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rement une série de circulaires appelant l’attention des agents sur la nécéssité de la tempérance. La direction a pris des mesures sévères pour la faire observer. Ces circulaires ont eu un assez bon effet sur certaines catégories d'employés, en particulier les ouvriers des ateliers: de réparations chez lesquels une discipline un peu plus forte à eu pour résuitat ‘immédiat de faire baisser d’une facon sensible le taux d'absorption des boissons alcoolisées.
Ajouterons-nous cependant que dans certains milieux on à mis en œuvre des trésors d’ingéniosité pour déjouer la prohibition de l’aicoo!l dans l'enceinte du chemin de fer? Nous ne résistons pas à l'envie de narrer celte histoire que l’on nous a certifiée être: authentique.
Dans une gare, près de Paris, nous ne la citerons pas, un certain nombre d'employés avaient, paraîtil, une fâcheuse propension à boire. Pour couper le mal dans sa racine, l’on décida de prendreles grands moyens : interdiction fut faite au personnel de fran- -chir les portes et des surveillants furent placés pour faire respecter la consigne.
Ce déploiement de précautions demeura inutile ei l’on continua à boire tout comme par le passé. On avail tout simplement, dans un endroit écarté, rendu mobiles deux planches de la clôture. De là un fil de fer partait allant actionner une sonnerie chez un marchand de vin tout proche et l’on devine le reste. Au signal donné, le débitant se hâtait d’accourir et prestement faisait passer les bouteilles ardemment
désirées. Nous ne dirons pas si la « ficelle » a été éventée.
Quels qu’aient été les efforts antialcooliques que nous signations plus haut, il nous faut avouer qu’ils - sont encore trop récents et trop sporadiques pour avoir eu le temps d’exercer une influence suffisamment efficace. Pourquoi faut-il, d’ailleurs, qu’animces d'excellentes intentions,les compagnies, à certaines heures,aident inconsciemment à l’alcoolisation de leur personnel ? Nous nous attendons, cette assertion une fois exprimée, à voir bondir notre lecteur. Expliquons-nous donc brièvement sur ce point.
Il nous est revenu qu'aux jours de paie, des chefs de bureau central rappellent aux employés le montant de leur dette chez les buffetiers. Nous entendons bien qu’ils ne vont pas jusqu’à retenir sur les salaires le montant de cette somme, ils tomberaient du reste sous le coup de la loi. Mais enfin, le fait seul que des tenanciers de buvetles ou de buffets aillent avertir ces fonctionnaires des dettes faites chez eux et que la commission soit transmise aux employés débiteurs, ce fait, disons-nous,peut nous étonner et à bon droit. N’insistons pas sur ce point. Nous sommes convaincu qu'il a dû se présenter très rarement.
Pourrait-on nous assurer que l’on ne distribue
plus aux employés de la voie le fameux «rhum gen-
tiané » destiné à les rechauffer et à les encourager dans leur travail ? Nous ne considérons pas en ellemême cette ration de rhum assurément minime. Elle est à coup sûr moins dangereuse que le fait d’aider à entretenir chez l’ouvrier la conviction de la nécessité et de l'utilité de l’alcool. « Paisque les compagnies consentent à distribuer à certaines heures du rhum gentiané, il faut bien que cela soit vraiment indispensable ! » Voilà le raisonnement rigoureux que tiendra le poseur de la voie, et peut-être est-il excusable en partie de le tenir. |
Que des agents de chemins de fer doivent réduire au minimum, pour ne pas dire s'abstenir de bo'ssons alcooliques, cela est une vérité évidente et nous ne la discuterons même pas. [Il est des professions où l’on peut se laisser aller à plus de latitude, pas dans celle qui vient de nous occuper.
Les raisons de cette sévérité à l’égard des cheminots n’ont pas pour origine une prudence exagérée. Nullement. Mais elles sont basées sur des constatations scientifiques formelles et nous allons nous étendre quelque peu sur ce point.
De même que l’opium et que les substances toxiques, l’alcool est, principalement,non pas un excitant, mais un stupéfiant. Au point de vue de lénergie soit musculaire, soit psychique, l’excitation due à l'alcool est apparente, elle n'existe pas en réalité. Les- idées semblent venir plus rapidement, c’est la notion du temps qui est affaiblie chez l'individu. L'idée d’excitation qu’apporte l'alcool ne correspond
pas à la réalité des choses ; elle n’est qu'une illusion créée, par l’euphorie toxique qu'a amenée l’absorption du poison dans l’organisme et notre mécanicien, dont nous rapportions les paroles il y a un instant, était victime d’une pure illusion lorsqu'il affirmait que l'alcool lui permettait de braver sur sa locomotive le froid et la fatigue. La vérité est que, sous l'influence de ses gorgées d’eau-de-vie, il oubliait qu'il faisait froid. Ses nerfs anesthésiés ne transmettaient plus que d’une façon imparfaite la sensation d’épuisement à son système nerveux central. Pour que l’on ne nous taxe pas d’exagération, il suffira de savoir qu’une dose extrêmement minime d'alcool suffit à obtenir ce résultat,cel oubli des influences ambiantes.
Et nous n’oublierons pas de noter ce fait, à savoir que l’homme qui absorbe de l’alccol,augmente d’une façon sensible la durée de son temps de réaction, ce fameux temps de réaction d’une importance si Capitale dans les manœuvres qu’exige la conduite de tout moteur inanimé. FER |
Qu'est-ce que le temps de réaction ? On nomme ainsi la période qui s'écoule entre la perception psychique des objets extérieurs d’une part et d’autre part les mouvements instinctifs ou volontaires que peuvent déterminer les mêmes perceptions. Un mécanicien sur sa locomotive aperçoit un signal rouge, il pousse son régulateur. Entre ces deux actes, perception du signal, geste qui arrête le train, il s’est écoulé un certain laps de temps X, appréciable aux
appareils enregistreurs. C’est ce que l’on appelle le
Me A nan ee) « Lemps de réaction » temps variable pour chaque Andividu et pour chaque impression sensorielle,
Or, les recherches de psychologie expérimentale démontrent que sous l'influence de l'alcool, les temps de réaction, bien loin d'être diminués, sont notablement augmentés. C’est là une démonstration que Kræplin et ses élèves ont apporlé au moyen d’expériences irréfutables.Sous l'influence de doses minimes d'alcool (un verre de bière suffit) le temps de réaction, c'est-à-dire l’espace qui's’écoule entre l’ordre donné par le cerveau et l'exécution manuelle de cet ordre, d’abord abrégé, s’augmente ensuite considérablement. Sous l'influence du stupéfiant, les nerfs réagissent avec plus de lenteur aux ordres donnés par le système nerveux central. De même nous le répétlons, ils ne transmettent plus que d’une façon imparfaite les sensations extérieures, Notons que cette influence d’une faible quantité d'alcool, un verre de bière, est encore sensible, trois jours après son ingestion.
Appliquons maintenant ceite constatation scientifique à notre mécanicien sur sa locomotive. Ceci pour concrétiser nos déductions.Elles s'adaptent tout aussi bien à l’aiguilleur dans son poste qu’au serrefrein dans son wagon.
Les Compagnies font continuellement faire aax mécaniciens et aux chauffeurs le même trajet. Ceci dans le but de leur apprendre parfaitement leur digne. Les mécaniciens, au bout d’un certain temps, arrivent à saisir leur service d’une façon si parfaite
qu'ils exécutent les gestes nécessaires à la conduite de leur machine d’une façon absolument instinctive. Iis sont devenus de purs automates. Ils pourraient alors,suivant la pittoresque expression de l’un d'eux « conduire leur train les yeux fermés ». Ces gens-là sont des décapiltés, leur cerveau n’agit plus, la moelle épinière leur suffit. Ceci est à l'avantage des voyageurs, car il est indiscutable que l’automatisme des gestes, en supprimant l’aléa des hésitations et des émotions, est une sauvegarde professionnelle ; mais ceci, tant que des incidents anormaux nécessitant l'intervention d’une décision rapide ne surviendront pas, car alors instantanément, le mécanicien devra s'évader de son automatisme pour prendre une décision réfléchieet raisonnée.Mais,s’il est sous l'influence de l'alcool, même de cette dose très minime, suffisante pour augmenter le temps de réaction, la décision d’abord, le geste ensuite, desquels dépendent des vies humaines, seront fatalement retardés. Or, lorsque un train marche à 120 kilomètres à l’heure, ni une décision, ni un mouvement ne doivent subir de retard. Cela se conçoit aisément.
Or, l'encombrement deslignes,les vitesses extrêmes qu’atteignent les convois, la multiplicité des signaux exigent qu’à chaque instant le mécanicien s’évade de son automatisme pour prendre sans affolement une décision instantanée et réfléchie... Exagérionsnous quand nous disions que l’on devrait exiger d'hommes courbés sous une telle responsabilité, plus
que de la sobriété, plus que de la tempérance dans l'absorption de tout alcool.
Et, lorsque les chefs ne répriment que l’ivresse manifeste chez les agents de chemin de fer, ils s’attaquent à la forme la moins dangereuse de l’alcoolisme.
Réfléchit-on qu’un homme ivre,dont l’élat s’affiche, n’est guère dangereux ? Immédiatement signalé, on ne lui laisserait pas prendre son poste. Infiniment plus grave est lecas de l’homme bien noté, jamais ivre, mais inconsciemment atteint de cet alcoolisme latent,aux symptômes frustes que, seul, un médecin exercé,peut découvriret nullement un chef de dépôt. Cet homme atteint de tremblements imperceptibles des doigts, au temps de réaction augmenté, à la vue etau sang-froid diminués, est voué à la défaillance passagère qui peut-être, un jour ou l’autre, causera la pire des catastrophes.
Nous venons de parler de la vue ; les administrations des compagnies font subir à leurs agents avant l'entré en service un examen sévère de l'acuité visuelle. Cet examen, grosse lacune, est passé une fois pour toutes et ne sera jamais renouvelé. Sait-on que le petit Alcoolisme tout comme le petit Brightisme a une action indiscutable sur la perception visuelle ? qu’il la diminue très notablement ? S'il est un organe des sens dont la finesse et la sensibilité doivent rester, dans le cas qui nous préoccupe, intactes, c'est bien celui-là évidemment.
Nous concluons donc qu’il est de toute urgence
dans les chemins de fer d’instituer une lutte sans répit contre toute cause d’alcoolisation du personnel. Il faut arriver à faire comprendre à celui-ci l’intérêt capital lié à sa tempérance, nous devrions dire à son abstinence. Il est nécessaire que les administrations entrent résolument dans la voie de réformes énergiques, que les chefs de dépôts, les chefs de gares ne se laissent pas aller à cette faiblesse qui consiste à porter malades des hommes manifestement pris de boisson et comme tels incapables de prendre leur service. Nous connaissons l’exemple d’un de ces fonctionnaires, qui, ardent anti-alcooliste, signalait à la direction les employés surpris en état d'ivresse ; il s’attira un beau jour cette réponse stupéfiante : «Vous ne surveillez donc pas vos employés ! Il n'y a que dans votre service que l’on trouve des ivrognes!».
On ne s’avisait pas de songer que c'était peut-être parce que les autres chefs ne les signalaient pas! Cela est l'indice d’un état d'esprit qu'il est de toute aécessité de voir disparaître.