central Railway, New-York Ontario an Western, New-York and Ottawa Railway.

Au Canada. les mêmes règles sont en vigueur.

Nous osons à peine imaginer la levée de boucliers qu'occasionnerait en France la malencontreuse idée de vouloir imposer un règlement analogue.

- Heureusement pour notre amour-proprenational, aucune compagnie de chemin de fer n'a encore eu le courage de marcher sur les traces des compagnies américaines. Nous ajoutons aussi que les employés de chemin de fer français ne détiennent pas le record dans l’absorption des boissons alcoolisées. En Alle-

magne, plusieurs accidents graves, en particulier Le. Bonnet 3

celui de Stermberg paraissent avoir été dus à l’intempérance.Nous ne citerons que pour mémoire;le corps: de garde d’une grande’gare prussienne où 12employés parvinrent à absorber 170 bouteilles de bière en: vingt-quatre heures.Le Journal des Transports du 3r octobre 1908 en cite d'autres remarquables exemples.

Nous noterons cependant avec plaisir, que dans tous les pays denombreuses associations d'employés: de chemin de fer se sont organisées, favorisées plus ou moins ouvertement par les directions descompagnies. En France,notamment, la Société anli-alcoolique des agents des chemins de fer mène le bon combat sous: l’intelligente et active impulsion de son dévoué président M. Beauchamps. Par une propagande incessante de conférences, de journaux, de tracts, elle est parvenue à fonder des groupements anti-alcooliques dans Ja plupart des grands centres. Elle réunit à l'heure actuelle près de 6.000 membres. Ce chiffre indique que les agents de chemins de fer ont compris la nécessité pressante de l'effort. Nous souhaitons de tout cœur Ja prospérité et le développement continu de leur association.

On s'est également ému en haut lieu, d’une façon insuffisante peut-être, de la question anti-alcoolique: 1! y a quelques années,sur l'initiative du D: Legrain, la Compagnie de: Est fit faire à son personnel des conférences sur ce sujet. I] est regrettable que cette: excellente idée n'ait pas pris plus d’ampleur, les conférences n’ont même plus lieu.

La Compagnie de l’Ouest-État a lancé tout dernië-

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