‹ L'alcoolisme: fléau socialChapitre 11 sur 60 · EFFETS DE L'ALCOOLISME SUR LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

EFFETS DE L'ALCOOLISME SUR LA SOCIÉTÉ

A. — GoDséqu6Dces générales.

L'alcoolisme arrive à détruire chez rhomme le sens de la moralité. Or, si llndividu perd la notion du juste et de Finjuste, il en résulte pour le corps social une irrémédiable dépression. Comment la coHectivité ne serait-elle pas atteinte^ si un grand nombre de ses éléments sont viciés ? !t ne suffit pas à une nation que la richesse abonde, que le commerce et rindustrie se développent, que les moyens de transport se multiplient. Les vertus sociales sont encore plus nécessaires à un peuple que la prospérité motériello Or quelles vertus sociales peut-on attendre d'un homme dégradé par Talcoolisme ? La justice et rhonneurne sont plus h ses yeux que des images confuses. La bête humaine déchaîne alors ses instincts, et Talcoolique, dans son délire, ne ressent même pas la crainte du châtiment.

Quand le huveur n'est pas dangereux, il est au moins inutile. Cet être qui reste impassible devant !c spectacle de sa femme et de ses enfants réduits par sa faute à la mendicité, sera-t-il capable de comprendre ses devoirs de citoyen ? Que luî importent les destinées de sa Patrie ? î^'a-t il pas horné son horizon aux murs du cabaret ? Et sll se réveille un instant de sa torpeur malsaine, ce sera peut être pour vendre son vote et ce que lui reste dlnlluence au prix de quelques verres de vin frelaté.

Ce dommage public est si inquiétant pour lavenir des nations civilisées, qu'il a été invoqué, dans la seconde moitié du dernier siècle, comme un des principaux motifs de la répression pénale de 11 vressc. C'est ainsi que Fauteur d'une pétition déposée au Sénat le 13 mars 1861 disait que « lorsqu'un homme a contracté un lien sacré, et qu'il a une famille sur laquelle la loi lui donne autorité, on ne doit pas lui laisser la liberté de compromettre cette autorité par le spectacle hideux de l'ivresse, avec ses désordres et ses violences, et de dissiper la subsistance de la famille dans (es dépenses du cabaret »>.

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C€02«séQUENae$ oéNéfiALE»

Au ïieu d'apporter sa pierre à I édifice social» ralcoolique i:ontribue à l'ébranler jusque daas ses fondeuieiils.

Ainsi le fléau qui désorganise ta ramille est aussi pour la société une cause de destruction. L'ensemble de la fortune publique représente la somme des efforts individuels et raccumulation de l'épargne réalisée par les hommes laborieuiL.

Le mal dont nous déplorons les ravages produit fatalement la déperdition du travail et ta perte des salaires qui en sont la contrepartie ; il faut ajouter à ce triste bilan les frais occasionnés par la maladie et Tinvalidité ; autant de causes de déchet dans la richesse nationale*

Quand le chef de la famille» dégradé par un vice extérieur qui affiche sa déchéance» ne peut plus avoir d'autorité dans sa maison et inspirer le respect aux siens, il n'apportera plus à la société le tribut que lui doit tout homme vivant sous sa protection, et sera au contraire pour elle un fardeau.

Ainsi Fabus des boissons spiri tueuses est une cause d'ap^auixjsseraent : i'' en diminuant l'aptitude professionnelle du travailleur qui devient impropre d abord h un ouvrage délicat, et plus tard k toute espèce de travail ; â** en amenant le chômage ; 3° en excitant Touvrier à des dépenses inutiles.

Ce sont là les conséquences générales, mais il faut y ajouter les faillites dues à Finexécution des contrats ; les maladies^ non plus de Talcôolique lui-même, mais de ses enfants^ maladies dues à son vice ; les accidents que fétat d'ivresse occasionne si fréquemment.

On a remarqué que sur 100 mendiants on vagabonds, 80 sont des \ alcooliques.

Actuellement de nombreuses sociétés, dites des logements à bon marché, cherchent à rendre l'ouvrier propriétaire de sa demeure. Ce rêve de « la maison à soi » il suffit, pour le réaliser, de verâcr pendant quelques années une annuité souvent inférieure à 450 francs. Or l'ouvrier qui consomme en apéritifs ou en eaux-de-vie quelconques seulement 75 centimes par jour perd ainsi inutilement 275 tVancs par an. Il s'interdit, par le fait môme, les avantages des diverse*? mutualités (sociétés de consommation, assurances vie, accidents» incendie, syndicats professionnels), c*est-à-dire l'indépendance dans la dignité.

On peut dire de fa sobriété qu'elle est une épargne, tandis que l'ai- i coûlisme est la dépense sans profit du capital humain. H y a long- ^ temps que la mutualité et les compagnies d'assurances, intéressé^au ï)remier chef dans ces questions, ont établi par des tables certaines que les ivrognes sont plus sujets aux maladies et vivent moins longa

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temps que les tempérants. D'après les calculs dont nous avons parlé plus haut pour l'Angleterre, les buveurs ont un nombre de jours de maladie quatre fois plus grand que les non buveurs (1) ; ils vident la caisse des sociétés de secours mutuels I En outre, les non-buveurs vivent bien plus longtemps que les buveurs, et paient, par conséquent, plus longtemps leur prime aux compagnies d'assurance. Aussi ces dernières font -elles aux hommes sobres des réductions de 20 à 25 0/0 (2).

Ajoutons que Talcoolique ne songe pas souvent à s'assurer s'il tombe malade ; c'est Thôpital qui recueillera cette non-valeur, inutile à la faraillc et k la société.

Une cause fréquente de la ruine des ménages d'alcooliques, c'est la vente à crédit du vin et des liqueurs distillées. Lorsque les cabaretiers ne peuvent arriver à se faire payer la note souvent grossie qu'ils ont présentée ù la Un du mois, ils n'hésitent pas à recourir à la saisie-arrêt, procédure désastreuse pour le travailleur qu elle déconsidère en le signalant à la défiance des patrons.

Voici un exemple particulier donné par une verrerie de Fresnes '•

Un ouvrier gagnant 70 à 80 francs par quinzaine a été saisi en 1900 par un débitant de boissons pour une somme de 97 francs. Depuis lors, neuf nouveaux créanciers se sout présentés, de sorte qu'à rheure actuelle le total des créances est de 1.892 francs, somme dans laquelle cinq débitants figurent avec une créance totale de i o33 francs. Les ouvriers endettés de cette façon, à Fresnes, on les appelle des « planteurs de drapeaux >k

On a vu, à la Bourse indépendante de Valenciennes, un ouvrier gagnant 05 francs par mois, père de cinq enfants, à qui un représentant en vins a vendu presque de force une pièce de vin de 70 francs . Ne pouvant la payer à présentation de la traite, il eut plusieurs protêts, assignations, jugements, dénonciations, qui firent que ses salaire» furent saisis pour 175 francs. Ce cas se présente continuellement.

Par suite de Factuelle difficulté d'écoulement de leurs produits, les brasseurs multiplient les cabarets de tous les côtés, et l'on voit dans les grands centres ouvriers comme Anzin, Denain, etc., de longues rues dont toutes les maisons sont transformées en cabarets. Dès qu'un ouvrier a amassé quelques économies, vite arrive un brasseur qui installe chez lui un débit de boissons. La concurrence est telle que, ai le nouveau cabaretier ne transforme pas sa maison en lieu de débauche, il ne peut gagner suffisamment pour payer la patente, la licence et autres impôts plus facilement votés que perçus.

(1) Sérieux et Mathieu, p. 92. h

(1) fôià!,. p. m. fl

^^^^ CONSéQUKNOKS liÉNéliAùliS 65

Après un an on deux, les économies de fouvrier .surjt mangées, la note du brasseur reste impayée^ <?t forrémpnt la saisie-arrtit vient détruire un foyer de plus en le plongeant dans la misère.

Ainsi lalcoolisme, sous toutes ses formes, compromet la prospérité économique d'une nation, et prépare sa décadence en accumulant Jes désastres particuliers.

Le docteur Rochard a évalué le budget de l'aicoolisme à plus d'un milliard et demi, comprenant la dissipation des salaires et les frais imposés au Trésor public :

Prix de l'alcool consommé. 128.278,384

Journées de travail perdues {à 2 fr. la journée) . 1,340* 147.000

Frais de traitement et de chômage 70.8-42.000

Frais de traitement pour les aliénés 2,652.912

Frais de répression pour les crimes, ..... 8.894,500

Suicides . 4.9:i2.000

Et il s'agit de la consommation abusive des alcools^ sans tenir compte de la consommation des boissons fermentées (vin, cidre et bière).

Le même calcul a porté révaluation,en 1895, à 1 railtiard 1^2 millions de francs, ainsi répartis d'après la statistique publiée par M, Ch, Dupuy dans la Revue politique et parlemeniaire (numéro du 10 novembre 1896) :

En 1895, 1.549,045 hectolitres d'alcool ont

coûté aux buveurs (prix d'achat, impôt, octroi) , 320.658.850 fr* Dépenses

pour les alcooliques aliénés 8.114.000 fr.

pour la répression des crimes des alcooliques 9,000,000 fr.

de TAssistance publique 70.000.000 fr.

Salaires perdus par maladies, ch ômages di vers. 1 . 340 . 000 . 000 fr . Pertes résultant des suicides et des morts accidentelles 5.000.0QO fr.

Total 1.752.772.850 fr. (1)

Dans un travail fort intéressant paru dans La Tempérance^ M. Riémain, s'appuyant sur des bases judicieuses, refait les calculs de Rochard et arrive à un total minimum de 3 milliards^ ainsi répartis i

(1) M. Pelmano, professeur à ^Université de Bonn, cite le cita d'une femme alcoolique, vivant en Allemagne au siècle dernier, qui a eu 834 enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfauta ; cette famille n'a été composée que de vagabonds, mendbnti, crimmebr etc. ; elli» a coûté à rÉtat plus de 6 mii" iions de francs ponr frais d'eutrctieûi de procédure, de garde, etc.

W6 EFFETS 1>E L*ALCOauSM£ SÏJtt LA SOClérÉ

Prix de Falcool consommé , . 1.200.000.000

Journées de travail perdues 960.000.000

Mortalité par tuberculose alcoolique 400.000.000

Journées de Iravail employées à produire le

poison. 3G0.O00.00O

Frais de traitement el de cbômage. 70.000.000

Frais de répression des crimes, etc 10.000. 000

Et les chiffres seraient encore bien plus «''levés si Ton faisait entrer en lig^ne de compte toutes les répercussions indirectes du fléau. Cornratmt évaluer la perte des volontés» des intelligeaces,des activités qui auraient été fécondes et qui sont paralysées dans un hospice ou dans une prison ?

Le ministre des affaires étrangères des Etats-Unis disait, il y a quelques années : de 1800 à 1870 falcool a coûté à l'Amérique une dépense directe de 15 milliards et une dépense indirecte de 3 milliards. Il a envoyé 100000 enfants dans les établissements de chanté ; 130. OCK) condamnés dans les prisons : 10.000 aliénés dans les asiles ; il a causé 1.000 assassinats, 2.000 suicides, tait âOO.CHW veuves et 1 million d'orphelins (1).

L'alcoolisme entraîne des pertes et arrête des profits ; ses effets se produisent dans une proportion qu1l est impossible de fixer.

Si nous nous placions maintenant au point de vue de Fusage, en écartant toute idée d'excès de boisson» nous devrons reconnaître encore que s'ahstenir de boissons fermentées, c est réaliser une économie, et qu'au contraire, s'astreindre à la consommation journalière de ces denrées, c'est grever le budget de famille d'une dépense inutile. Supposons une fainîTîc- moyenne composée du père, de la mère et de trois enfants. A chaque repas, celte famille n'absorbe pas moins d'un litre de vin k fr. GO. Soit par an 730 litres de vin, coûtant 438 francs. JoignoDs-y les tournées au cabaret qui atteijy;ûent, pour certains ouvriers, d'après le Play, jusqu'à 700 francs par an, et je laisse à penser quel profit les ménages ouvriers pourraient tirer de pareilles épargnes !

Et encore, si les débitants mettaient toujours à leur disposition du vin naturel ! Mais il serait superflu de démontrer que la plupart des vins vendus au détail dans nos grandes villes n'ont du vin que le nom. Nous ne ferons pas même d'exception en faveur de la bière qui, dans certains pays, passe pour un aliment indispensable, si bien que pour s'excuser d'en absorber des quantités énormes, on lui donne la qualification de pain liquide,

(1) SérieuJt et Mathieu, Ualcool, p. 9î.

CONflÉQUENGISS oiNÂRALEB

Sans doutïi la l>ière nourrit un peu plus que le vin, mois c'est dans une proportion encore bien iniairne.

Un centimètre cube de fromage est plus nourrissant qu'un litre de la meilleure bière. Un morceau de pain de 200 grammes est plus réconfortant que 3 ou 4 litres de cette boisson.

Pour mieux faire comprendre Tavantage qu'aurait une famille à supprimer falcool, et même les boissons formentées, nous allons donner un aperçu de Téquivalence en argent des valeurs nutritives respectives des spiritueux et des aliments. Prenons, pour terme de comparaison, le vin naturel à fr.50 le litre.

Pour fr. 50, nous avons tout juste un gramme de matière alimentaire.

Pour le même prix, on se procui»erait 2 kilogrammes de lé^mineuses (soit 540 grammes de matières plastiques et 900 grammes de substances carbonées) ;

Ou 2 kilogrammes J/2 de pain (soit 170 grammes de matières plastiques et 1.125 grammes de substances carbonées) ;

Ou 7 kilogrammes de pommes de terre (soit 150 grammes de matières plastiques et 825 grammes de substances carlK>nées) ;

Ou 250 grammes de fromage (soit 147 grammes de matières plastiques et 12 grammes de substances carbonées) ;

Ou 250 grammes de viande de première qualité (avec 50 grammes de matières plasttcfues et 27 grammes de substances carbonées) ;

Ou 6 œufs (avec 50 grammes de matières plastiques et autant de substances carbonées) ;

Ou 2 litres de lait (avec 1(K) grammes de matières plastiques et 120 grammes de substances carbonées)*

Jules Simon avait signalé en 1862 qu'il se consommait à Amiens 80,000 petits verres d'eau-de-vie par jour ; c'est une valeur de 4.000 francs qui représentent 3.500 kilos de viande ou 12.121 kilos de pain (i). Il n'est donc pas de dépense plus funeste, plus improductive, pour rîndivjdu comme pour la Patrie, que celle dont profitent les débitants de boissons.

L'alcoolisme nous coûte annuellement près de 2 milliards ; cette énorme somme ne pourrail-elîe être plus utilement employée pour la réfection de notre outillage industriel, la création de nouveaux centres de production en France et dans nos colonies^ l'extension de nos ports, le développement de notre marine de commerce, Taoïélioration de nos procédés d'exploitation agricole, la création de refuges pour les infirmes et les vieillards, la raultipiicatîon des asiles pour

(1) Sérieux et Mathku, L'alcool, p. uo.

EFFETS DE l' ALCOOLISME SUR LA SOCîÉTÉ

l(js enfanta tuberculeux et ceux qui sont moralement abandonnés ?

Au lieu de surcharger la dette publique par Texagération des impôts, ne serai t-i! pas plus rationnel de combattre falcoolisme, et do tarir ainsi progressivement la principale source de nos dépenses? Sans doute Talcool paraît, au premier abord, rapporter tm Trésor des sommes considérables j mais ce n*est làqu^une apparence trompeuse. Eu réalité, le ûéau coûte plus au pays que son exploitation ne lui donne de bénêllces. Avant de représentai r une taxe, Talcool a été foccasionde prodigalités et de désordres incalculables.

Onelquea économistes objectent que la guerre h l'alcool priverait un grand nombre d'ouvriers d'un travail rémunérateur.

« h' Annuaire belge de 1805 répond que les 319 distilleries djj^ pays occupent 1 .8 40 ouvriers» ^H

« Cette industrie procure- t-elle beaucoup de main-d'œuvre?

(t Non ; car avec des capitaux égaux, Tindustrie catonnière emploie 16.654 ouvriers y et celle de la bonneterie, avec des capitaux beau^ coup plus restreints, occupe 3."j50owyn>r5.

« Mais cette industrie procure-t-etle au moins de gros salaires ? Des^ 1.840 ouvriers qu'elle emploie, 57 gagnent de 4 à 5 francs, OUO ga — gnent de 3 à 4 francs, 874 gagnent de 2 à 3 francs, 150 gagnent d^^ 1 à 2 francs, 1 seul gagne ô francs ou plus.

«t Et enfin, rindustrie de l'alcool donne-t-elle un travail sain, hy— \ gîénique ?

u Non, c'est le contraire qui est vrai, à tel point que les mutualités pour garçons de cafés, serveuses, etc., ne peuvent vivre longiemps.

(( La statistique nous donne à ce sujet de curieux renseignements»

« Sur lO.OOO hommes adultes de 25 à 65 ans^ il ne meurt que 96 ouvriers agricoles ; 125 ouvriers du bois ; 135 ouvriers mineurs ; 147 ouvriers forgerons et maçons ; 181 ouvriers du verre ; 192 ouvriers du transport ; 207 ouvriers brasseurs ; 231 ouvriers hôteliers 335 ouvriers cafetiers et ouvriers distillaieurs.

« L'industrie de Talcool n'a donc aucune des qualités requises po en faire une industrie bienlaisante et favorable aux classes ouvrières* »

Il n'est pas téméraire d'affirmer que si tous les Français étaieni assez éclairés pour arrêter, du jour au lendemain, la consommation de Talcool, cette résolution virile aurait pour conséquence prochaine une économie capable d'équilibrer le budget, en permettant la réduction de tous tes impôts. L'ubolition de l'alcoolisme serait le salut du Trésor, et^ modifiant légèrement une parole célèbre, nous pouvons dire avec certitude: propageons la sobriété, et nous ferons de bonnes finances»

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