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LA HALLE AUX VINS

Sous ce titre, nous allons étudier des professions qui présentent de grandes dissemblances au point de vue du régime de vie mais que leurs métiers amènent par la force des choses à vivre côte à côte.

Commençons par la batellerie.

La grande majorité des conducteurs de péniches, les. pénicheurs, se range en trois catégories suivant leurs pays d’origine et les matériaux qu’ils transportent. Ils viennent soit du Nord, amenant du charbon ; soit de l'Ouest, pommes et légumes ; soit de la Haute-Seine, pierres, sables, bois.

Chacune de ces catégories a ses habitudes, sa façon de vivre, sa boisson.

Nous cataloguerons les premiers, ceux du Nord comme relativement sobres : s’ils boivent de l'alcool c'est de l’eau-de-vie apportée de leur pays et prise en petite quantité. A bord de leurs péniches, on trou vera aussi [a plupart du temps un baril de faro, bière belge assez forte. Mais, chose curieuse, leur boisson la plus habituelle est le café dont ils font une con-

sommation vraiment excessive, un litre et plus par

jour et par personne. La cafetière est en permanence sur le minuscule poële de la péniche.

Les seconds venant de l'Ouest, Bretagne et Normandie, boivent du cidre et de l’eau-de-vie. Comme il fallait s'y attendre, ils sont notablement plus buveurs que les précédents. Dans queue proportion ? Nous n’avons pu le préciser.

La troisième catégorie, celle des pénicheurs arri-

.vant de la haute Seine est sobre. Étant donné l’alcoolisation ambiante, on peut carrément leur décerner cette qualité. Jamais d’eau-de-vie! du vin léger aux repas — pas même un litre dans la j JORDIE: c’est là un record.

À considérer dans l’ensemble ces trois catégories de.conducteurs de péniches, il nous sera donné de constater qu'ils ont à s’alcooliser une moindre tendance que les autres travailleurs de la région parisienne. Très certainement, cela tient en partie à l'existence errante qu'ils mènent perpétuellement sur les canaux et sur les fleuves, existence saine,qui les fait vivre au grand air et Les arrache à la tentation du cabaret. Quant à leurs séjours dans Paris, ils sont trop courts pour que l'emprise ait eu le temps de se produire. Nous découvrons encore une autre cause de tempérance dans les qualités familiales du pénicheur, prévoyant, économe, prolifique, aimant son métier. Il a également conscience que la boisson rendrait sa profession horriblement dangereuse. II le sait et s’abstient.

Pour notre part, nous avons toujours été frappé de

l'air de propreté méticuleuse, de l’aisance, du joli-

luxe enfin qui règnent à bord des péniches.. Nous comprenons pourquoi René Bazin, dans son livre La doulce France, leur a consacré une page toute spéciale. :

Dirons-nous la même chose des débardeurs ? pas

tout à fait et par la suite l’on verra pourquoi. : On peut diviser cette corporation en deux classes assez distinctes : les débardeurs de profession, tels, ceux des quais de Bercy, de Saint-Nicolas; et les débardeurs de raccroc qui se livrent à leur occupation professionnelle d’une façon intermittente.

Les premiers ne connaissent que peu ou pas de chômage, ils gagnent leur vie, 8 francs par jour en moyenne et ont une consommation courante de 3 à 4litres de vin pour le même laps de temps: Ce n’est déjà pas mal. Somme toute, ils forment une catégorie supérieure à la suivante, connaissent un patron, une certaine régularité de discipline, des réglements.

Mais ce qui domine sur le quai, c’est encore le débardeur de raccroc, de hasard ; travaillant quand le bateau est arrivé, se € reposant » quand il est parti. Ce sont ces hommes que le promeneur découvre tout le long des rives de la Seine, couchés sur les quais et dormant à l’ombre ou au soleil suivant les oscülations du thermomètre. En grande majorité, ce sont des épaves, des provinciaux échoués à Paris et qui ont oublié toutes les saines habitudes

des campagnes natales pour prendre non pas les

habitudes des Parisiens, mais les défauts des habitants de barrières.

Ceux-là sont des buveurs invétérés.

Quand le bateau est à quai et que le travail marche, c'est alors la bombance sans limite. Ils ont de l'argent, le salaire étant relativement élevé, 16 sous de l'heure le jour, 19 sous la nuit. Ils travaillent douze heures avec une demi-heure le matin et une demi-heure le soir pour les repas.

Et de l’avis unanime des douaniers, des contremaîtres, des commis de sociétés de navigation, les trois quarts du salaire passent en alcoo!, 5, 6, 7, 8 litres de vin et deux absinthes. C'est banal et cette consommation n’a de limites que celle de la résistance de l'individu. À tout instant un camarade se défile malgré la surveillance des commis, va chercher les litres que l’on dissimulera entre les ballots de marchandises et Le soir l’on dépensera la totalité de la paye dans les cabarets de la rue de Beaune avant d'aller s'étendre dans un garni sans air ou d’aller frapper à la porte d’un asile de nuit.

Naturellement tous ces gens-là présentent des symptômes d’éthylisme avancé. Il n’est pas besoin d'un examen très approfondi pour s’en apercevoir.

Certaines compagnies de navigation ont tenté une ébauche de lutte contre l'alcoolisme outré de leurs débardeurs en offrant gratuitement et à discrétion du café ou du coco. On a bu et le café et le coco et on n’en a pas bu une goutte d’alcool de moins. Les renvois n’ont pas une action plus efficace. Il est des

de

conversions difficiles et la guérison del’alcoolisme est une cure plus malaisée que celle de la morphinomanie.

La halle aux vins. — Le plus vaste entrepôt de vins et d'alcool du monde embrasse uà immense quadrilatère s'étendant entre le quai Saint-Bernard, Ja rue de Jussieu, la rue des Fossés-Saint-Bernard, la rue Cuvier.

Elle recouvre une superficie de près de 15 hectares et forme une véritable ville à part, ville hermétiquement close de hauts murs et de grilles, percés de. rares portes où veillent des postes de douaniers. Cette cilé a ses rues, ses impasses, ses maisons, ses. voies ferrées particulières. ses mœurs. Des caves colossales occupent son sous-sol étageant à perte de vue des montagnes de futailles, des pyramides de barils, 1.500 ouvriers l’animent, assourdissant l'air du bruit des barriques roulées ou frappées à coup de marteaux.

Pour ses hommes la tentation est immédiate et il nous à paru intéressant de faire une enquête auprès d'eux.

“Voici textuellement leur réponse, leur réponsetype, car nos interlocuteurs n’ont pas varié dans leurs appréciations.

« Nous gagnons, monsieur, de 40 à 45 francs par semaine. Levineltn'importe quel vin est à la discrétion de chacun de nous, que ce soit un gros vin du Midi ou du Bordeaux. Nous n’avons qu’à tirer à même la barrique. Mais nous sommes plutôt portés à ne

boire que des vins assez légers, du Beaujolais, par exemple ‘et, comme nous travaillons beaucoup, nous en absorbons facilement 3 et 4 litres, mais nousne prenons jamais d’apéritifs, car tout est falsifié chez les débitants. Il n’y a qu’à la Halle aux vins, qu'on achète et qu'on boit de bons alcools ». Cette dose de 3 à 4 litres de vin est générale dans toute la population de la Halle. Les douaniers en absorbent tout autant et tout aussi gratuitement que les employés des marchands de vins. Car la garde qui veille aux barrières de la cité, en sait aussi apprécier les richesses. Tous ces braves gens d’ailleurs protestent de leur excellente santé car, eux, ils ne boivent pas de « mauvais alcools» comme les camarades de l'extérieur. Nous avons senti qu'il était inutile

d'essayer de les détromper.

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