‹ L'alcoolisme: fléau socialChapitre 41 sur 60 · INTERNEMENT DES BUVEURS · texte numérisé non relu

INTERNEMENT DES BUVEURS

Les considératioûs que nous venODS d^exposcr au sujet de la loi anglaise votée en 1905 nous comluisent à étudier particulièrement le remède légal qui devrait compléter la loi réprimant Tivresse publique ; nous voulons parler de llnterDement des l>uveurs endurcis, pendant un temps déterminé» dans des asiles spéciaux.

On pourrait, comme Ta de m nu dé l'Assistance publique, créer, dans les établissements hospitaliers, des quartiers distincts pour les personnes de cette catégorie.

L'abstinence complète des spiritueux doit être imposée tant aux malades qu'au personnel de Tasile, sans aucune exception. En outre Toisiveté qui engendre et entretient particulièrement le vice de Tivrognerie trouvera comme remède le travail obligatoire. Ce sont là des jÈd1*îs indispensables qui seront rigoureusement édictées. ^feiir ce point, les nations étrangères se sont livrées à des expériences concluantes.

Les asiles comme ceux dont nous proposons la fondation ne doivent pas s'ouvrir seulement aux buveurs agités ou incurables . Des ivrognes déjà intoxiqués, mais conservant encore, au moins en partie, leurs facultés intellectuelles, y trouveront aussi les soins nécessaires pour s'amender et se guérir» Une discipline de fer, acceptée courageusement en principe, avec des punitions en cas de révolte, tel sera le régime où des invétérés pourront trouver la régénération.

Est il possible d'entrer dans une voie plus radicale,et d'autoriser la famille de ralcoolique non dément à requérir Finternement du malade malgré sa résistance ? Cette mesure extrême n'effraie pas les hommes deTart.

Mais une contrainte aussi grave constituerait une atteinte à la liberté naturelle de lliomme ; et nous ne la croyons pas plus légitime qu'une opération, même utile, pratiquée contre le gré du patient.

On réservera des sections dans les asiles aux délirants, qui seront Naturellement séparés des séquestrés volontaires.

Enfin ces établissements auront des quartiers rései'vés aux alcoolues dont le placement aura été ordonné par les tribunaux.

2dG

INTEnNËMKNt D£3 BUVEURS

Tel est l'aperçu sommaire des dispositions administratiYes que ]e législateur doit édicter pour prévenir les ravages du fléau.

Une Revue américaine, I\4f/anh'c Monthly.ijL fait connaître les asiles pour buvenrs fondés aux Etats-Unis.

C'est aux environs de ta Jolie ville de BiUf^hamton, dans l'Etat de New- York, que fut créé Tun de ces établissements sur lequel la Revue donne des détails circonstanciés^ ajoutant que le séjour dans cet asile a été suivi de merveilleuses içuérisons. Mallieureusenient les frais de la pension sont en général trop élevés pour tes alcooliques de com lion modeste.

Dans certaius cantons de la Confédération helvétique on a étahli, il est vrai, des refuges à Tintention spéciale des ivrognes sans ressources: et, dans ces refuges, le travail est obligatoire. Comme dans les autres, on n'y entre que de son plein gré ; toutefois on y est soumis à un régime sévère.

Quant aux résultats, ils paraissent en général satisfaisants ; mais les statistiques sont loin de mettre tous les asiles sur la même lipue*

On signale que, dans fun d'entre eux, celui d'Ellikon, canton Zurich, — sur 68 individus sortis en 1894, plus de la moitié, soit étaient complètement guéris et sont restés abstinents ; 15 étaieril améliorés ; 7, ou moins du dixième seulement, étaient retombé^ dans leur vice. Mais, par contre, le rapport sur un autre asil — Tasilc de Trélex canton de Vaud, — signale que « les réstilti obtenus ne sont pas en proportion avec les sacrifices qui sont faits »»» et que, « si Ton connaît beaucoup de récidives, on connaît peutl^ guérisons (i) >i.

Cette espèce d'institution pourrait donner d*uliles résultats, si législateur la rendait obligatoire pour les ivrognes, qui, au moyel d'une espèce d'hospitalisation pénale, seraient soumis à un régiitii d'amendement par l'abstinenee forcée.

En 1879 et en 1 888, T Angleterre a promulgué des bitls pour fii ternement des buveurs d'babitude/or ihe détention of haMtual df'Ui kards.

D'après cet acte, llvrogne^ l'incapable que nous avons défini plws haut, lorsqu'il sent la nécessité d'être protégé, fait au directeur de l'asile de son choix une demande d'admission par écrit, en indiquaDl te temps pendant lequel il a 1 intention d'y demeurer. Cette demande doit être signée, non seulement par Tivrogne, mais encore par <

(1) V. Tenquête faite par la Société géûéraie des priaoQa, dont les réiuKi ont été publiés par M, Georges Vidal *ians la Revue pénitentiaire de déced bre 1806.

lT4TKFtffKMENT l>K8 BUVKUR»

témoins qui attestent que îe demandeur est un habituai drunkard ; elle est c ont résignée par le ju^^o do paix de district.

Cette loi était inapplicable, et, de fait, elle est tombée en désuétude.

Il était trop facile de pronostiquer que Ton ne verrait pas souvent les ivrognes revenir k résipiscence, et se transformer en pénitents volontaires, demandant eux-mêmes une cellule et une cruche d'eau.

La loi de lOOiâ a substitué k ces utopies des mesures plus pratiques. Rappelant 17/i(î'/>rîa/PA' acf de 1808, elle indique un certain nombre de cas où riuternemeut du buveur pourra éive prononcé : ce sont, notamment, l'ivresse publique avec extravagances et scand aies » rivresse quand ou a charma* d'unclieval attelé, ou quand on porte des armes à feu ; le refus? de quitter un débit; la persistance à vouloir entrer en état d'ivresse dans un bateau, ou le refus d'en sortir dans les mêmes conditions, etc.

En Allemagne, l'article 36!2 du Code pénal de TEmpire laisse à la disposition de la police locale, pour être internés pendant une durée maxima de deux ans dans une maison de travail, ceux qui, en s'adonnant à fivroj^^nerie, sont tombés dans un état de misère qui les met à la charge de l'Assistance publique ;de récents projets ont pour but de remplacer rinternement dans une maison de travail par Tinternement dans un établisi-vement spécial destiné à la guérison des personnes adonnées k l'ivrognerie.

En Autriche, un projet très étudié a été présenté, en 1895, h la

Chambre des dé()utes ; il est relatif à la création d'asiles pour les

ivrognes. Ces asiles recevront les individus condamnés plus de trois

fois pour ivresse la môme année, et ceux qui, par suite d'habitudes

intempérantes, peuvent devenir dangereux pour eux-mêmes ou pour

leurs proches, sous le rapport matériel ou moral. Llnternement

^era prononcé par ks tribunaux civils ou criminels, à la requête du

iministère public, ou sur îa demande des parents, époux, enfants,

tuteur de Tivrogne, ou de Tautorité municipale de son domicile, —

f2t à la suite d'une instruction au cours de laquelle Tintéressé sera

toujours entendu. Celui-ci pourra luî-mème demander son admission,

^t, dans le cas où le directeur d'un asile refuserait de le recevoir, se

poiu-voir contre ce refus devant Tautorité administrative. La durée de

l mternemt-^nt, qui est en principe de deux ans, pourra être abrégée*

les frais de séjour seront avancés par la province, sauf recours

contre l'intéressé.

Dans plusieurs cantons suisses, enfin, la loi autorise, ou des projets de loi ont pour objet d'autoriser, le placement, dans un asile de n

INTEHNEMKNT DES BUYSDRS

traitement pour les buveurs, des persojines qui s'adonnent habituellement à k boisson.

La France paraît vouloir entrer peu à peu dans ce mouvement* Le Conseil général du département de la Seine a décidé la création, à Yille-Évrard, d'un nouvel asile d'aliénés, qui serait exclusivemenî réservé aux aliénés alcooliques* Il ne s'agirait de rien moins que de porter h sept cents le nombre de pensionnaires qui doivent être hospitalisés dans Tasiïe de Ville-Évrard*

Mais il ne faut pas perdre de vue que chaque alcoolique doit éire rohjet d'un traitement individuel.

En AiT)érique, on a fondé des étaMissements spéciaux pour guérir les buveurs.

Les uns dits de Killey cure ou Gold cure usent d'un traitera eat liomœopathique à base de strychnine qui donne un dégoût momenlané de r alcool.

Il existe également des hospices pour ivrognes, hospitals for inehriates, i7iei}ria(cs a sy htm s, quelqurn-imn spéciaux pour femmes, qui n*ont pas donné de résultats notables.

lî est difficile de surveiller le buveur h sa sortie de rétabljsseiiieni. L'abstinence qui lui a été imposée» loin de calmer son penchant malsain, est pour lui trop souvent uu aijruillon. Lorsqu'il aperçoit l'enseigne du débit préféré, ne va-t-il pas répondre à Tappel des habitués qui l'attendent?

Procurer la persévérance de ramendement, tel est le problème A résoudre»

Sous ce rapport, les Christian homes for inebriaies ont accotupli des prodiges.

Au Franklin Reformatorfj home de Philadelphie, 70 pour iOO sortent, non seulement guéris, mais fermes dans leurs résolution!^- Toutes les classes sociales sont reçues dans cette maison liospil'ilière ; les riches doivent consentir ù être soignés avec les pauvres, r ivrognerie ayant fait disparaître entre eux toute trace d'inégalité sociale, et la méthode étant surtout appuyée sur l'idée religieuse.

Si Ton peut admettre queTalcoolique, sans être excusable, a pef^tï par sa faute une partie de son libre arbitre, et qu'il est devenu, dans une certaine mesure, un impulsif, un déséquilibré, tl faut !**• résigner à le considérer comme justiciable, des tribunaux sans dûulci par son immoralité publique, mais aussi de la médecine pour ramé-M lioration de son état. ^Ê

On doit réagir contre lagglomération des alcooliques dans les ■ asiles d'aliénés. Gomme on ne peut refuser leur libération alors J

INTEKNBMRNT DBS Bl'VEVBS

qu'ils ne sout pa^ sous Tempire d'un accès^ iEs ne sont que plus excités par leur séquestration à s'enfoncer davantage dans le vice.

Les asiles spéciaux pour ivrognes doivent dépendre de Tautorité judiciaire qui décide ïe placement et lu sortie, mais toujours sur l'avis des médecins.

C'est au Contrés de 18Hλ que, sur ïe rapport de MM. Motet et Vétault» la question de la création d^asiles spéciaux pour les buveurs a été sérieusement étudiée. Le principal avantage de cette mstiiution serait d'amender l'ivrogne en lui épargnant la honte d'un casier judiciaire.

Aussi le Congrès a-t-il été saisi d un vœu con<;;.u en ces termes :

Il serait utile, comme on Ta fait dans certains pays^ de créer des asiles spéciaux ou de réserver dans certains asiles des quartiers où Too recueillerait pendant un temps déterminé par un jugement du tribunal, après avis des médecins experts spécialistes :

« i** Les alcooliques invétérés qui sont les hotès assidus des asiles, parce que leurs impulsions maladives les poussent fatalement vers des excès qui les exposent h nuire à la société ;

« 2"^ Les alcooliques délinquants déclarés incapables, dans une certaine mesure, de s*empéclier de boire et, par conséquent, ayant béiiéEcîé du maximum des circonstances atténuantes, «

Après les propositions de MM. Sernal et Lcf^^rain, M. Motet» cornme conclusion de son rapport, a formulé le vœu suivant :

Le Congrès, en présence du danger dont Talcoolisme menace la ^ociétéf la famille, Tindividu ;

Reconnaissant qu'il y a lieu d^établir des distinctions entre rivresse ' pathologique et ses variétés, et Talcoolisme chronique ;

Emet le vœu :

1» Que, dans un intérêt de défense sociale, des mesures judiciaires kl'une part, des mesures administratives durables d'autre part, soient prises contre les alcoolisés suivant la catégorie à laquelle ils appartiennent :

â"* Que les pouvoirs législatifs dounent une sanction aux travaux <le Claude (des Vosges), de MM. Gb. Roussel et Léon Say ;

3° Qu'il soit pourvu, par la création d'un ou de plusieurs établissements spéciaux, à rinternement des ivrognes d'babitude, des alcoolisés ayant commis des crimes ou des délits, et ayant bénéficié d'une ordonnance de non-lieu en raison de leur état mental ; que la durée de leur internement soit déterminée par les tribunaux après enquête médico-légale ; que la sortie, même à l'expiration du temps fixé, puisse être ajournée si ralcoolisé est reconnu légitimement sus-

INTERNEMENT DKS BUVEURS

pect de rechutes. Les alcoolisés chroniques non dangereux pourront être mainteaus dans tes asiles d'aliénés ;

4° Que ces établissements, ayant le caractère de maisons de traite ment et non de maisons de répression, soient organisés avec une discipline sévère, que le travail y soit imposé ;

5* Que les statistiques judiciaires et administratives soient dressées de manière k faire ressortir les résultats de ces mesures.

Le traitement obligatoire pour l^alcoolique avec travail rorcé, telle est la base d'un système d'amendement efficace et rationoeh

En révisant la loi de 1838, le législateur pourrait inscrire dans le projet, comme le propose le docteur Legrain^ un article édictant que « en ce qui concerne les alcooliques récidivistes et les alcooliques délinquants^ la sortie ne pourrait être autorisée que par décision du tribunal établissaut, d'après certificats médicaux à l'appui, que les malades sont guéris de leur tendance à boire, et tju une tentative de mise en liberté est légitime i^ L'intervention du tribunal mettrait à couvert le médecin ; et la loi permettrait à la justice, grâce à ce dispositif spécial, de maintenir en traitement, c'est-à-dire hors d état de nuire, des individus aux tendances reconnues dangereuses en raison de faits antérieurs.

Cette loi pourrait déclarer par exempte,que: serait considéré comme alcoolique récidiviste et susceptible, par conséquent, de tomber sous le coup du nouvel article, tout individu séquestré pour la troisième fois pour cause d'accidents alcooliques. El le pourrait ordonner encore que le tribunal aurait le droit de prononcer, dans l'espèce, la séquestration dans un établissement spécial pour une durée d'une anaée au bout de laquelle un rapport serait fourni sur l'état mental du malade, concluant à la continuation du traitement ou à la mise eu liberté. Le tribunal prononcerait alors dans un sens ou dansFautre. Pour le premier cas, une nouvelle période de traitement d'une aufléti serait prescrite, et ainsi de suite. Il s'établirait pendant ce temps une sorte de casier médico-judiciaire qui serait d'une grande utilité pour les cas où les alcooliques libérés viendraient à retomber Ces rechutes, après traitement prolongé et sortie d'essai, entraîneraient de rigueur une nouvelle séquestration plus prolongée que la f^' mière.

Les alcooliques auxquels doivent être oaverts les asiles spécial sont non seulement ceux dont le sytème nerveux et l'état mental on' été altérés par l'abus continuel et prolongé des boissons spiritueuses, mais aussi les incorrigibles, pour les préserver des rechutes trop fréquentes.

Quant aux aiTaiblis sans espoir de guérison, ils nesoutjusticiaiile^^

rNTKHNgMEN'T DRS BUVEURS

du médecin, et il y a lien de les traiter uniquement romino malades,

Les buveurs agités auxquels leurs excès i>rocurent des crises violentes ne devraient plus être dirigés, lorsqu'ils sortent du dépôtiVcrs nnemaisoa d'aliénés. On les conduirait directement à Tasiîe des buveurs agités. Là, dans un quartier spécial affecté aux malades aig:us, îfs guériraient et seraitint ensuite libérés^ si leurs antécédents ne révélaient pas des ImlViiudes enracinées d'intempérance, C'est ce que le docteur Vallon appelait spiriluoUement, au Congres de Glermont, un *< violon médical *>.

Ces établissements spéciaux seront construits à la campagne, dans un air pur, à proximité des g:rands centres. Le travail agricole, si utile pour les alcooliques, y sera organisé régulièrement. Aucune boisson fermentée ou distillée n*y sera tolérée sous aucun prétexte. Les internés n^auront fi leur disposition, pour étanclier leur soif, que du Itié et du café lé^er, de Teau ou de (a limonade. Dans un rayon assez étendu autour de Tasile, l'ouverture des cabarets sera sévèrement prohibée.

Le malade touchera le prix de ses journées de travail, sauf la retenue afférente aux trais de son entretien.

A sa sorite provisoire ou définitive, il sera recommandé aux sociétés de protection, qui Taideront à persister dans une vie sobre et raisonnalile.

En résumé, il est possible que llnternement des buveurs, s'il est sagement compris, produise de bons eflets.

Si nous prenons un ivrogne convaincu du dommage physique et moral que lui cause sa déplorable passion, un ivrogne aimant au fond sa femme et ses enfants, et voulant se réhabililer à leurs yeux, il pourra se soumettre avec résignation aux sacrifices nécessaires pour son relèvement. Avec des gardiens dévoués et persuasifs, peut-être arrivera 't-il à se corriger ; mais le cas, disons*le franchement, sera exceptionnel, et il est difficile de mesurer les résultats d ensemble qui pourront être obtenus.

Page 1