‹ L'Alcoolisation dans différentes professions de la région parisienneChapitre 8 sur 23 · LE BATIMENT · texte numérisé non relu

LE BATIMENT

Étant originaire de la Creuse, pays de maçons “émigrants, nous avons pu, durant nos années de “séjour à Paris, avoir, par des compatriotes, des renseignements assez complets sur les différentes corporations du bâtiment.

Lorsque parfois il nous arrivait de traverser le quartier Mouffetard, véritable ghetto de la colonie -creusoise, il nous suffisait de jeter un coup d'œil de droite et de gauche pour découvrir toute l'intensité de cette grande plaie de l'alcoolisme.

De chaque côté de la rue, presque à chaque mai- “son, il y a un « marchand de vin ».

Et tous les types de débits sont là, depuis le bouge, le cabaret borgne où l’on boit un des tonneaux et “où, dans une arrière-boutique, les miséreux couchent à « la corde », jusqu’au zinc et au bar dont le vaste “comptoir nickelé, les bouteilles multicolores et l'immense phonographe sont là pour attirer les clients par un luxe de mauvais aloi.

Nous croyons intéressant pour le lecteur de mettre ci le relevé des débits dans certaines rues du Ve arrondissement. Dans ces chiffres sont compris Îles épiciers vendant du vin et des alcools :

La rue Mouffetard, 605 mètres de long, possède

9 bars, 55 débits et 11 épiciers vendant du vin, pour 136 maisons.

Rue Lanneau, 90 mètres de long, 1 bar, 11 débits et 2 épiciers vendant du vin, soit 14 pour 15 maisons.

Rue de l'École Polytechnique, 123 mètres de long, 1 bar et 8 débits, sur 17 maisons.

Rue de Bièvre, 155 mètres de long, 19 débits et & marchands de vin, sur 33 maisons.

Rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 13 débits, 3 épiciers vendant du vin et 2 bars, pour 37 maisons.

En additionnant les chiffres ainsi obtenus, nous apprendrons que ce quartier a le bonheur d'offrir aux assoiffés un bar tousles 12 mètres.

Et partout des réclames attirantes auxquelles notre maçon succombera bien facilement, «& Vins de propriétaires (?!), Poule au gibier, au billard et à la manille » ! Sans compter encore les fameux appareils automatiques. Encore une riche trouvaille celle-là pour vider le porte-monnaie de l’ouvrier ‘et encourager l'alcoolisme !

Ne nous attardons pas à des descriptions et voyons des données précises. Nous nous sommes informé plusieurs fois auprès de nos émigrants de la ration moyenne d'alcool qu’ils absorbaient dans la journée. En voici les détails :

Au malin, en arrivant au chantier, notre maçon prendra l'indispensable « café mare » et le marc c’est d'habitude de leau-de-vie blanche, beaucoup plus toxique que les alcools ordinaires ; mais elle a la réputation de € mieux soutenir l’ouvrier ».

Cependant quelques malins, plus raisonnables, vont chez le « bougnat » ou charbonnier. Nous n'avons pu en découvrir la raison, mais celte intéressante et sympathique corporation des bougnats à la réputation de ne livrer aux consommateurs. aux « amis », que des arquebuses de premier choix, tirées de derrière les fagots probablement. « Ah ! voyez-vous, monsieur, c’est de la bonne eau-de-vie, nous disaient des jeunes gens de seize à dix-huit ans; ça coûte plus cher qu’au bar, le verre est plus petit, mais aussi C’esi ça qui fait du bien ! et ça ne fait jamais de mal !! »

Il fallait voir l’ardente conviction de nos interloculeurs nous faisant cette déclaralion de principes.

À 8 heures, quelques minutes de repos pour le demi-setier, À 11 heures, le travail cesse et le compagnon se croirait déshonoré si en prenant son repas, il n’absorbait ses trois quarts ou son litre de vin rouge. À 3 heures l'on redescendra des échafaudages pour prendre le « raccord » et à 6 heures, quand un coup de sifflet du maître compagnoë annoncera la cessalion du travail,on ne se séparera pas sans l'apéritif: de l’absinthe le plus souvent.

Ce n’est pas toujours fini! Après un dîner avalé à la hâte et composé généralement de mauvaises : charcuteries, on ira prendre ce dernier verre de la journée, que par une expression d’argot dont il ne saisit pas l'ironie bien suggestive, l’ouvrier appelle la « consolante ».

Le maçon aura dépensé dans sa journée 3 fr. 50

sur son salaire. Trente sous pour sa nourriture,. 40 sous pour la boisson à elle seule. Et notons bien que ceci n’est pas le bilan d’un ivrogne, mais bien. d’un ouvrier normal si l’on peut dire. Pour d’autres, la plus grande partie de leur paie passe chez le marchand de vin. « Il faut bien nettoyer les poussières que nous avalons! » nous disait un plâtrier.….

Le plus lamentable est que les jeunes apprentis adoptent rapidement les habitudes de leurs aînés. Il n’est pas rare de voir un compagnon envoyer son garçon chercher pour 6sous de verte que Y’onse partagera, toujours fralernellement, et l'enfant boira sa. part avec déjà la désinvolture d’une habitude acquise.

On peut constater qu’il est de règle chez l’ouvrierdu bâtiment de ne pas rester deax heures sans. «redescendre les échelles », c’est-à-dire sans courir: faire une station chez les débitants et ceux-ci connaissent si bien Île triste penchant de nos maçons, qu'ils les suivent littéralement pas à pas. Dans les quartiers où des maisons neuves se construisent, les débits poussent comme par enchantement et leurs tenanciers font d'excellentes affaires.

Comme il est facile de le prévoir, une bonne partie-

des jours de paie et des dimanches se passe dans les

débits. Beaucoup ne concevant pas d’autre facon

d'occuper les heures de loisirs.

D'après les renseignements que nous avons pu obtenir dans le V°,le nombre des arrestations est doublé les samedis soirs et les dimanches. Voilà encore une des conséquences immédiates de l’alcoolisme.

DE LA RÉGION PARISIENNE dE

On peut faire à l'exposé ci-dessus le reproché de ne donner qu’un aperçu lrès général, trop'uniforme de la consommation alcoolique chez les ouvriers du bâtiment, Cette appellation groupe en eflet des professions très diverses dont la collaboration a pour bui de construire et de parachever un immeuble, Aussi bien allons-nous essayer de préciser davantage ce qui revient à chacun de ces corps de méliers et essayer d'établir une « échelle d’alcoolisation » si l’on peut s'exprimer ainsi. |

Pour parvenir à nos fins, nous avons interrogé des chefs de chantiers et des ouvriers de chaque spécialité. Voici, avec quelques réserves, le résumé de leurs réponses.

Les briqueteurs. — Seraient un des corps d’état les plus portés à la boisson. Beaucoup d’entre eux absorberaient de 3 à 4 litres de vin et assez régulièremenut 3 pernods qu’ils baptisent d’une façon très simpliste : «la première,la seconde, la troisième ». La plupart du temps ils l’envoient chercher par le garçon. Leur salâire se monte à 10 francs par jour pour le briqueteur, 8francs pour son aide, 2 fr.50 à 3 francs de boisson serait chose assez courante. Ilsinvoquent comme excuse le déploiement de forces exigé par le métier et la rapidité du travail imposée fréquemment par le tâcheronnage.

Les limousinants. — S'alcoolisent un peu moins. Ne prennent que du vin, peu ou pas d’apéritifs, mais. absorbent facilement leurs 3 litres, coût 2 francs sur

un salaire de 8 à 9 francs.

re;

Les maçons ou plâtriers. — Sont de l’avis unanime une profession en progrès. Elle boirait moins que par le passé. On a fait dans les syndicats de maçons une campagne assez active contre l’alcoolisme et elle commence à donner des fruits. Cela n’empêche pas cependant une consommation moyenne de 2 litres de vin. Passons et saluons tout de même ce résultat.

Les tailleurs de pierres et ravaleurs. — Alcoolisation comparable à celle des briqueteurs. Salaires de 13 à 14 francs par jour. Invoquent comme excuse la transpiration occasionnée par le métier et la poussière qu’ils avalent.

Les charpentiers en fer. — Analogues également aux précédents. |

Les parqueteurs.— C'est, croyons nous, cette corporation qui detiendrait la palme et tous nos interlocuteurs ont été formels sur ce point. Toujours employés à la tâche, les parqueteurs sont leurs maîtres, vont vite en besogne et l’on en voit qui, à trois heures du soir, ont gagné leurs 13 ou 14 francs bien nets. Aussi ils marquent leur aisance et leur supériorité sur les autres corps de métiers en ne buvant que du bordeaux, trois, quatre litres par jour : 3 francs de dépenses. C’est courant.

Les peintres. — Korment une corporation notablement plus sobre que les précédentes et, sous ce rapport, sont en progrès constant. 1/2 litre, 1 litre

de vin, quelquefois un apéritif, voilà la moyenne de nos peintres. On trouvera que cette consommation est encore assez roquette. Contentons-nous de ce résultat pour l'instant et espérons que cette quantité ira encore en diminuant. À quoi tiendrait cette sobriété relative ? Peut-être à une éducation et à un niveau intellectuel supérieur ; mais probablement. plus à la discipline’ qui régit le travail des peintres. Très souvent, ils sont employés en appartements déjà habités et naturellement sont obligés de se surveiller sous le rapport de a boisson. La clientèle ne supporterait par des infractions sur ce point. L'influence de la discipline ! Nous la retrouverons bienfaisante encore au cours des études ultérieures. Les hommes sont ainsi faits qu’une règle leur est nécessaire. Travaillant pour des maisons qui surveillent directement leurs ouvriers, les peintres,avec les décorateurs et les stucateurs, sont les corps d'état qui, dans l’industrie du bâtiment, boivent le moins et cela leur vaut d'être parfois assez mal vus par les tra. vailleurs des autrescorporations.Nous n’en dirons pas autant des plombiers et des couvreurs. Professions dangereuses où la sobriété serait pourlant une qualité

nécessaire,

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