‹ L'alcoolisme: fléau socialChapitre 16 sur 60 · L* ALCOOLISME DANS L ARMÉE KT DANS LA MARINE · texte numérisé non relu

L* ALCOOLISME DANS L ARMÉE KT DANS LA MARINE

Le soldat de rancienne école était représenté comme un Boudard, un diable à quatre qui se donnait du cœur contre rennerai en avalant force rasades. Bassompierre^ dit-on, vidait d^un seul trait sa botte remplie jusqu'au Ijord ; les vétérans du Premier Empire demandaient souvent du renfort à la cantinière qui parcourait les rangs avec son élégant tonnelet porté en sautoir. C'est possible ; mais si nos pères ont abusé du << fîi-en-quatre », ils ont appauvri notre sang. Pour être digne de nos aînés, il faut refaire, par Tabstinence, une race dont les libations ancestrales ont diminué la sève.

Au reste, sous Tancien régime, Tivrognerie était considérée comme un fléau dans Tarmée, Louvois avait engagé contre ce vice une lutte énergique, ainsi qu'en témoigne Tordonnancc suivante du « sieur Jacques de la Grange »t conseiller du roy en ses conseils, intendant de la justice, police et finances en Alsace et eu Brisgau, qu'une revue spéciale vient de découvrir :

« Sur ce qui été représenté au roy que l'usage de la boisson du brandevin est pernicieux à la santé des soldats.,.

Nous défendons très expressément k toutes sortes de personnes, de telles qualitez et conditions qu'elles soyent, et aux magistrats des villes où il y a garnison, d'cstal)lîr aucunes cantines d'eau-de-vie, et d'en faire vendre aux cavaliers, dragons et soldats, à tel prix et sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine de cent cinquante livres d'amende, et de tous dépens^ dommages et intérêts, moitié applicable aux dénonciateurs, etFautre aux couvents des Capucins.

Fait à Strasbourg, le 3 février 1683. «

Si nous franchissons maintenant deux siècles pour suivre des yeux, un Jour de tirage, la théorie des jeunes soldats reconnus bons pour le service, combien n'apercevons-nous pas de poitrines étroites, de visages hâves, de regards éteints ! Dans les manœuvres ces pauvres dégénérés pourront-ils suivre au moins la première étape ? Non, leurs yeux hagards se tournent anxieusement vers la voiture d'ambulance qui va tout k l'heure servir de refuge à leur épuisement.

l' ALCOOLISME »AN8 L KRUéK

hes ministres qui se succèdent prescrivent de sa^es mesures pour protéger les jeunes conscrits contre l'habitude des spiritueux. Les cantiniers reçoivent à ce sujet de sévères consignes ; Talcool doit être exclu de leurs comptoirs, mais le déliitant est là, qui, aux heures de permission, donne au pauvre soldat, pour son obole, le fruit défendu.,, et quel fruit î mixture terrible oii tout se rencontre, sauf le jus de la vigne !

Les officiers doivent se faire une loi de la sobriété, et prêcher d^exemple. Il faut interdire aux serments d^encourager chez leurs inférieurs cette détestable habitude de « tournées » qui s'imposent au moindre prétexte. Si, par exemple, dans la cavalerie, un homme reçoit une lettre où i! est qualifié, de « soldat )> ce qui, parait-il, est malséant, le destinataire, sur la déclaration du vaguemestre, doit offrir plusieurs bouteilles de vin à ses camarades, pour apprendre à sa famille qull est indispensable de rappeler dorénavant k cavalier ». Puis on arrose Farrivée des « bleus », les nouveaux galons du caporal, le cor de chasse du bon tireur, le départ du libéré : tous les motifs sont bons pour entretenir cette affreuse coutume de boire à jeun des boissons ferm entées, Sous ce rapport, le service oblij^atoire a été une source de réels progrès : la majorité tempérante finira par imposer sa loi il la minorité qui reste esclave de pratiques surannées.

Aussi doit-on favoriser la création de cercles militaires où domine un bon esprit et où les habitudes de tempérance soient scrupuleusement observées,

L'offtcier comprend mieux chaque jour sa mission d'éducateur et de moraliste.

L'alcool éclarcit les rangs de Tarmôe en nécessitant des renvois anticipés de soldats qull a rendus impropres au service. En temps de guerre, il diminue la vigueur des combattants et, dans nombre de campagnes, des épidémies, des défaillances inexpliquées jusqu'ici ont été causées à coup sûr par Tusage de î'alcool.

La tempérance seule peut assurer la solidité d'une troupe.

Au régiment, l'alcoolique est mou à Texercice, au gymnase et h la salle d'armes ; dans les marches, les manœuvres, il dépense jusqu'au dernier sou pour boire de Talcool, croyant qu'il « tiendra bon » ; au contraire, ses jambes fléchissent, c'est un traînard, tandis que ses compagnons plus sobres allongent le pas en chantant de gais refrains. Sans entrain, 1 alcoolique est aussi sans amour-propre et raisonneur. Il se fait punir souvent, et la majeure partie des infraclions graves contre la discipline jugées parles conseils de guerre ont été commises sous Tinfluence de l'ivresse (1),

/JJ Alhngryf Conférence mrVuleoolUmû,

m DANS LA MAMKK

L'interdiction de vendre des spiritueux dans les cantines et les peines sévères qui frappent les hommes surpris en état d'ivresse ont diminué Talcoolisme dans l'armée , Ses manifestations sont maintenant une cause peu fréquente d^admission dans les hôpitaux militaires, mais les statistiques montrent que cette passion est encore l'origine de la plupart des cas de suicides et d'aliénation mentale observés chez les soldats.

On retrouve aussi rinfluence de l*alcoolismc dans rénumération des causes des châtiments militaires. Ici, comme pour les civils, la gravité de Tacte augmente avec Tivresse habituelle. Les refus d'obéissance, le tapage dans les chamhrées, les violences sur un supérieur, sont le plus souvent des fautes provoquées pai^ plusieurs verres d'eau*de-vie, bus au cabaret. Les journaux ont relaté, d'autre part, des crimes commis par des soldats rentrés ivres h la caserne et qui se trouvaient dans une période d'hallucination.

Pendant la campagne de 1870, le général de Gourcy défend un jour la vente de Tabsintlie ; aussitôt le nojudre des traînards et des malades diminue. L'armée anglaise qui est aux Indes, sur 75.000 hommes, compte 25.000 non-buveurs qui supportent admirablement la fatigue.

Le général Joubert interdisait aux Boërs, qui ont donné un si bel exemple de patriotisme, la vente et la distribution de toute espèce de spiritueux pour les combattants» Au cours de la dernière campagne delà Russie contre le Japon, raïnîral Alexeïei défendit surtout le parcours du chemin de fer transsibérien, la vente de Talcool, môme en quantité minime. Grrâce à cette mesure, la sécurité des transports fut assurée sur cette immense voie de communication.

En France, des instructions ministérielles récentes ont invité les chefs de corps ou les officiers à combattre l'alcoolisme ; mais si les sergents continuent à accepter des rasades pour alléger le service des recrues, si Téducation anti-alcoolique des hommes n'est pas convenablement et fortement faite, toutes ces réformes militaires pesteront inefficaces et deviendront caduques.

De plus en plus les officiers voient Timportance de cette question vitale.

« Jusqu'en 1887, a écrit M. le général Gallieni, je buvais du vin, des liqueurs, comme toul le monde. J avais même la conviction que, sous le climat débilitant des colonies, il fallait réagir contre la faiblesse et l'anémie par un régime comportant Tusage modéré, mais constant, de vins de choix» de liqueurs apéritives ou digestives, comme le cognac, la chartreuse, etc. 11 me semblait cependant que mon estomac ne se trouvait pas très bien de ce régime.

L* ALCOOLISME DANS L^AnMÂE

« Bref, en juin 1887, au Soudan, à la suite d'une campagne très pénible qui m'avait laissé Testomac dans un état pitoyable, je renonçai complètement aux vins, liqueurs, bières, etc., et je me mis entièrement à Teau. Je n'ai jamais eu dans mon existence une meilleure idée. Depuis cette époque, Teau a été ma boisson exclusive, mon estomac s est complètement remis, et j'ai pu supporter dans les meilleures conditions possibles les pénibles campagnes et voyages que j'ai dii faire depuis douze ans, au Soudan, au Tonkin et à Madagascar. Je n'ai jamais bu que de l'eau, et non pas de Teau filtrée, de Teau bouillie, non, mais Teau qui se trouvait à ma portée : au Soudan, de l'eau provenant souvent de ruisseaux marécageux et ayant souvent une odeur peu agréable ; au Tonkin, de l'eau des rizières, des mares rencontrées au cours de nos opérations ; h Madagascar, de Teau de Tananarive et d'autres localités, qui, cependant, passe pour mauvaise.

« Mieux vaut une mauvaise eau qu'une liqueur alcoolique quelconque » (1),

La lutte entreprise par Téminent général contre le fléau fut tellement active que le commerce des alcools a complètement cessé dans certains districts de la colonie.

Ce qu'il y a de particulièrement intéressant au sujet de la propagande conduite à Tanauarive, c'est qu'elle a, pour diriger certaines sections de la Ligue, comme celle du 13° d'infanterie coloniale, par exemple,des soldats qui remplissent les fonctions de président, de trésorier et de secrétaire du bureau.

Le général Gallieni, écrivant au directeur de TUnion antialcoolique pour lui annoncer les mesures qu'il a prises contre les marchands d'alcool et contre les ivrognes indigènes, se félicite dea heureux résultats déjà obtenus parmi les troupes et entrevoit le moment prochain où nous arriverons, dit-il, à chasser le honteux fléau qui ravageait la population aussi bien que le corps d occupation.

D'autres officiers supérieurs, avec une louable émulation, ont entrepris contre l'alcoolisme dans l'armée une campagne énergique dont on peut déjà apprécier les heureux résultats.

Le commandant Driant écrit à ce propos :

Je n'ai plus, au 1°' bataillon de chasseurs^ sur un effectif d'un millier d'hommes, qu'une punition d'ivresse par mois. La compagnie qui a le moins de cas d'ivresse dans le courant de Tannée peut disposer de permissions supplémentaires ; celle qui en a bénéficié n'avait eu que trois cas en 1900 ; les chasseurs ont ainsi intérêt h faire la police entre eux, c'est-à-dire la chasse aux ivrognes»

(1) Rapport de M. le générai UalUem, gouverneur de Madsgaicar.

ST DAtfS LA MAJRINE

Oa sait que la funeste habitude de Tabsinthe a pris naissance pendant la conquête de FAl^éne.

Les colonnes expédilionnaires lancées dans des régions désertes, arides, sous un ciel brûlant, ne trouvaient le plus souvent que des mares d'eau croupie ou des puits d'eau saumAtre. Afin de rendre supportable cette eau nauséabonde et chaude, on eut Tidée d'y mêler quelques gouttes d'absinthe.

L'idée fit fortune trop complètement, hélas I Aujourd'hui ce n'est plus quelques gouttes d'absinthe que Ton met dans Teau, même quand elle n'est ni chaude ni sauraâtre, c*est quelques gouttes d'eau que l'on met dans Tabsinthe, De Tannée, l'usage en est passé dans la population civile ; de la colonie il est venu dans la métropole, et c*est donc une salutaire revanche que prennent aujourd'hui les officiers eu combattant l'usage de cette fatale boisson.

Au mois de décembre 1801, le colonel du 70^ régiment de ligne a installé une société de tempérance pour ses soldats. La liste d'adhésion est à la salle d'honneur. La cotisation est de 1 franc par an.

Les compagnies qui n'auront pas eu un jour de punition pour ivresse auront trente jours de congés, répartis par les capitaines aux^ hommes les plus dignes. Les titres de permissions porteront la mention : Concours de sobriété, à l'encre rouge.

A Nimes, dans le régiment d'artiîlerie, la propagande antialcoolique a fait de nombreux progrès, grâce aux officiers qui en ont pris la direction.

Un capitaine a placé dans la bibliothèque de sa batterie les brochures qui lui avaient été envoyées par l'Union française antialcoolique et a orné le réfectoire avec les placards et le tableau mural en quatre couleurs que la Ligue lui avait fait parvenir. Des étiquettes qui rappellent les conséquences funestes de Talcoolisme ont été collées sur les casiers, les portes et jusque sur les bouteilles dans lesquelles on sert tous les deux jours le vin aux canonniers.

Dans la même vifie^ le commandant de Técole d'artillerie a répandu les publications de même genre dans les trois postes placés sous ses ordres : à la poudrière^ au champ de tir et au^^icks.

A Técole de Saint-Maixent, le commandant a ^ité un docteur en médecine à faire aux sous-officiers élèves une conférence sur la question.

Le colonel du 13 le de ligne à Orléans a successivement demandé des conférences sur le même objet à un médecin, au directeur de Técole normale et à un avocat de la ville,

A Vitré, tout l'état-major du régiment de Ugne s'est affilié k TUnion française antialcoofique.

l'alcoolisme dans l'armée

Au Mans, une section de cette société est en formation dans idH rangs du 31* d'artillerie par les soins du capitaine Seilweger, I

Les députés^ les conseillers généraux qui, pour faire plaisir auff électeurs, déposent des propositions de lois ou des yœux afin que fou distribue régulièrement des rations de vin aux soldats se tailleront une popularité facile dans les régions vinicoles, mais ils rendront è l'armée et à la nation, s'ils réussissent» un détestable service. ■

Au mois de juillet 1902, le colonel Carbîllet, commandant le 9'^Ê régiment d'infanterie, déclare, dans un» ordre du jour, qu'à l'avenîH tout homme puni pour ivresse sera immédiatement mis en prisoijH Son capitaine devra faire un rapport établissant de quelle manièrB et dans quelles circonstances riiomme s'est enivré. V

De plus, le colonel avisera lui-même la famille du soldat puni pour ivresse. m

Le général Coronat, commandant supérieur de nos troupes dl| Indo-Chine, est résolu à combattre énergiquement le fléau de Falcoolisrae.

Il décide que le soldat puni de prison pour un cas d'ivresse recevra une tenue spéciale qui le désignera pendant quelques jours aiH débitants de boissons . ^

Ceux-ci, étant prévenus, ne devront plus favoriser l'ivrognerie de ces hommes, sous peine de voir leurs établissements consignés à la troupe. m

Ce sont là de sages mesures, que Ton ne saurait trop approuve»

En Indo-Chine, en effet, l'ivresse peut avoir les conséquences l^Ê plus graves pour la santé des soldats. Sous ce climat peu salubr^ Talcool est une cause de mort pour celui qui en use sans modération.

Pendant la campagne franco-allemande, le commandant Gallimard avait pris des mesures très sévères contre rivrognerie.

Quelques jours avant k bataille de Coulraiers, son bataillon, quittant Vendôme, dut défiler devant deux magnifiques pièces de vin offertes par la vifie et que le commandant avait impitoyablement refusées en punition de quelques actes d'intempérance des jours précédents. La leçon porta ses fruits ; les homnaes devinrent abstineni par crainte du supplice de Tantale.

Dans la marine, il y a beaucoup de réformes à proposer au sujet de la tempérance, La routine d'anciens préjugés a malheureusement consacré ce que Ton pourrait appeler Talcoolisme officiel. On peut citer des décrets, notamment ceux qui concernent la pôcbe du thon et du hareng, aux termes desquels chaque marin a droit à 26 centilitres d'une eau-de-YÎe qui est, en réalité, un trois-six malfaisant. On em-

Page 1